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Agnieszka Żuk : "Comment défendre ses droits alors qu’on est pris en otage par le virus ?"

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Une manifestation devant le parlement polonais le 14 avril, avec masques et distanciation.
Une manifestation devant le parlement polonais le 14 avril, avec masques et distanciation.
© AFP - Wojtek RADWANSKI

Coronavirus, une conversation mondiale. Pour l'autrice et traductrice polonaise, la crise du coronavirus permet au gouvernement de rogner un peu plus sur les droits et davantage ceux des femmes. En réponse, les organisations féministes se mobilisent, un éclair rouge pour emblème.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? »

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Depuis le 24 avril, Le temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Aujourd'hui Agnieszka Żuk, autrice et traductrice polonaise avertit "Prends garde à la foudre rouge !".  Elle raconte comment les Polonaises défendent leurs droits et la démocratie à l’ombre du coronavirus.

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Une catastrophe, ça n’a rien d’une nouveauté pour les Polonais. D’habitude, elle les galvanise et les exalte. Unis, ils sont capables de déplacer des montagnes. La pandémie aurait peut-être pu niveler les tensions dans une Pologne déchirée par des guerres culturelles, mais Droit et Justice (PiS), le parti nationaliste ultra-conservateur au pouvoir, fait tout pour exacerber les antagonismes créant ainsi dans une Pologne confinée aux frontières fermées une situation politique et émotionnelle extrême. 

On se trouve au cœur d’une crise sanitaire qui va bientôt devenir aussi économique. Certains ont perdu leur emploi ou sont tombés malades, d’autres le redoutent. Le présent n’a jamais été aussi invraisemblable et l’avenir aussi incertain. Dans ce contexte, la Diète polonaise a décidé de remettre sur la table les 15 et 16 avril derniers quatre projets de loi explosifs : le retrait du droit à l’IVG en cas de malformations graves et irréversibles du fœtus, l’interdiction de l’éducation à la sexualité dans les écoles, l’interdiction des demandes de restitution des biens juifs et l’autorisation de la présence des enfants lors des parties de chasse.

Un sinistre bouquet de lois dont les strates sémantiques profondes charrient des images anciennes de violence, de chasse à l’homme ou à la sorcière, de corps mutilés, de sang et d’agonie, des clichés encapsulés dans le langage et profondément enfouis dans le subconscient collectif. 

Il faut préciser que le projet « Stop à la pédophilie » ne vise pas uniquement l’interdiction de l’éducation à la sexualité mais a également pour objectif une stigmatisation toujours plus violente des LGBTQI. Aussitôt ressortis du chapeau parlementaire, ces funestes quatre projets de loi ont été réexpédiés en commission. Le temps de laisser Andrzej Duda, président sortant et unique candidat aux élections présidentielles du 10 mai à faire campagne en pleine épidémie, annoncer sur fond de drapeaux blanc et rouge : « Je vais signer la loi si elle est votée car j’estime que tuer des enfants handicapés est tout simplement un meurtre ». De quoi chauffer à blanc des gens confinés devant leurs télés, chaque camp branché sur sa chaîne, à qui la TVP, à qui la TVN [1].  

« Gelés » en commission parlementaire, ces projets de loi pourraient être ressortis à tout moment. Histoire de rappeler aux femmes, à la veille d’élections que Droit et Justice (PiS) se félicite déjà de gagner, que leurs droits sont réversibles et que les droits sexuels et reproductifs sont au cœur du conflit sur l’avenir du pays. 

Ce n’est pas la première attaque contre les droits des femmes et les minorités sexuelles. En 2016, sur fond d’une politique identitaire agressive et masculiniste, la Diète a examiné pour la première fois un projet de loi interdisant totalement l’IVG. Des centaines de milliers de femmes furieuses habillées en noir sont alors sorties dans la rue pour protester. Parmi elles, des catholiques pratiquantes, elles-mêmes contre l’avortement mais défendant le droit de toute personne de décider librement de sa vie et de son corps. Depuis, les nationalistes ultra-conservateurs au pouvoir peinent à mettre au pas le harem national, et ce malgré le très populaire programme familial 500+ [2]. Les Marches Noires en 2016 furent un moment de prise de conscience collective et un véritable tournant pour la défense des droits des femmes en Pologne. 

