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Adaptable, réversible, malléable : la ville au temps de la Covid

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Les places de stationnements sont transformés en terrasses de cafés et restaurants. Ici à Paris, dans le 19è arrondissement
Les places de stationnements sont transformés en terrasses de cafés et restaurants. Ici à Paris, dans le 19è arrondissement
© Maxppp - Yann Foreix

Urbanistes, géographes, sociologues, élus, ou simples citoyens : ils sont nombreux à défendre un partage de la ville grâce au temps. La désormais nécessaire distance physique est aussi une aubaine pour tous ceux qui défendent depuis longtemps l'idée d'une ville adaptable et évolutive.

Comment vivre ensemble, mais à distance ? "Alors que la ville est le lieu de maximisation des interactions, des rassemblements, des rencontres, qu'elle attire du monde et reste un lieu des possibles, la crise liée à la Covid remet cela en question. Car avec l'épidémie, dans la ville, l'autre est un danger potentiel", constate Luc Gwiazdzinski, géographe et urbaniste à l'Université de Grenoble, et co-auteur de Saturations. La crise sanitaire a rendu nécessaire la désaturation de la ville. "Cela passe par un travail d'adaptation à l'intérieur des maisons, des commerces, des restaurants, etc. Et à l'extérieur, c'est-à-dire dans l'espace public au sens urbanistique et architectural, mais aussi au sens politique."   
Conserver à la ville ses fonctions sociales, tout en répondant aux impératifs de santé, oblige donc à la repenser. L'enjeu est tout aussi bien social qu'économique, pour le commerce, le tourisme, etc.
Dans l'urgence, la première réponse - fonctionnelle et sanitaire - a été dans de nombreuses villes de proposer des aménagements temporaires. D'abord en termes de transports et de mobilité, avec la création de pistes cyclables temporaires, dites "coronapistes", ou encore le lissage des heures des pointes dans les transports en commun.

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Puis, pour permettre la réouverture des restaurants et cafés le 2 juin, la plupart des villes, les plus grandes en tête, ont proposé la piétonnisation d'un certain nombre de rues, l'agrandissement des terrasses, l'utilisation des places des stationnement pour les installer, l'annulation jusqu'en septembre des droits à payer pour les terrasses ou encore l'accessibilité des trottoirs pour certains produits à emporter.

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Partager l'espace public  

"L'objectif, par une forme de réorganisation, est de permettre la reprise de l'activité économique, mais aussi la sociabilité entre les gens en respectant la distanciation physique", résume Benjamin Pradel, sociologue à Kaleido'scop, spécialiste de la ville et des temps_. "Tous ces aménagements sont autant de manières de repenser le partage de l'espace public entre les différentes fonctions et usages qu'il supporte dans la ville : se déplacer, stationner, consommer, etc. Aujourd'hui, les demandes d'usages et revendications de droits sur cet espace sont de plus en plus nombreuses : que ce soit le droit du vélo, du marcheur, des commerçants, du riverain, le droit de la voiture... Et elles s'expriment d'autant plus fort après deux mois de confinement. Et de l'autre côté, l'espace public n'est pas extensible à l'infini. Il y a donc un choix politique à faire, qui consiste à définir quels usages sont encouragés ou non._" Ces arbitrages prennent la forme d'aménagements souples et ponctuels. Mais peuvent aussi à plus long terme modifier les grands équilibres de la ville, notamment sur la place de la voiture en ville. 

Pendant le confinement, faute de bar, les apéros ont eu lieu sur les trottoirs
Pendant le confinement, faute de bar, les apéros ont eu lieu sur les trottoirs
© AFP - Geoffroy van der hasselt

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Agir sur les temps  

Il existe depuis longtemps en ville des aménagements qualifiés de tactiques, temporaires, réversibles, transitoires, éphémères. Cela peut-être des friches, des occupations d'immeubles limitées dans les temps. Ils ont en commun de désigner des adaptations souples et temporaires. Mais ils dénotent aussi une réflexion plus large sur la question des temps. Or le déconfinement a remis en avant ces stratégies et approches temporelles, quand la plupart des politiques urbaines se fondent sur l'espace.   
"Avant, la ville était, en cas de crise, le lieu de la sécurisation, des possibles. Alors que là, celle et ceux qui avaient les moyens sont partis. Si on veut que la ville reste un lieu de rencontres et ne s'étale pas, il faut travailler sur le temps. On s'est rendu compte avec cette crise inattendue, entrée dans nos vies et dans nos villes, que la ville n'était peut-être pas forcément un donné une fois pour toutes, et ne renvoyait pas seulement à du solide, du dur, du bâti. Qu'elle devait s'adapter à certain nombre de chocs et de crise. On a vu  réapparaître l'idée déjà ancienne de la ville réversible, adaptable ", poursuit le géographe Luc Gwiazdinski qui développe lui le concept de "ville malléable". Et appelle à penser ensemble la matérialité urbaine, les flux et les emplois du temps.
Sous différents termes, " chrono-urbanisme", "ville malléable", "urbanisme temporaire" ou "temporel", "ville réversible", "urbanisme tactique"… des outils conceptuels ont été développés depuis les années 1990-2000 pour défendre cette approche d'une ville évolutive, propice aux innovations. Quand la fabrique de la ville a plutôt été marquée par la matérialité, ces approches temporaires et temporelles, invitent à tester des choses.

À réécouter : Urbanisme temporaire : une nouvelle manière d'occuper la ville

Cela a généré au début des années 2000 un certain enthousiasme pour les "bureaux des temps". Et des expériences à Saint-Denis, Poitiers, Belfort ou encore Rennes…, en lien avec la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (Datar), ont permis des avancées locales et des expériences d'adaptation des horaires des services ou des événements. 

Et après

Que restera-t-il après la crise sanitaire de ces installations et réflexions ? Cela dépendra tout à la fois des rapports de force citoyens et des choix politiques. Les pistes cyclables et voies piétonnisées apparues dans l'entre-deux tours des municipales, devraient, du moins dans les grandes villes, devenir un enjeu du scrutin.    

"Ces solutions que l'on voit comme conjoncturelles peuvent être d'un côté le premier pas vers une pérennisation de certaines formes. Et des changement structurels. Comme par exemple la place de le voiture en ville, analyse Benjamin Pradel. Certaines des solutions qui se déploient à l'aune de la crise peuvent aussi devenir des solutions situées dans le temps." Et réplicables. Ce qui existe déjà : Paris plages et Lille plages en sont des exemples. A Lyon, entre mai et septembre s'installent des terrasses temporaires : les exploitants de café et restaurants occupent les places de parking devant leur établissement avec des terrasses en bois. L'an dernier, 782 stationnements avaient ainsi été transformés.  

La "ville post-Covid", a fait émerger à la fois une forme de  souplesse et une réflexion nouvelle de long terme sur un aménagement du territoire et du temps. "L'épidémie a démontré que nous n'étions pas  préparés. Et nous n'étions pas préparés parce que nous avons  complètement abandonné la réflexion sur l'avenir de la ville à long terme", expliquait l'architecte italien Pier Paolo Tamburelli, dans La Conversation mondiale. La clé des temps est un outil favorisant la transition vers de nouveaux modes d’organisation de nos territoires. 

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