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Action Directe, la politique et le terrorisme islamique selon Jean-Marc Rouillan

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Le juge Bruguière (5ème en partant de la gauche) et des reporters à la reconstitution du meurtre de deux policiers avenue Trudaine, à Paris, par Action directe, le 31 mai 1983.
Le juge Bruguière (5ème en partant de la gauche) et des reporters à la reconstitution du meurtre de deux policiers avenue Trudaine, à Paris, par Action directe, le 31 mai 1983.
© AFP - Bouchon

Le pilier historique d'Action directe publie ce 12 septembre un livre qui revient sur dix ans de lutte dans le groupe Action directe, de 1977 à 1987, date du coup de filet qui mit fin à la cavale de Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron, et Georges Cipriani.

Jean-Marc Rouillan, pilier d’Action directe dans les années 70 et 80, est désormais libre de sa parole. Depuis le 18 mai 2018 précisément, au terme d’une ultime peine, prononcée par la justice qui a estimé Rouillan coupable d’ apologie du terrorisme après son passage sur la radio associative Radio Grenouille, le 27 février 2016. A l’époque, Rouillan bénéficiait d’une libération conditionnelle, et il se consacrait essentiellement au cinéma. Mais en rendant hommage sur l’antenne de la radio marseillaise aux terroristes islamistes qui "se sont battus courageusement", quoique condamnant "leurs idées réactionnaires", Rouillan avait repoussé de deux ans ses entraves.

A peine quatre mois après avoir purgé cette peine, celui qui avait écopé en 1989 d’une peine à perpétuité publie chez Agone Dix ans d’Action directe. Le livre, sorte de chronique détaillée de la vie de l’organisation de 1977 à 1987, est en partie constitué de textes écrits derrière les barreaux, dans les années 90, après que les membres d’Action Directe avaient pu quitter les quartiers d’isolement. Ils avaient décidé de tout raconter, sans rien édulcorer, raconte en substance Rouillan dans Libération ce 12 septembre

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Le quotidien parisien a obtenu l’interview et la lecture anticipée du livre en exclusivité, mais c’est une longue histoire qui lie Libération à Rouillan et, plus généralement Action Directe : après le départ de plusieurs membres historiques, en 1982, c’est dans les colonnes de Libération, déjà_,_ qu’Action Directe revendiquera trois attentats contre des banques américaines et israéliennes implantées à Paris. Dans la foulée, le 18 août 1982, le groupe terroriste sera officiellement dissout par le gouvernement, dont la cavale et l’action s’achèveront en 1987, avec l’incarcération des derniers piliers qu’étaient pour “AD”’ Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron, et Georges Cipriani. 

Quelques mois plus tard, lorsque la télévision publique racontera l’histoire du groupe terroriste, c’est à Patrick Rotman, l’auteur de Génération et ancien étudiant militant de mai 68, qu’Antenne 2 confiera l’analyse en plateau du mouvement et de son action politique, “si l’on peut appeler ça une action politique”, dit Rotman :

Dans le livre Dix ans d’Action directe qui sort ce 12 septembre, Rouillan, 66 ans aujourd'hui, se positionne bien sur un terrain politique : “Nous appartenions à l’histoire du prolétariat comme ceux de la Commune de Paris et les révolutionnaires mexicains et russes de 1910 et 1917”, répond-il par exemple à Libération. 

Mais pas seulement : il livre aussi le récit, parfois millimétré, de plusieurs meurtres, et notamment ceux de René Audran, haut fonctionnaire à la Défense, assassiné le 25 janvier 1985, ou de George Besse, alors PDG de la régie Renault. C’était le 17 novembre 1986, à deux pas de Montparnasse, à Paris, sur le coup de 20 heures. Sur Antenne 2, les journalistes interrogeaient des voisins qui évoqueront “deux femmes et un homme en moto”. La mort de Besse n’a pas plus de quelques heures que déjà, avant même la moindre revendication, les médias tablent sur “très certainement Action Directe selon les enquêteurs”, “peut-être même avec l’aide de la Fraction armée rouge allemande” :

Dans le discours médiatique, l’évocation de la RAF (Rote Armee Fraktion) criminalise encore un peu plus le pedigree des membres d’Action Directe. A cette date, voilà près de deux ans déjà que les deux groupes terroristes, de part et d’autre du Rhin, se sont alliés sous leur bannière commune, “_unité des révolutionnaires en Europe de l'Oues_t”.