Un peuple féminin est né, multicolore et diversifié, une nouvelle force sur la scène politique polonaise générant un nouvel imaginaire et un nouveau langage. La création artistique féministe qui en témoigne le mieux opère à la jonction du corps, de la symbolique patriotique et de la religion. Si elle révèle l’interdépendance morbide entre l’Etat, le fondamentalisme catholique et l’intime ou encore l’exclusion des minorités du roman national, elle est également porteuse de narrations alternatives : critiques, inclusives et émancipatrices. 

Mais comment manifester en plein confinement ? Comment défendre ses droits  alors qu’on est pris en otage par le virus, que les sorties sont réglementées et les rassemblements de plus de deux personnes interdits ? 

Depuis 2016, une centaine d’organisations qui luttent à la fois pour le respect des droits des femmes et pour la défense de la démocratie en Pologne ont développé et consolidé leur action, dont la très dynamique Grève générale des femmes (OSK) [3]. Ces organisations sont parfaitement connectées et capables de se mobiliser en un rien de temps, comme cela a été le cas la semaine du 15 et 16 avril. 

Prends garde à la foudre rouge ! L’emblème de la Grève générale des femmes a fleuri sur les balcons, aux fenêtres et sur les pancartes brandies par les femmes et leurs alliés dans les files d’attente devant les épiceries et que la police a plus d’une fois verbalisés pour atteinte à l’ordre public. Le 14 avril, des voitures klaxonnant et des vélos arrivant de toutes parts ont paralysé les artères centrales de Varsovie. Les boîtes mails des députés ont été inondées d’appels à rejeter les projets de lois en question. Mais surtout, puisque les corps sont assignés à résidence, le mouvement de contestation a migré sur Internet où les actions et débats se sont multipliés.

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L’ensemble formé par quatre projets de loi citoyens, dont la composition pourrait être un simple fruit du hasard, semble en réalité très cohérent et laisse transparaître les contours de la politique identitaire des nationalistes ultra-conservateurs au pouvoir : bloquer les femmes en les cantonnant aux rôles subalternes, stigmatiser et placardiser des minorités, promouvoir parmi les jeunes un patriotisme macabre de lutte, de sacrifice et de mort. 

Le danger d’une restriction encore plus drastique de la loi sur l’IVG a pour le moment été écarté mais la crise politique en Pologne empire parallèlement à la crise sanitaire et bientôt aussi économique. Malgré les protestations, Droit et Justice tente en effet d’imposer au mois de mai des élections présidentielles « par correspondance ». Un important risque épidémiologique, elles se dérouleraient également au mépris des lois et de la Constitution. Le scrutin ainsi improvisé ne serait ni universel, ni égalitaire, ni secret. Dans une société dramatiquement polarisée, à cran, tout peut encore arriver. Pour le meilleur ou pour le pire. 

[1] TVP et TVN – deux sources d’information principales illustrant les clivages au sein de la société polonaise. TVP - télévision publique au service du parti au pouvoir. TVN - chaîne indépendante opposée à la politique gouvernementale.

[2] 500+ - allocation mensuelle de 500 zlotys par mois par enfant et par famille.

[3] OSK – Ogólnopolski Strajk Kobiet – mouvement citoyen féministe fondé en 2016, initiateur des Marches Noires.

Agnieszka Żuk a publié en mai 2019, aux éditions Noir sur Blanc, Hourras et désarrois. Scènes d’une guerre culturelle en Pologne. Cet ouvrage collectif, qui rassemble dix-sept textes d’intellectuels et écrivains polonais et un texte d’une auteure ukrainienne, traite de la Pologne actuelle et de ses clivages. La création artistique contemporaine est dans ce recueil le medium privilégié pour raconter la Pologne en crise.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.