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Adèle Van Reeth, Chemins faisant : "En studio je suis avec l'invité, mais je suis toujours là pour l'auditeur"

Par
Adèle Van Reeth
Adèle Van Reeth
© Radio France - Christophe Abramowitz

Pendant 11 ans, Adèle Van Reeth a présenté "Les Chemins de la philosophie" sur France Culture. Le stress de la première, les rencontres marquantes, l'enthousiasme des auditeurs : elle revient sur quelques-uns de ses souvenirs aux rênes d'une émission qu'elle a voulu aussi exigeante qu'accessible.

Créé en 1971 par Claude Mettra sous le nom des Chemins de la connaissance, le programme phare de philosophie de France Culture est repris en 2011 par Adèle Van Reeth et renommé, six ans plus tard, Les Chemins de la philosophie. C'est sous le signe du jeu, thème de sa première semaine à la tête de l'émission, que la productrice cinéphile a souhaité créer un lieu de transmission de la philosophie au plus grand nombre. Sans jamais renier l'exigence que requiert la discipline, Adèle Van Reeth a voulu montrer qu'aucun sujet, du plus classique au plus pop, ne doit être a priori exclu de l'œil interrogatif de la philosophie. Et ainsi faire entendre aux auditeurs des Chemins, toujours plus nombreux au fil des ans, la correspondance entre les auteurs classiques et nos préoccupations contemporaines.

Ce vendredi 1er juillet, Adèle Van Reeth présentait pour la dernière fois Les Chemins de la philosophie, avant de rejoindre la direction de France Inter. En quelques souvenirs, elle revient sur ces onze années d'une aventure collective et joyeuse.

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58 min

Quel souvenir gardez-vous de la première fois où vous avez présenté "Les Chemins de la philosophie" ?

Adèle Van Reeth : C'était au printemps 2011. A l'époque, l'émission s'appelait encore "Les Nouveaux chemins de la connaissance" [ndlr, l'émission change de nom en 2017]. J'avais une chronique de quelques minutes en fin d'émission et le producteur de l'époque, Raphaël Enthoven, était absent pendant une semaine, donc je l'avais remplacé. J'avais choisi le thème du jeu parce que j'étais terrifiée par l'exercice : je me suis dit que la meilleure façon d'aborder une semaine en direct d'une émission d'une heure, c'était de le prendre comme un jeu ! J'avais décliné le jeu au cinéma, dans les livres, etc., pour pouvoir me donner du courage.

Les thématiques de l'émission ont toujours été très variées. On passe d'une semaine sur la pensée de John Stuart Mill, à une série consacrée aux dilemmes moraux dans la série Game of Thrones, ou sur la philosophie de la gifle

Je ne me suis jamais dit explicitement que je voulais diversifier les thématiques. Quand j'ai repris l'émission, en revanche, je savais que je voulais parler davantage de cinéma, parce que ce n'était pas le cas jusqu'alors. C'était d'abord et avant tout une émission de philosophie - jusqu'au bout, d'ailleurs, ça a été une émission de philosophie. Mais l'idée était de montrer qu'elle ne se nichait pas uniquement dans les livres et qu'on pouvait également faire de la philosophie à partir d'un film, d'une chanson ou d'un objet du quotidien.

Assez naturellement, je me suis aventurée dans des domaines qui n'étaient pas strictement reconnus comme étant philosophiques. L'idée était d'alterner, et non d'évacuer, les sujets de philosophie entendue au sens le plus classique du terme, et des thèmes plus inattendus. Le but ultime était de montrer que cette émission était en phase avec son époque. Montrer que chez Spinoza ou Platon, il y a des idées qui éclairent directement notre quotidien, c'était un pari très stimulant ! Nous voulions donner envie de faire de la philosophie, transmettre le goût du savoir et montrer qu'au fond, les problèmes que les philosophes se posent et auxquels ils répondent chacun à leur manière, relèvent d'interrogations que nous avons encore, aujourd'hui, en 2022. Cette rencontre entre des auditeurs de notre époque et des philosophes, des artistes ou des intellectuels d'un autre temps, c'est ce que je voulais produire tous les jours.

