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Adolescentes : "Lifshitz donne le temps à ces jeunes filles de s'auto-représenter"

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Adolescentes
Adolescentes
- © Sébastien Lifshitz

La Critique. Sébastien Lifshitz, césar du meilleur documentaire pour "Les Invisibles" en 2013, filme un âge tendre sous-tendu par les déterminismes sociaux.

Adolescentes

15 min

Dans l'émission La Critique du 11 septembre 2020, Lucile Commeaux invitait Charlotte Garson, rédactrice en chef adjointe des Cahiers du Cinéma, et Théo Ribeton, chef de rubrique culture chez Stylist et critique aux Inrocks, à débattre d'Adolescentes, le nouveau film documentaire de Sébastien Lifshitz en salles depuis le 9 septembre 2020.

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Sébastien Lifshitz réalise des documentaires depuis 25 ans. Pour son nouveau film, Adolescentes, il a suivi depuis leur 13 jusqu’à leur 18 ans Emma et Anaïs, deux jeunes filles qui grandissent dans une ville française moyenne. Elles évoluent dans les couloirs du collège, du lycée, de leurs stages respectifs, dans leurs confrontations parfois violentes avec les parents, leurs premières amours, les épreuves qui font grandir d’un seul coup, et les moments de régression. 

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Un travail de longue haleine, un film de 2h15 à la chronologie parfaitement linéaire, et un objet propice au débat critique.

Le sociologique en creux

L’intérêt, c'est qu'il n'y a pas seulement une adolescente, il y en a deux. Une fois ceci posé, on programme un futur qui va diverger : on est dans la même classe en quatrième, mais on sait tous qu’ensuite, les questions d'orientation - même au sens purement scolaire - vont nous faire diverger. Le film porte en lui plus que le seul plaisir du portrait documentaire de jeune fille, il porte vraiment une dimension politique et sociale dans cette divergence qui va être de plus en plus une divergence de classes et qui va affecter l'amitié et la camaraderie qui étaient là au début. Charlotte Garson

Lifshitz a cette qualité de ne jamais être cynique face aux déterminismes qui sont à l’oeuvre. Il s'intéresse à la sociologie, mais ce qu'il veut aller chercher, filmer, c'est tout ce qui échapperait à la sociologie, ou plutôt tout ce qui va un peu la contredire temporairement ou la complexifier. […] Lifshitz ne laisse pas la sociologie hiérarchiser ses personnages. Dans le film, la vie n’est pas dans la sociologie. Celle-ci agit comme une main invisible. Théo Ribeton 

Sur une méthode Lifshitz

Quand on parle d'un documentaire, on parle souvent de l'effacement du réalisateur. Il y a toujours un peu cette idée de se soustraire à ce que l’on est en train de filmer, d'être une petite souris. Ce n'est pas la position de Lifshitz. Le film exprime vraiment une manière d'être pris à témoin. Il a été tourné au fil de sessions de tournage de vingt jours tous les ans, et je pense que c'était vraiment un rendez vous pris, dont on sent parfois qu'il était un peu attendu. On sent aussi que les disputes ne seraient pas les mêmes s'il n'était pas là, la manière de parler de soi. Les deux adolescentes sont en plus vraiment dans la réflexivité, elles parlent de leurs rêves, de leurs avenirs, le film apparait un peu comme leur blog. Théo Ribeton

La dimension sociologique, peut-être un peu trop simple, au premier abord, dans l'effet provoqué par le binarisme mis en scène via ce double portrait, est complexifié par le fait que Lifshitz donne du temps. On pense à Boyhood de Richard Linklater dans le côté tournage très longue durée [Boyhood a été tourné sur onze ans]. Mais, surtout, Lifshitz donne le temps, à l'intérieur des séquences, aux mises en situation documentaires de porter leurs fruits, comme s’il semait des germes de situations à partir desquels les deux jeunes filles pourraient se mettre à parler. C’est donner le temps à ces jeunes filles de s'auto-représenter, de s'arrêter, de réfléchir sur ce qui leur arrive. La présence de la caméra et la présence familière de Lifshitz au cours des années permettent qu’advienne une tierce personne, ou plutôt une tierce machine qui, parfois, se met vraiment dans le chemin de rapports conflictuels avec les parents et se tient assez fermement du côté des adolescentes. Charlotte Garson

Jeunes en France

Comme Linklater filmait au long cours l’Amérique dans Boyhood, Lifshitz filme, en arrière plan, la France sur cinq ans. Théo Ribeton

Quand on grandit et que l'on est pris dans des problématiques intimes, familiales, psychologiques, la réalité extérieure, avec une grande violence, fait parfois irruption. Au journal du soir, dans la classe pour une minute de silence, etc… […] L’ accident est un peu ce que l’on attend quand on tourne un documentaire, mais quand c'est à l'échelle nationale et internationale, comment l'accueillir sachant que l'on ne filme pas en permanence ? Le film se pose la question au montage, et cela advient dans les ellipses. Comment filmer, au moment des attentats de 2015 ou des élections de 2017, par exemple, l'après coup ? Charlotte Garson

Le plaisir dans tout ça

Le film se place dans une certaine tradition documentaire du "Que sont-ils devenus ?", qui est aussi une tradition télévisuelle. J’ai repensé à l’émission "Que deviendront-ils ?" qui a bercé mon enfance, et ça m'a emplie d'une forme de nostalgie. Avec Adolescentes_, on se souvient que cette tradition documentaire existe, et que le cinéma permet ce temps, cette longue durée._ Charlotte Garson

C’est un film assez irrésistible, un florilège de scènes de bouderies, de disputes familiales qui peuvent être tragiques, mais qui sont souvent assez tordantes, un bouillon de vie. Théo Ribeton

  • Adolescentes de Sébastien Lifshitz est en salles depuis mercredi.