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Afghanistan : entre un accord des Etats-Unis avec les talibans au point mort et des violences en augmentation

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Des agents de sécurité afghans montent la garde après un attentat-suicide devant la porte du centre de formation des forces spéciales afghanes à la périphérie de Kaboul, Afghanistan, le 29 avril 2020.
Des agents de sécurité afghans montent la garde après un attentat-suicide devant la porte du centre de formation des forces spéciales afghanes à la périphérie de Kaboul, Afghanistan, le 29 avril 2020.
© Maxppp - Jawad Jalali

Entretien. Les talibans intensifient leurs attaques contre l’armée afghane et fragilisent Kaboul, l'ouverture du dialogue inter-afghan, prévu par l'accord de Doha, n'est toujours pas d'actualité. L'analyse de Didier Chaudet, spécialiste de l'Afghanistan.

La violence a augmenté en Afghanistan au premier trimestre 2020. Dans son dernier rapport publié le 27 avril, la mission de l’Onu, sur place, y voit une tendance "inquiétante" après la signature le 29 février de l’accord entre les Etats-Unis et leurs ennemis d'hier, les talibans. Les attaques des insurgés s’intensifient, depuis le mois de mars, contre les forces afghanes et les policiers. Ont-ils entrepris de gagner plus de terrain avant le retrait des forces américaines prévu dans un délai de 14 mois ? Ce point de l'accord de Doha s’accompagne d’un engagement des talibans à ne plus mener d’actions armées contre les forces étrangères dans le pays, et à accepter d’entamer un dialogue inter-afghan après un échange de prisonniers. Quelques autres garanties restent vagues comme la réduction de la violence. Elle ne se manifeste pas sur le terrain et, par leurs attaques contre l’armée afghane, les talibans fragilisent un peu plus un pouvoir central paralysé par une nouvelle crise politique et institutionnelle. Six mois après l’élection présidentielle contestée, le chef de l'Etat Ashraf Ghani et le chef de l’exécutif Abdullah Abdullah se sont, tous deux, proclamés "Président".  

Le blocage actuel n’est pas de bon augure pour s’engager dans un processus de paix et lutter efficacement contre l’épidémie de coronavirus qui frappe le pays. Entretien avec Didier Chaudet, spécialiste de l'Afghanistan, rattaché à l'IFEAC**,** Institut Français d'Etudes sur l'Asie Centrale.

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Les talibans ont revendiqué ce lundi leur premier attentat au camion piégé depuis la signature de l’accord de Doha avec les Etats-Unis. L’attaque qui a fait 5 morts et 7 blessés a visé une base de l’armée afghane dans la province du Helmand (sud-ouest). Deux jours, plus tôt, l’armée américaine avait mis en garde les insurgés afghans contre un durcissement des violences. "Si cette violence ne peut être réduite, alors il y aura des conséquences" avait averti Sonny Leggett, porte-parole des forces américaines en Afghanistan. Depuis le mois de mars, les talibans ont multiplié leurs opérations contre les militaires, les policiers ou les membres des services de renseignement afghans. Comment faut-il comprendre cette violence un peu plus de deux mois après des accords  dits "historiques" entre les Etats Unis et les talibans ?

Il y a eu des actions régulières des talibans au moins ces trois dernières semaines. On peut compter une cinquantaine d'attaques par jour, parfois un peu plus, et avec pendant cette période, 20 à 40 soldats policiers afghans qui sont tués dans les combats.

On imagine mal une rébellion réussir à garder la possibilité de faire pression pour marquer des points dans le dialogue inter-afghan, en baissant totalement les armes.