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Dans l'histoire de l'émission, il y a aussi eu des formats différents, comme "L'Invité(e) mystère" ou la série "Profession philosophe"...

Une émission quotidienne, c'est à la fois un rouleau compresseur parce qu'on ne relève jamais la tête et, en même temps, c'est très répétitif. J'avais peur de me lasser et de lasser l'auditeur par la même occasion. Donc j'ai essayé de trouver des manières de me contraindre à me renouveler et ne jamais m'assoupir dans une forme, même quand elle fonctionnait bien, que les auditeurs étaient au rendez-vous et que les retours étaient bons. J'ai toujours eu envie de remettre en question ma pratique pour continuer à avancer.

Une saison, je me suis dit que ce serait intéressant de découvrir l'invité au moment d'entrer dans le studio : c'était l'invité mystère. Mes questions n'ont jamais été écrites à l'avance dans Les Chemins de la philosophie, mais je savais qui était la personne et je pouvais préparer en amont, avec l'équipe, quelques sons à diffuser ou des angles à explorer. Avoir une ou un invité surprise, cela me forçait à ne pas préparer ces éléments. C'était excitant parce que c'était une manière de donner la main à l'invité. Cette prise de risque créait un suspense pour moi comme pour l'auditeur.

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Quant à "Profession philosophe", c'est une série que j'ai particulièrement aimée. J'ai réalisé qu'on donnait peu la parole aux philosophes comme on la donne aux artistes, auxquels on pose des questions comme "quelle est votre source d'inspiration ?" ou "est-ce que votre père, lui aussi, écrivait des poésies ?". Non, avec les philosophes, on fait comme s'il n'y avait pas d'antécédents, qu'il suffisait pour eux de coucher sur le papier des idées et qu'ils étaient déchargés de soucis matériels comme une panne d'ordinateur ou d'inspiration, ou un enfant qui vous empêche de travailler… J'avais au contraire envie de donner à entendre ce que c'était que le travail d'un philosophe. Au fil des ans, ce qui s'est imposé comme étant une chose que j'aimais particulièrement faire à la radio, c'était de donner la parole à des personnes afin qu'elles expliquent ce qu'elles font d'un point de vue très concret, partant du principe que toute la réflexion n'est jamais coupée de la pratique.

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Les Chemins de la philosophie est rapidement devenue l'une des émissions les plus podcastées de France Culture, et même de Radio France. Comment expliquez-vous un tel succès pour une émission de philosophie, sachant l'exigence que requiert la discipline ?

En réalité, je n'ai jamais eu d'explication. Mais ce que je sais, c'est qu'on n'a jamais cédé sur l'exigence. Bien sûr, on traitait parfois de sujets plus pop, mais l'une des séries les plus plébiscitées a été celle sur la Critique de la raison pratique d'Emmanuel Kant ! Il y a une demande pour des sujets exigeants, de prime abord inaccessibles, mais qui vont être abordés et expliqués par des spécialistes qui, non seulement savent de quoi ils parlent, mais qui savent également transmettre leur savoir aux autres. Je pense qu'il y a quelque chose de l'ordre d'un fantasme réalisé : et si on pouvait m'expliquer ce qu'il y a dans ces livres que je ne comprends pas ? C'était la proposition de l'émission. Et mon rôle était de ne pas lâcher l'invité, afin qu'il puisse aller jusqu'au bout, jusqu'à ce que l'on comprenne tout.

