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Actualité de la recherche en sciences sociales sur les Tsiganes : un aperçu

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Suite à l'émission de Planète Terre diffusée le 17 novembre "Circulations, lieux et territoires roms", et en complément du billet de Globe "Retour sur l'offensive du pouvoir exécutif français contre les Roms", vous trouverez ici une présentation de la démarche de recherche de nos invités, Samuel Delépine et Olivier Legros. Leur approche consiste à décrire les personnes dites Roms (ou Tsiganes selon le terme choisi le plus souvent dans les travaux universitaires) par les espaces qu'elles construisent et tissent. C'est l'une des approches fécondes de la recherche en sciences humaines et sociales pour connaître et comprendre ces populations.

**Exercice de définition et de localisation à l'échelle européenne : Roms ou "Tsiganes d'Europe" (Samuel Delépine) ? **
Ces travaux commencent souvent par une mise au point terminologique. Ainsi l'historienne Henriette Asséo rappelle, dans une interview donnée à France 24 le 22 octobre dernier, que l'idée d'une minorité européenne Rom homogène et unie - présentée comme une évidence dans certains discours politiques ou médiatiques (cf la carte ci-dessous tirée duSpiegel ) - est en fait une représentation récente. Le terme "Rom" lui-même serait selon elle un "terme politique qui a été construit par la communauté européenne et par les institutions européennes [...] et repris par des leaders de cette communauté présents à Strasbourg et extrêmement actifs". Or elle affirme qu'une telle approche transnationale n'a pas de sens pour les individus concernés, qui ne se définissent pas ainsi : le chercheur doit donc selon elle substituer à cette approche politique englobante une prise en compte de la diversité des définitions (et autodéfinitions) sociales locales.

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Les Roms en Europe
Les Roms en Europe

Les Roms en Europe ©Spiegel.de

Samuel Delépine partage ce point de vue, et propose, comme Henriette Asséo, de parler de "Tsiganes d'Europe" plutôt que de "Roms", et ce malgré la connotation négative attachée à ce premier terme dans certains langues (mais pas en français). Selon lui, ce groupe se diviserait ensuite en sous-groupes, selon les dénominations et localisations suivantes :

Les principaux groupes tsiganes en Europe
Les principaux groupes tsiganes en Europe

Les principaux groupes tsiganes en Europe ©Samuel Delépine

Samuel Delépine explicite ces noms de la manière suivante :

"Sur les dix millions de Tsiganes estimés en Europe, le groupe rom , en Europe centrale et orientale, est largement majoritaire.[...] Estimés à environ huit millions de personnes, ils constituent une minorité numériquement importante dans de nombreux pays (Slovaquie, Roumanie, Bulgarie). Le groupe sintó est le groupe tsigane situé en Europe occidentale et septentrionale. Une subdivision existe au sein de ce groupe avec les Sintó-manùs ou Manùs (Manouches ) notamment en France. Enfin le troisième groupe est le groupe Kaló qui signifie « noir ». Présents au sud de la France et dans la péninsule ibérique les Kalé sont plus communément appelés Gitans par les non-tsiganes."

**Pour une approche socialement différenciée de ces populations à l'échelle locale : le cas des Roms de Roumanie **
Dans un article publié dans Etudes Tsiganes n°38, Samuel Delépine invite à prêter attention aux particularismes socio-culturels locaux au sein de la communauté Rom. Ainsi, en Roumanie, le terrain de sa thèse, dont il a tiré un livre *Quartiers tsiganes, * L’habitat et le logement des Rroms de Roumanie en question , ce chercheur a fait le constat de cette hétérogénéité socio-économique à l'échelle d'une ville, celle de Buzău, avec une spatialisation marquée de ces inégalités :

Exemple de la diversité locale des groupes Roms en Roumanie : le quartier Simileasca à Buzau
Exemple de la diversité locale des groupes Roms en Roumanie : le quartier Simileasca à Buzau

Exemple de la diversité locale des groupes Roms en Roumanie : le quartier Simileasca à Buzau ©Samuel Delépine

Premier quartier rom : l'ancienne mahala Simileasca , en photo ci-dessous. Selon Samuel Delépine, "l’habitat correct témoigne de conditions socioéconomiques convenables pour la majorité des habitants. La multiplication d’enseignes commerciales également."

