Afrique de l'Ouest : "Contre le terrorisme, sans la population, les forces de sécurité seront inefficaces"

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Afrique de l'Ouest : "Contre le terrorisme, sans la population, les forces de sécurité seront inefficaces"

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Gendarmes burkinabés après une attaque à Ouhigouya, à la frontière franco-malienne, au Nord du pays, en 2018.
Gendarmes burkinabés après une attaque à Ouhigouya, à la frontière franco-malienne, au Nord du pays, en 2018.
© AFP - ISSOUF SANOGO / AFP

Entretien. Alors que les attaques djihadistes se multiplient en Afrique de l'Ouest, notamment au Burkina Faso, Mahamoudou Sawadogo, spécialiste de l’extrémisme violent au Sahel, souligne l'échec d'une stratégie de lutte antiterroriste uniquement basée sur la réponse sécuritaire.

Dimanche 8 septembre, 29 personnes ont trouvé la mort dans deux attaques distinctes, dans le nord du Burkina Faso. 29 victimes qui viennent grossir le dramatique bilan des opérations djihadistes qui, depuis 2015, ravagent le pays.

"L'épicentre de la violence et de l'insécurité reste la région du nord du Sahel, où des dizaines de civils et de suspects ont été tués et des dizaines de milliers ont été chassés de leurs foyers", estime Human Rights Watch.

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Et la réponse des autorités ne contribue pas à sécuriser la zone, confirme Mahamoudou Sawadogo, spécialiste de l’extrémisme violent au Sahel, alors que s'ouvre à Ouagadougou un sommet extraordinaire de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), spécialement consacré à la question terroriste.

Pourquoi le Burkina Faso a-t-il basculé dans la violence terroriste ?

La contagion djihadiste a gagné le Burkina Faso après l’insurrection qui a mené au départ du président Blaise Compaoré en 2014. Le pays était très fragile au niveau socio-économique.

Or ce pays jouit d’une situation stratégique. Il suffit de regarder une carte.

Le Burkina Faso est la porte d’entrée vers les pays côtiers. Un verrou stratégique par lequel passe toute l’économie grise qui remonte jusqu’en Europe : la drogue, les cigarettes, l'armement, les munitions.

© Radio France - Rédaction internationale

L’est du pays est une plaque tournante pour le trafic de ces groupes, qui y trouvent un terreau fertile pour s’implanter, avec une population abandonnée par l’État. Une région qui regorge de ressources minières, où la faune et la flore sont riches, mais où les gens sont pauvres et se sentent spoliés. Ils ne peuvent pas pêcher, cultiver ou pratiquer l’élevage dans les zones protégées, alors que les concessions de chasse ont été redistribuées à des étrangers, par exemple.

Il est dès lors très facile pour les djihadistes de s'y implanter en disant aux populations : "Nous, nous allons vous aider à conquérir vos droits."

Le Reportage de la rédaction
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Comment expliquer la montée en puissance des groupes armés ?

Au Burkina Faso, comme dans le reste du Sahel, les groupes terroristes sont sous-estimés. Ce sont les miroirs des failles de chaque État. Ils ont une véritable stratégie et sont capables d’anticiper la réponse des gouvernements. 

Au Burkina Faso, les groupes armés se sont partagés le pays. Au nord, le Groupe de soutien à l'Islam et aux musulmans (GSIM), la katiba du Macina, du prédicateur peul Amadou Koufa, Ansar el-Dine et Al-Qaeda. A l’est, l’État islamique au Grand Sahara. 

Autour d’eux gravitent des petits groupes locaux, qui leur permettent de maîtriser le terrain et se déplacer sans difficultés. Ils ont une convergence d’intérêts : eux aussi ont maille à partir avec le gouvernement. 

Ce sont des petits trafiquants, des bandits locaux, mais ils se retrouvent dans le même espace géographique que les groupes terroristes. Les attaques peuvent être ainsi menées par les petits groupes, mais lorsqu'il s’agit d’opérations plus complexes, contre des positions militaires, par exemple, ils sont aidés sur le plan tactique et logistique par les grands groupes, qui revendiquent ensuite ces attaques.

Les forces de sécurité du Burkina Faso semblent débordées. La force conjointe du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) est toujours loin d’être opérationnelle… Comment endiguer les djihadistes ?

Depuis trois ans, les groupes terroristes ne font que gagner du terrain. Ils harcèlent les forces de défense et de sécurité qui répondent en commentant des exactions. Cela fait flamber les tensions communautaires.

C’est cette réponse inadaptée et violente qui explique qu’en certains endroits du pays, les populations collaborent davantage avec les terroristes qu’avec les forces de sécurité. La seule présence de l’État s’y résume à la force, a minima, sans investissement social ou économique, ce qui explique le ressentiment des populations.

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Les groupes terroristes ont compris que l’État était statique face à leur progression. Ils ont pu avancer rapidement en exacerbant les conflits communautaires pour faire un maximum de victimes et recruter massivement. L’inertie de l’État, l’injustice observée dans la résolution des conflits contribuent à faire basculer la population. 

Il n’y aura pas de réponse efficace à la menace djihadiste si on ne prend pas en compte les populations locales.

C'est essentiel, il faut mener des actions en leur faveur, implanter des services, mener des opérations de séduction en quelque sorte pour leur prouver que l’État est là, pour elles, que ces gens sont des citoyens à part entière. Si la population ne participe pas à la lutte antiterroriste, les forces de sécurité seront inefficaces. 

Les Enjeux internationaux
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