Par ailleurs, je crois qu'il y a très peu d'offres d'émissions de philosophie d'une heure dans les médias, alors que la demande est grande. C'est donc aussi une affaire de rencontre entre une proposition éditoriale et l'appétit de la part des auditeurs qui a fonctionné… Je ne me suis jamais dit que je voulais que l'émission fasse toujours plus d'audience. En revanche, j'ai toujours veillé à inclure le maximum de personnes possibles. Tous les matins, je me disais que je m'adressais à des auditeurs qui étaient en train faire autre chose, qui n'avaient sûrement jamais fait d'études de philo et qui ne demandaient qu'une chose, qu'on leur explique les sujets dont on parlait, que ce soit Kant ou Tenet de Nolan.

Y a-t-il une émission, un invité ou un sujet, qui vous a particulièrement marqué ?

Il y en a plusieurs ! Je me souviendrai toute ma vie de ma troisième émission, en 2011. Je reprends l'émission fin août, un lundi. Le mercredi, l'émission commence, mais mon invité n'est pas là. On me dit que son avion a été retardé. Nous sommes en direct, je n'ai alors aucune expérience, si ce n'est celle de faire des chroniques. Je commence à meubler et l'invité n'arrive pas. 10h20 : je lis un texte, j'essaie de diffuser un extrait sonore, je tiens bon... L'invité n'est toujours pas présent. Il arrivera finalement à 10 h 27. L'émission s'arrête à 12 h 50 à l'époque, j'ai donc passé 27 minutes seule en studio. En sortant, je me suis effondrée.

Cette expérience m'a apprise deux choses. D'une part, que je suis capable de le faire, je l'ai appris de manière très violente, mais au moins ça m'a encouragée pour la suite, je me suis dit : voilà, si ça doit arriver, ça arrivera ! L'autre leçon, c'est qu'il existe une espèce de pouvoir magique du studio : j'avais peur, mais je l'ai fait. Ce n'est qu'après coup que j'ai ressentie la pression. Cette dissociation, on la vit tous quand on fait ce type de métiers. Elle est très précieuse, car elle permet de faire face aux imprévus, de rester professionnel… Cela ne veut pas dire qu'on ne ressent pas des émotions, un stress énorme, une peur bleue ! Mais on compose avec, malgré tout.

J'ai également eu plusieurs invités marquants. Celui qui a beaucoup fait parler de lui cette année n'est pas un philosophe, mais un acteur et metteur en scène : Francis Huster. C'était une émission sur le Misanthrope de Molière. L'émission a commencé, j'ai posé une question à laquelle il n'a pas répondu. Puis, il s'est lancé dans un long monologue en hurlant, évoquant l'Ukraine, le pape... J'ai essayé de le ramener à Molière en lui disant : "Mais au fond, Alceste, c'est vous ?". Et là, tout d'un coup, après 25 minutes de tirade d'un ton furibard et dément, il me regarde et confie : "Moi, je suis comme Alceste, j'ai tout raté…". La température du studio, qui avait atteint 153 degrés, chute à - 20 degrés : j'ai soudainement devant moi un homme seul. C'était bouleversant, mais je ne garde pas un mauvais souvenir de cette émission.

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Pour l'auditeur, c'était aussi un moment très particulier. Il y avait des gens outrés, choqués, touchés ou admiratifs... Au fond, ce qu'on oublie, c'est qu'à la radio, l'auditeur écoute l'invité, mais il entend aussi la personne. Lorsque Francis Huster s'est emporté, j'avais en face de moi quelqu'un qui provoquait, peut-être pour le pire, un vrai moment de radio. Il se passe quelque chose d'absolument imprévu. Le direct à la radio, c'est s'exposer à ces moments imprévus et pouvoir les accompagner. Je n'ai pas du tout eu l'impression que cette émission ait été inutile ou ratée, au contraire. Alors je suis tout de même contente qu'elle soit arrivée lors de ma dernière année d'antenne et non la première ! Je pense que du haut de mes 29 ans, j'aurais été beaucoup plus désarçonnée…

Vous avez reçu plusieurs fois le philosophe Clément Rosset, qui nous a quittés en 2018. Lors d'une émission consacrée à l'ivresse, vous partagiez avec lui un verre de vin, en écoutant de la musique...