L’ancienne mahala Simileasca : un habitat correct.
L’ancienne mahala Simileasca : un habitat correct.

L’ancienne mahala Simileasca : un habitat correct. ©Samuel Delépine, 2009

L'ancienne mahala Simileasca : une boutique
L'ancienne mahala Simileasca : une boutique

L'ancienne mahala Simileasca : une boutique ©Samuel Delépine, 2009

Second quartier Rom : Chimica . Samuel Delépine commente le cliché ci-dessous : "L’aleea Gradinilor, proche du quartier Chimica : 40 familles, une seule adresse et pas d’eau courante."

L'aleea Gradinilor, près du quartier Chimica
L'aleea Gradinilor, près du quartier Chimica

L'aleea Gradinilor, près du quartier Chimica ©Samuel Delépine, 2009

Troisième quartier : Micro 14 , décrit par Samuel Delépine comme un "espace pauvre où vivent des Roms venus s’installer après 1989." Il ajoute :"l’insertion sociogéographique souhaitée par ces familles à l’époque n’a pas eu lieu." Ci-dessous, la rue principale de ce quartier :

La rue principale du quartier Micro 14
La rue principale du quartier Micro 14

La rue principale du quartier Micro 14 ©Samuel Delépine, 2009

***L'histoire douloureuse des Tsiganes d'Europe, en particulier des Roms : * **
Si la diversité des Tsiganes d'Europe découle de leur histoire, celle-ci est mal connue. Samuel Delépine écrit ainsi, dans son article "Les mobilités tsiganes, entre choix et contraintes" issu de l'ouvrage Les mobilités de Vincent Moriniaux (dir.) :

"il ne faut pas oublier les trop nombreuses heures tragiques de l’histoire des Tsiganes : l’esclavage, le nazisme qui extermina environ un million de Tsiganes, l’internement en France pendant la Seconde Guerre mondiale, les tentatives d’acculturation sous les Habsbourg ou beaucoup plus tard pendant la période communiste dans les pays de l’Est, les pogroms dans les années 1990 à l’Est et l’inquiétant retour d’idées et d’actions punitives violentes à l’égard des Roms de nos jours."

Les Tsiganes ont en effet été réduits en esclavage entre le XIVème et le XIXème siècles dans l'actuelle Roumanie, et furent également la cible d'une politique d'intégration forcée dans l'empire austro-hongrois :

"dans les provinces roumaines de Valachie et de Moldavie, les Tsiganes sont fixés et réduits en esclavage pour cinq cent ans. C’est seulement en 1856 qu’est aboli l’esclavage. Dans l’empire austro-hongrois, s’ils ne sont pas esclaves, leur état de servitude diffère peu de celui subi dans les provinces roumaines. Ils sont également sédentarisés de force, contraints d’abandonner leurs coutumes et leur langue, ils doivent renier leur origine et sont désormais appelés "nouveaux Hongrois" "

Henriette Asséo a particulièrement travaillé sur cette histoire douloureuse et complexe. On peut se faire un aperçu de ses recherches à travers la lecture de son ouvrage Les Tsiganes : une destinée européenne réédité en 2006 chez Gallimard Découvertes.Dans la vidéo ci-dessous, l'historienne revient sur le génocide des Tsiganes, en particulier en France mais également dans toute l'Europe. Elle y explique notamment comment la création d'une catégorie administrative "nomades" au début du siècle dernier (ou "gens du voyage" en France) a rendu possible les internements (qui commencèrent dès les années 1930 en France), puis les déportations.


Enfin, les Tsiganes vivant sous les régimes communistes n'ont pas été épargnés, comme l'a expliqué Samuel Delépine durant l'émission : sédentarisation forcée, urbanisation, travail obligatoire dans les industries ou coopératives agricoles, et enfin scolarisation des enfants. Cette politique visait en fait à conformer les Roms au standard du "citoyen socialiste" : malgré sa brutalité, elle aurait contribué à une certaine intégration sociale de cette population et à l'émergence d'une élite Rom en Roumanie, principalement grâce à la généralisation de l'éducation.