Le dialogue entre Américains et talibans ne parlait pas d'une fin des combats entre talibans et forces du gouvernement afghan légal. On imagine mal une rébellion réussir à garder une possibilité de faire pression pour marquer des points politiquement dans le dialogue inter afghan en baissant totalement les armes. En fait, le premier pas vers un processus de paix en Afghanistan réside d’abord dans le dialogue entre Américains et talibans permettant un retrait dans l’honneur des troupes américaines qui ne doivent donc pas être ciblées dans les prochains mois. Donc, non seulement, c'est d'abord et avant tout le départ des troupes des troupes américaines qu'obtiennent les Américains mais, en plus, ce qui est particulièrement important et symbolique suite au 11 septembre, c’est l'assurance que les djihadistes étrangers ne pourront pas utiliser l'Afghanistan comme base pour frapper les États-Unis et leurs alliés. 

Maintenant, cela voulait-il dire la fin de la guerre avec Kaboul ? Non, bien entendu. On aurait pu s'attendre à une baisse des violences, mais voilà, il semblerait que du côté de Kaboul comme du côté des talibans, on essaye de s'imposer pour pouvoir dialoguer en position de force par la suite.

Arrestation de militants talibans en Afghanistan. le 29 avril 2020
Arrestation de militants talibans en Afghanistan. le 29 avril 2020
© Maxppp - AHMADULLAH AHMADI

Le gouvernement légal à Kaboul a été volontairement tenu à l’écart de l’accord de Doha signé le 29 février par les talibans et les Etats-Unis, mais il est mis, au défi d’en accepter un des points importants, l’échange de 5 000 prisonniers talibans contre 1 000 membres des forces de sécurité afghane. C'est un premier test qui semble encore poser problème ?

Le test de l'échange des prisonniers est assez catastrophique. Selon le deal passé entre les talibans et les Américains, 5 000 prisonniers talibans devaient retrouver la liberté, notamment 15 de leurs leaders. Bien sûr, c'est quelque chose qui n'a pas vraiment été accepté par le gouvernement légal du Président Ashraf Ghani mais on imagine que c’est de bonne guerre d’un point de vue "machiavelien" de s’opposer à cet échange qui fait fi, en fait, de l’existence du gouvernement afghan.

Didier Chaudet au sujet des prisonniers : "Les talibans considèrent que l'accord a été fortement bousculé par la résistance de Kaboul"

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Maintenant, ce gouvernement afghan étant sous la protection directe et sous perfusion financière des Etats-Unis, il n'était pas totalement absurde de la part des Américains de faire ce type de deal et d'obtenir au moins un accord tacite du gouvernement. D’où le fait que le président Ghani a refusé dans un premier temps ces libérations, puis les a accepté mais par "petits morceaux" au lieu d'avoir une libération claire et totale le 10 mars. On en est encore très loin. 

Aujourd'hui, il n'y a pas un tiers des 1 500 libérations promises dans un premier temps. Les talibans considèrent que l'accord a été fortement bousculé par Kaboul. Ils ont eu un dialogue direct avec le gouvernement afghan à ce sujet, mais le gouvernement afghan explique que ce type de libération est relativement compliqué. De leur côté, les talibans accusent le Président Ghani de ne pas être vraiment sérieux sur ce dossier précis. Ils avancent également un élément qui nous ramène à la question du coronavirus. On sait qu’en général, partout dans le monde, les prisons sont un danger sanitaire suite à cette pandémie, et les talibans craignent pour les leurs dans les prisons afghanes qui ne sont pas forcément connues pour leur caractère confortable. C'est bien peu de le dire.

Et du coup, la deuxième étape qui devait être l’ouverture d’un dialogue inter-afghan n’est pas, non plus, d’actualité aujourd’hui ?

Il y a, avant tout, un problème non négligeable qui est la crise politique actuelle à Kaboul depuis l’élection présidentielle de septembre dernier. Elle s’est extrêmement mal passée. Ce qui nous amène à une situation où vous avez deux Présidents autoproclamés : le président Ashraf Ghani et Abdullah Abdullah qui était le chef d’un gouvernement d’union nationale.

Ce gouvernement avait été obtenu à la force du poignet par l’Américain John Kerry en 2014.