Clément Rosset, que j'aimais beaucoup, n'était pas forcément le meilleur "client" en radio. J'étais toujours heureuse de faire une émission en sa compagnie, mais je savais qu'il allait quasiment falloir traduire ce qu'il disait, parce qu'il était de plus en plus fatigué. Lors de cette émission sur l'ivresse, j'avais décidée d'amener une bouteille de ce vin jaune qu'il adorait, et de faire couler la boisson dans le verre près du micro… L'idée était de créer un moment, que l'auditeur soit avec nous. Mais contrairement à l'auditeur, je crois, ce n'était pas un moment spécialement joyeux pour moi, parce que j'avais sous mes yeux un homme qui avait des difficultés à s'exprimer.

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Ces entretiens, ces dialogues, sont aussi un travail d'accompagnement de l'invité...

On invite des gens, on les expose à des milliers, voire des millions d'auditeurs. Donc on a une responsabilité, on n'est pas là pour les jeter dans la fosse aux lions. Quel que soit l'invité, si l'émission était nulle, c'est toujours de ma faute ! C'était à moi de trouver la meilleure façon de tirer, justement, le meilleur d'un invité. Donc, effectivement, c'est de l'accompagnement, mais c'est la moindre des choses qu'on doit à l'auditeur. On est vraiment de son côté, tout le temps. Il n'y a pas d'autre côté au fond. En studio, je suis avec l'invité, mais je suis toujours là pour l'auditeur. Quitter le studio ou m'engueuler avec Francis Huster serait une manière de dire à l'auditeur "je ne suis plus avec toi". Clément Rosset, son esprit était tellement incroyable, qu'il fallait savoir conjurer le fait que son corps, à la fin, ne suivait plus. Je le vis comme un devoir, mais pas au sens moral, simplement, parce que c'était mon rôle.

Justement, avez-vous des souvenirs marquants avec les auditeurs ?

Je suis un peu frustrée parce que je trouve que je n'ai pas assez pu rencontrer les auditeurs, je n'ai pas fait assez d'émissions en extérieur. Il y a longtemps, on est allé faire des émissions pour voir comment philosopher à Casablanca, à Oxford, on est allé parler de Hegel à Berlin… On est aussi allé à Cité philo pendant des années. J'adorais les émissions publiques. On est très différent quand il y a un public. En studio, on est deux. Il y a les auditeurs qui nous écoutent, bien sûr, mais on est deux. J'essaie toujours de créer une complicité avec l'invité, mais en public, cela se transforme en show ! Je sens que l'invité est galvanisé par la présence du public. Même quand on parle de Spinoza, ces émissions en public sont des émissions d'une intensité géniale. C'est un spectacle et je crois que j'aime bien le spectacle.

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Et comment avez-vous vécu ces années de travail avec l'équipe de l'émission ?

Je n'ai que des bons souvenirs avec les équipes des Chemins ! L'équipe a beaucoup évolué, mais Géraldine Mosna-Savoye est là depuis le début. C'est vraiment une très belle histoire d'amitié professionnelle. C'est rare de pouvoir travailler avec quelqu'un pendant plus de dix ans, en étant amies, en pouvant compter l'une sur l'autre. L'aventure des Chemins n'aurait pas été ce qu'elle est sans cela. C'est très précieux.

Et puis, au fil des ans, on essaye de constituer une équipe la plus efficace possible. Ça implique beaucoup d'ajustements. Il y a un aspect managérial qu'il a fallu prendre en main ! Une fois qu'on l'apprend, c'est génial parce qu'on comprend qu'on sait s'entourer, avec quel type de personnes on a envie de collaborer et comment faire pour leur donner envie de travailler aussi. Le fait que cette aventure ait été collective - on était huit -, c'est une des choses les plus belles. On est nombreux derrière l'émission, ce n'est pas une seule voix, c'est un travail immense et collectif. Et ça, c'est une très, très belle aventure.

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