Mais avec la disparition des démocraties populaires et la libéralisation de leurs économies, le chômage explose et la relative protection sociale dont bénéficiaient les Roms sous le communisme disparaît. Première victime de ce bouleversement, toute une génération de Roms connaîtra le sous-emploi et la misère. C'est cette population précarisée par le changement de régime, et dont la situation se déteriorera continûment tout au long des années 1990, qui souhaitera dans les années 2000 rejoindre l'Ouest de l'Europe en quête de meilleures conditions de vie.

Les mobilités actuelles des Roms : un phénomène à replacer dans l’histoire des migrations, le plus souvent forcées, des Tsiganes

Samuel Delépine considère, dans son article "Les mobilités tsiganes, entre choix et contraintes" cité ci-dessus, que les Roms ont connu 3 vagues de migration principales depuis leur arrivée sur le territoire européen.

1ère vague de migrations selon l'auteur : "les Tsiganes seraient partis de l’Inde du Nord par flux irréguliers entre le Ve et le XIIe siècles. Au XIVe siècle ils traversent le Bosphore. Leur extension sur l’ensemble de l’Europe prendra trois siècles." Cette première migration explique en partie la répartition actuelle des Tsiganes, comme on peut le voir sur la carte ci-dessous (tirée de l'article cité plus haut) : certains groupes quittent les territoires de l'Est de l'Europe pour s'installer à l'Ouest.

C'est d'ailleurs de cette époque que date la terminologie "Gitan " qui provient directement du mot "Egyptien" : de nombreux Tsiganes ont à cette date quitté la Petite-Egypte (région de Grèce) qui sera confondue à tord avec l'Egypte. C'est principalement l'accueil qui est réservé à ces populations qui explique leur répartition selon Samuel Delépine : "la concentration des Tsiganes dans tels ou tels lieux est liée aux politiques d’exclusion (Bohème) ou d’**assimilation ** (Valachie, Moldavie, Espagne et Portugal) qui orientent les migrations et l’installation des Roms."

Les migrations des Tsiganes à partir du XVème siècle en Europe
Les migrations des Tsiganes à partir du XVème siècle en Europe

Les migrations des Tsiganes à partir du XVème siècle en Europe ©Samuel Delépine

Le géographe poursuit : "la seconde migration débute en 1856 avec la fin de l’esclavage et continue jusqu’à la Première Guerre mondiale. Ces familles tsiganes, venues au début du XXème siècle, conservent souvent aujourd’hui leur identité rom alors que les groupes pré installés depuis le Moyen Age ont forgé des identité locales propres (Manouches ou Gitans)."

Les migrations tsiganes de 1856 au début du XXème siècle
Les migrations tsiganes de 1856 au début du XXème siècle

Les migrations tsiganes de 1856 au début du XXème siècle ©Samuel Delépine

Enfin, "la troisième vague migratoire débute vers 1960 , elle se poursuit de nos jours mais est particulièrement hétérogène et discontinue. Débutée avec l’ouverture des frontières yougoslaves en 1968, elle concernera les autres Etats de l’Est de l’Europe après 1989." Samuel Delépine ajoute : "aujourd’hui, et particulièrement depuis 2007, **l’intensification ** du flux migratoire est remarquable même s’il trouve ses limites avec la crise économique. Toutefois, il ne s’agit **pas pour autant d’une nouvelle migration ** mais bien d’une amplification du phénomène observé depuis quelques décennies."

Sur la question des mobilités récentes des Roms, on peut se reporter aux communications présentées à la conférence internationale sur les mobilités des Roms en Europe ayant eu lieu les 14-15 janvier dernier, disponibles à la réécoute ici. Cette conférence s’est organisée autour de trois axes problématiques : l’européanisation de la question Rom ; migration, mobilité et identité ; activisme, soutien et recherche : roms, gitans et gens du voyage en Grande-Bretagne et en Europe.