Trente ans plus tard, Jean-Marc Rouillan se définit toujours comme “radical”. Il l’affirmait lors de son dernier passage sur France Culture, dans l’émission “Le Grain à moudre”. C’était le 10 février 2016, et Rouillan était invité aux côtés du sociologue Gérald Bronner pour parler “radicalité”. L’occasion d’une forme de profession de foi pour un Rouillan en partie funambule :

“Radical”, pour moi, c’est s’attaquer aux racines aux mécanismes profonds de l’oppression et de l’exploitation d’aujourd’hui. Je suis marxiste donc je pense que c’est s’attaquer vraiment à la marchandise, à l’argent, et aux mécanismes qui font l’accaparement capitaliste. Radicalité ne veut pas dire armes. Les armes ne sont que des méthodes de lutte même si elles ont des formes stratégiques pour l’insurrection. Le radicalisme est vraiment la profondeur de l’engagement pour une cause et son orientation. Pas du tout la forme de l’expression de cette radicalité.

Jean-Marc Rouillan et Gérald Bronner, "Jusqu'où pousser le concept de déradicalisation", le Grain à moudre le 10/02/2016

34 min

39 min

Puis, interrogé sur les nouvelles déclinaisons de la radicalité en France, il évoquait plus explicitement le djihadisme pour en dire ceci : “J’ai passé 25 ans de ma vie en prison j’ai vu arriver les premiers combattants islamistes, les Algériens d’abord, ceux du FIS, du GIA puis après les combattants d’Al Quaeda puis à peine avant ma sortie, les premiers islamistes sur la base défendue par Daech. Je les connais, je les connais personnellement. J’ai passé mes journées avec eux.

Sur France Culture, Rouillan n’ira pas aussi loin sur sur Radio Grenouille, dont l’interview arrivera quinze jours plus tard. Aucun soutien ni hommage explicite. Mais plutôt par désaccord politique :

Je n’ai pas de sympathie politique avec leurs idées qui sont, pour moi, féodales, mais en même temps j’ai essayé de comprendre pourquoi nous, la gauche radicale, la gauche “extrémiste” comme vous diriez, “l’ultragauche” (pour utiliser un terme journalistique)  on a perdu les quartiers populaires. Ma question c’est : "Comment eux ont-ils réussi à se développer, et pas nous ?" Ils ne sont pas politisés comme on pourrait l’entendre dans nos cercles immédiats. J’allais dire, "blancs". Mais ils sont très politisés et les émeutes de 2005, dont on a dit qu’elles n’étaient pas politisées, mais quand même : quand il a fallu lâcher les Adidas pour aller se battre en Syrie, ils l’ont fait ! Ces jeunes des quartiers populaires sont politisés et on les méprise, ils sont tellement rejetés dans nos périphéries et on ne leur donne même pas l’analyse de dire qu’ils représentent une idée politique.

Au terme de l’émission, Jean-Marc Rouillan déclarait enfin “ne pas prendre parti” dans le conflit entre les autorités et ces combattants djihadistes en France, et expliquait ce qui le distinguait, lui, de eux : "Ce qui nous différencie fondamentalement de ces militants islamistes, du GIA à DAech, ce qui nous différencie nous, qui avons lutté jusqu’aux armes, c’est la joie de combattre. De vouloir se libérer d’un monde qui était mortifère. Qui est mortifère. Au contraire, tous les combattants islamistes sont tenus par l’idéologie mortifère que produit ce système.”

Jean-Marc Rouillan le 10 février 2016 dans "Le Grain à moudre"

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