La professeure Agnès Devictor est engagée pour l'accueil des artistes afghans
La professeure Agnès Devictor est engagée pour l'accueil des artistes afghans

EXIL Artistes afghans V2

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Accueillir les artistes afghans : une urgence

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Les artistes sont particulièrement menacés par les Talibans qui ont pris le pouvoir en Afghanistan. À Paris, Lille ou Marseille la solidarité s'organise depuis des semaines pour les accueillir en France.

En quelques jours, les galeries ont été fermées, les œuvres cachées, la musique interdite. Depuis la prise de Kaboul par les Talibans le 15 août, la vie des artistes s'est arrêtée. Plusieurs ont été assassinés.  "Ces artistes sont menacés, ils sont des cibles, eux et leurs familles, il y a déjà eu des morts. Il faut les accueillir, parce que ce sont des êtres humains, parce qu’il y a une tradition française d’accueil des artistes, parce que ce ne sont pas des migrants, ce sont des personnes" explique  Agnès Devictor, historienne du cinéma et co-commissaire de l'exposition "Kharmohra : L'Afghanistan au risque de l'art". Elle nous livre un entretien sur la nécessite d'accueillir ces artistes et leurs proches.

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Le risque de l'art

La scène culturelle afghane a connu ces vingt dernières années un renouveau artistique majeur et une certaine liberté qui a profité aux artistes.

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Agnès Devictor :  "Quand le gouvernement des Talibans a quitté le pouvoir en 2001, soudain toute une génération de très jeunes gens ont pu entrer dans le milieu de l’art et notamment de l’art contemporain. On a eu énormément d’effervescence mais malheureusement, très vite, les Talibans ont repris des zones de pouvoir, la guerre a pris d’autres formes, a pris la forme d’attentats en milieu urbain et donc on a eu cet essor de création artistique mais dans un contexte sécuritaire extrêmement tendu et dégradé, et où, non seulement créer c’était prendre un risque mais aussi - et je crois que c’est assez singulier dans l’histoire de l’art - pour le public qui voulait aller dans des expositions ou qui voulait se rendre dans des salles de cinéma, c’était prendre un risque. Donc, la notion de valeur changeait aussi. Ce n'est pas le prix du ticket, c’est : "Est-ce que vous êtes prêts à prendre un risque sur votre vie pour aller voir une installation, pour assister à une performance, pour voir un festival de film ?"

Des artistes qui dérangent

En 2019 déjà, Agnès Devictor et Guilda Chahverdi organisent une exposition d’art contemporain afghan au Mucem à Marseille :
“Kharmohra, L'Afghanistan au risque de l'art”. On peut y découvrir de la photographie, des installations, des peintures, des contes, difficilement mis en avant dans leur pays. Car comme les femmes, les homosexuels, les opposants, les médecins, les journalistes, …  les artistes sont particulièrement menacés par le pouvoir grandissant des Talibans.

Agnès Devictor :  "Ils font partie de cette jeune génération beaucoup plus libre qui remet en cause des pratiques, des systèmes rétrogrades de croyances et qui vont explorer par différentes formes visuelles, narratives, etc, ce qui relève de traditions rétrogrades, de formes d’oppressions, de contraintes. Ce n’est pas une question de religion, c’est une question d’affronter des modes de pensées et de fonctionnement archaïques contres lesquels ils vont se dresser. Et à ce titre-là, ils dérangent."

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Au cours des derniers mois, la pression sur les artistes s’est accentuée : attentats, menaces, assassinats… Toujours en lien avec les artistes du Mucem, les organisateurs de l’exposition décident de les aider.

Agnès Devictor :  "Fin juin, ils nous ont contactés en nous disant que les menaces étaient de plus en plus fortes et que malheureusement ils ne pourraient plus rester chez eux. C’était un choix lourd, c'était une décision qu’ils ne voulaient pas prendre avant, mais là, la menace était trop lourde et trop grave. Donc, Guilda Chahverdi a recontacté le Mucem à Marseille et ils ont tenté de trouver des réponses en accueillant ces artistes en résidence. Il y a eu tout un mouvement de solidarité qui s’est créé autour de la possibilité d’inviter des artistes, que ce soit à la Friche à Marseille, la villa Arson à Nice, dans les écoles d’arts, celle de Marseille, l’université, la faculté des beaux-arts à Aix-en-Provence. Et puis on avait organisé début juillet une petite cagnotte, on ne pensait pas du tout que ça prendrait cette ampleur, pour aider les artistes à sortir de leur pays parce qu’il y avait de moins en moins de vols, ils étaient de plus en plus chers, ça devenait impossible pour une famille de payer des billets d’avions, de payer des passeports 600 dollars, de payer, ça va vous surprendre en France mais de payer des tests PCR 150 dollars. Quand vous avez une famille avec huit enfants, vous voyez le budget que ça représente surtout au regard des salaires en Afghanistan."  

La veille de la prise de Kaboul une partie des artistes de l’exposition a réussi à s’exiler à Marseille, Lille ou Lyon mais beaucoup sont restés sur place.

**Agnès Devictor : "**Les artistes, mais comme tous les Afghans qui ont travaillé avec des occidentaux ou qui portent des valeurs différentes de celles des Talibans, qui tentent de quitter le pays, sont en train de vivre depuis le 15 août une situation absolument dramatique. Ils tentent de gagner l'aéroport, ils peuvent rester des dizaines d’heures, voire des jours, sans manger, dans des cohues inimaginables, ils risquent d’être séparés de leurs enfants. Ces évacuations se font dans une douleur énorme et je crois qu'il faudra aussi prendre en compte le fait du traumatisme, enfin les traumatismes qui sont vécus en ce moment par ces personnes qui tentent de préserver leur vie et celles de leurs enfants".