**Les Roms comme objet de politique publique : une comparaison France - Roumanie **
Nos deux invités, Samuel Delépine et Olivier Legros, se sont tous deux intéressés aux politiques publiques en direction des Roms, l'un en Roumanie l'autre en France.

Samuel Delépine a étudié les politiques publiques roumaines à l'égard des Roms dans son ouvrage *Quartiers tsiganes, * L’habitat et le logement des Rroms de Roumanie en question , et dans certains de ses articles. Olivier Legros a pour sa part publié deux articles sur cette question disponibles dans leur intégralité en ligne : le plus récent « Les pouvoirs publics et les grands « bidonvilles roms » au nord de Paris (Aubervilliers, Saint-Denis, Saint-Ouen) » et «Les « villages d’insertion » : un tournant dans les politiques en direction des migrants roms en région parisienne ? ».

Pour aller plus loin :
Sur la situation des Roms, en Europe et dans divers pays européens :

Les articles publiés par le réseau URBA-ROM, dont sont membres Samuel Delépine et Olivier Legros et la revue Etudes Tsiganes , éditée par une association de Tsiganes française, la FNASAT, dont certains articles sont disponibles en texte intégral ici.

Delépine, S. et Lucas, Y., « Les Roms migrants en France. Ou comment faire d’une population en danger une population « dangereuse » in Études tsiganes , n°31/32, 2007, pp. 70-85 disponible ici

Humeau J .-B., article « Roms », in Dictionnaire critique de l’Union Européenne , d’Yves Bertoncini, Thierry Chopin, Anne Dulphy, Sylvain Kahn, Christine Manigand (dir.), Paris, Armand Colin, 2008.

Liégois, J.P., Roms en Europe *, * Editions du Conseil de l’Europe, 2007.

Marusiakova, E et Popov, V., « Les migrations des Roms balkaniques en Europe occidentale : mobilités passées et présentes »,* Revue de Blakanologie, * vol XI, n°1-2, 2008 disponible en texte intégral ici

Nacu, A. « Les Roms migrants en région parisienne : les dispositifs d’une marginalisation », Revue Européenne des migrations internationales , vol.26, n°1, 2010 disponible en texte intégral ici

Reyniers, A., « Migrations tsiganes de Roumanie », in Visibles mais peu nombreux dirigé par Dana Diminescu. Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2004

Slavkova M., « Being Gypsy in Europe. The Case of Bulgarian Roma Workers in Spain », Balkanologie, vol. XI, n° 1-2, 2008, disponible dans son intégralité ici

Sur les Tsiganes français et les politiques publiques qui leur sont destinées :

Aubin, A., La commune et les Gens du Voyage , 3ème édition, Berger-Levrault, 2008 (approche juridique).

Bergeon, C., *Gens du voyage et politiques publiques françaises : comportement de voyageurs et fabrique identitaire, * Colloque International « la fabrique de populations problématiques », Nantes, 2007

Humeau, J.B., Tsiganes en France. De l’assignation au droit d’habiter *, * L’Harmattan, Paris, 1995.

Sur une comparaison entre Tsiganes français et Roms hongrois dans l’accès à l’espace public : Cossée C., "Médias tsiganes en France et en Hongrie : re-présentation de soi dans l’espace public", Revue européenne des migrations internationales , vol. 26, n°1, 2010 disponible dans son intégralité ici

Enfin, on peut se rendre à un certain nombre de journées d’études organisées en ce moment en France sur les Roms, dont certaines sont ouvertes au public : le colloque organisé à l’ENS-Ulm le 21 novembre ; et une série de séminaires ayant lieu jusqu'en janvier à l’Université Paris-I, dont la prochaine conférence le 17 novembre sera précisément animée par Olivier Legros sur le thème « Réguler la société par l’espace : Réflexions sur les « villages d’insertion de Roms » de la Seine-Saint-Denis ». D'autres conférences sont signalées sur la page des actualités scientifiques d'URBA-ROM.