Aujourd’hui, on est dans une situation classique caractérisée par une division entre un pouvoir pachtoune et des éléments non pachtounes qui veulent être représentés de manière plus importante au cœur du pouvoir afghan.

C’était, déjà, pour mettre fin aux tensions qui ont suivi le précédent scrutin présidentiel, contesté lui aussi. A l’époque, j’ai pu me rendre compte sur place que l’on n’était pas loin de voir les Tadjiks prendre les armes contre un pouvoir pachtoune qu’ils considéraient injuste. On était proche d’une guerre civile.

Aujourd’hui, on est donc dans une même situation, caractérisée par une division entre un pouvoir pachtoune et des éléments non pachtounes qui veulent être représentés de manière plus importante au cœur du pouvoir afghan. Abdullah Abdullah, qui représente les non pachtounes, plaide pour un  accord politique et pour la formation d’un nouveau gouvernement d’union nationale. Mais le Président s’y refusait encore il y a quelques jours. Il semblerait, ce mardi que l’on se rapproche d’un accord pour un partage du pouvoir au sein des trois institutions que sont le ministère des Affaires étrangères, le ministère des Finances et celui de la Justice, mais nous n’en avons toujours pas les détails et il n’a pas été confirmé officiellement.

En conclusion, je dirais qu’avoir un dialogue inter-afghan dans de telles circonstances s’avère très compliqué voire impossible. Ce dialogue est censé réunir, d’un côté des représentants talibans et, de l’autre, des représentants d’un gouvernement central uni et avec une légitimité claire. Ce qui n’est pas encore le cas aujourd'hui.

Les  Etats-Unis ont décidé le 24 mars de réduire d’un milliard de dollars leur aide à l’Afghanistan… en prévenant qu’ils pourraient poursuivre cette baisse l’an prochain. Difficile de ne pas considérer cela comme une pression supplémentaire pour obliger Kaboul à régler sa crise ?

Le budget afghan dépend à 75% de l’aide étrangère. Lors de l’année fiscale 2019, le contribuable américain a perdu plus d’argent pour l'aviation militaire afghane que pour la recherche sur le type de virus auquel le peuple américain est confronté aujourd'hui. On peut comprendre que dans une telle situation, et avec une élection présidentielle qui se profile, l'administration Trump a voulu lancer un message aux Afghans, mais aussi aux électeurs américains.

Didier Chaudet : "Le temps de l'argent magique de l'Occident vers certains pays, dont l’Afghanistan, y compris pour des raisons sécuritaires, est fini. Cette période est morte."

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On peut critiquer l'administration Trump d'avoir une approche en partie électoraliste. Mais de fait, c'est une position qui fait sens et c'est un message important à faire passer à Kaboul : le temps de l'argent infini, de l'argent magique, qui se diffuse de l'Occident vers certains pays, dont l'Afghanistan, y compris pour des raisons sécuritaires, ce temps-là est fini. Cette période est morte.

Le pouvoir afghan englué dans la crise post-élection présidentielle n’avait pas été associé à l’accord de Doha, et ne l’a pas ratifié, d’où ses réticences à poursuivre l’échange de prisonniers. Les talibans, eux, n’ont pas réduit leurs attaques. Cette situation pourrait-elle rendre caduc l’accord entre Etats-Unis et les talibans ?

Cet accord est plus solide qu'on ne le pense en Occident. Tout simplement parce qu'il a été accepté autant par un camp de talibans, plutôt pragmatiques face aux Américains et à Kaboul, qui se retrouvent autour du mollah Abdul Ghani Baradar, mais aussi par une autre force extrêmement importante au sein des talibans, le réseau Haqqani qui est considéré plutôt comme étant plus dur et plus proche des djihadistes étrangers. Ce début de processus de paix repose sur des bases relativement solides. Malgré tout, cet accord est basé sur relativement peu de choses, notamment sur cet échange de prisonniers. Les talibans, à tort ou à raison, se considèrent en position de force d’un point de vue militaire. S'ils ont l'impression de ne pas obtenir ce qu'ils demandent, s'ils ont l'impression d'avoir en face d'eux un pouvoir très affaibli, très divisé à Kaboul comme il l'est en ce moment, des forces au sein des talibans pourraient être tentés de gagner une victoire militaire sans forcément revenir sur la partie de l'accord les amenant à faire la paix avec les États-Unis. 

Didier Chaudet : "Ce début de processus de paix repose sur des bases relativement solides. Malgré tout, cet accord est basé sur relativement peu de choses, notamment sur cet échange de prisonniers."

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Si les Américains obtiennent de leur côté l'assurance et les preuves que l'Afghanistan ne va pas être utilisé à l’avenir comme une base djihadiste contre les intérêts occidentaux, on voit mal l'accord totalement disparaître. Mais il y a malgré tout un risque, à propos du dialogue inter-afghan.

Cela dit, si les Américains ont accepté cet accord de principe, c’est qu’ils ont compris que les talibans ne devaient pas leur victoire à un soutien étranger quelconque, que leurs racines étaient dans les zones rurales pachtounes du sud du pays notamment, et que cela faisait d’eux  un acteur politique, pas le plus important, mais un acteur incontournable en Afghanistan. Cette partie de l'accord de Doha pourra donc être préservée. 

La partie sur un dialogue inter afghan est quand même fortement compromise pour l'instant. Tant qu'on n'y arrive pas, on sera tout simplement dans l'impasse et l'accord pourrait s'effriter, être mis en partie de côté par les Américains dans une logique pragmatique, ou totalement disparaître selon la situation qui sera celle de Washington et de Kaboul d'ici quelques mois.

Un volontaire pulvérise un désinfectant alors que des dévots musulmans offrent des prières du vendredi, pendant le mois du ramadan, au nord-est de Hérat. Le 1er mai 2020
Un volontaire pulvérise un désinfectant alors que des dévots musulmans offrent des prières du vendredi, pendant le mois du ramadan, au nord-est de Hérat. Le 1er mai 2020
© AFP - HOSHANG HASHIMI

La pandémie de coronavirus qui touche l’Afghanistan peut-elle avoir un impact sur les violences actuelles en Afghanistan ?

Le gouvernement comme les talibans sont tous deux face à ce danger. Il est bien clair que le Covid-19 a un impact sur la guerre en Afghanistan mais pas forcément dans le sens d’un arrêt des combats hélas ! Les derniers chiffres officiels font état de 2 894 cas de Covid-19 et 90 décès. Mais on continue à être très en dessous de ce qui est perçu sur place surtout en nombre de morts. 

Maintenant, les talibans ont promis qu’ils pourraient accepter un cessez-le-feu dans les régions touchées, mais cela ne veut pas forcément dire la fin des combats ou une fin des combats précipitée.

Didier Chaudet : "Le coronavirus est extrêmement bien utilisé par les talibans"

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L’épidémie est extrêmement bien utilisée par les talibans parce qu'ils se sont lancés dans une grande campagne d'explication dans les zones où ils sont présents pour mener la lutte contre le coronavirus à la place de l'État afghan.

Ils expliquent les "gestes barrières". On se rend compte qu’ils ont des kits de dépistage du coronavirus. Comment les ont-ils obtenus ? C'est un grand point d'interrogation, mais ils les ont et c'est une façon de narguer le gouvernement qui a bien du mal à s'en procurer. On se trouve dans une situation assez ubuesque où les talibans sont applaudis par le département d'Etat américain et par le ministère de la Santé du gouvernement afghan qui n'est pas reconnu par les talibans pour le travail qu'ils font dans la lutte dans la lutte contre le coronavirus. Cela veut plutôt dire des bons points gagnés par les talibans auprès de l'opinion publique, ce qui n'est pas forcément une bonne nouvelle pour le gouvernement officiel à Kaboul.

Avec la collaboration de Caroline Bennetot