Ahlam Jarban devant une de ses oeuvres à Paris en octobre 2021.
Ahlam Jarban devant une de ses oeuvres à Paris en octobre 2021.

Ahlam Jarban, la première femme graffeuse du Yémen

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Ahlam Jarban, réfugiée yéménite : "J’ai été la première femme à faire des graffitis au Yémen"

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Entretien | Ce 25 octobre, la rédaction de France Culture consacre une partie de ses journaux au Yémen. Un pays en guerre depuis sept ans, confronté à la "pire crise humanitaire au monde" d’après l’ONU. L'artiste graffeuse Ahlam Jarban a fui le Yémen en 2016, réfugiée en France. Elle partage son histoire.

C’est un pays dont les médias parlent peu et pourtant, il traverse, d’après l’ONU, "la pire crise humanitaire au monde". 80% de la population, soit plus de 24 millions de personnes, a besoin d’aide ou de protection, plus de 130 000 personnes ont été tuées depuis le début du conflit en 2014 et 3,3 millions déplacées. Selon l’ONU, 50 000 personnes meurent de faim dans des conditions proches de la famille et 400 000 enfants de moins de 5 ans pourraient mourir de malnutrition aiguë. Ahlam Jarban est une graffeuse yéménite. Elle a fui le pays deux ans après le début du conflit et a gagné la France en 2018.

Ahlam Jarban est née au Yémen, en 1992. Elle a été élevée par sa mère, seule et divorcée, dans un pays où les hommes dominent la société et où les femmes "ne sont pas respectées" si elles ne sont pas accompagnées d’un homme. Elle est aussi métisse, une partie de sa famille est originaire de Somalie et d’Éthiopie, et ne sent pas vraiment intégrée au sein de la communauté yéménite. En 2016, deux ans après le début de la guerre, Ahlam Jarban, passionnée de graffitis et première femme à peindre à la bombe sur les murs au Yémen, a décidé de fuir son pays natal. Direction la Jordanie, d’abord, puis la France où elle a trouvé refuge depuis trois ans. 

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Ahlam Jarban devant un graf réalisé à Radio France
Ahlam Jarban devant un graf réalisé à Radio France
© Radio France - Fiona Moghaddam

Ahlam Jarban, graffeuse et réfugiée yéménite, avec Fiona Moghaddam

2 min

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter le Yémen ?

Je ne suis pas partie uniquement à cause de la guerre. La situation est très compliquée pour les femmes au Yémen. C’est une société dominée par les hommes et les femmes ne sont pas libres de faire ce qu’elles veulent. 

Je n’ai aussi jamais eu l’impression qu’il s’agissait de mon pays d’origine. Depuis mon enfance, je ne me suis jamais sentie acceptée par la communauté, parce que j’avais une couleur de peau différente : j’ai des origines africaines. La composition de ma famille non plus n’était pas acceptée. Ma mère, célibataire, dans une société dominée par les hommes où les femmes doivent toujours être accompagnées d’un homme pour être respectées. Nous étions cataloguées comme "de mauvaises femmes qui vivent seules". Tout ce que l’on faisait était mal. Il était difficile de lier des amitiés ou de faire partie de la communauté de quelque manière que ce soit. En grandissant, je l’ai aussi ressenti à travers les commentaires des gens dans la rue. Ils m’appelaient "Wrya". "Wrya" est mon nom d’artiste (Wrya Eyes en entier, ndlr). C’est un mot raciste, au départ un mot d’origine somalienne mais au Yémen, il est utilisé pour désigner les personnes noires. Quand ils vous disent "vous êtes Wrya", cela signifie vous êtes inférieur, mauvais, moche. J’ai donc grandi avec ce mot et il fait partie de ma vie. Puis les choses ont empiré avec le début de la guerre. Je faisais aussi du graffiti donc c’était encore plus dangereux pour moi. J’ai été la première femme à faire du graffiti au Yémen. C’est pour toutes ces raisons que j’ai quitté le Yémen. Et je n’y ai pas réfléchi à deux fois, j’avais passé de trop nombreuses années dans un endroit auquel je n’ai jamais eu l’impression d’appartenir.

Je me suis donc échappée en 2016, d’abord pour la Jordanie. Mais les Yéménites, censés être des réfugiés, ne sont pas acceptés en tant que tels. Nous n’avons pas le droit de travailler, ni d’étudier, ni de faire quoi que ce soit. J’ai passé deux années à ne rien faire avant de demander à venir en France. C’est un choix qui a été difficile : rester en Jordanie, sans avoir de papiers mais avec ma famille (qui a fui le Yémen également, ndlr), ou partir et ne jamais revenir. Je n’ai pas vu ma famille depuis près de quatre ans, elle est bloquée en Jordanie (la famille d’Ahlam Jarban n’a pas pu obtenir de papiers en Jordanie, ndlr) et moi, je n’ai pas le droit d’aller voir mes proches. Cela a été difficile de choisir de vivre mes rêves et de quitter ceux que j’aime. C’est le cas pour tous les immigrants et tous les réfugiés, ils ont ce choix à faire… 

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Ahlam Jarban, "Wrya Eyes"

Comment était la situation au Yémen quand vous êtes partie en 2016 ?

La situation a changé avec le Printemps arabe en 2011. Au début, les jeunes étaient excités car nous avions plus de liberté. J’allais dans la rue, je faisais mes graffitis. Nous avions l’espoir d’avoir une vie libre. Puis ces mouvements ont pris fin et en 2014, les houthis ont pris la capitale Sanaa. Je vivais dans la capitale et j’ai vu ces énormes différences et comment des choses que nous pensions normales d’avoir, comme l’eau et l’électricité, ne l’étaient plus. C’était une grande confusion. Nous n’avons pas eu d’électricité pendant plus d’un an et d’ailleurs aujourd’hui encore, il y a des problèmes d’électricité, nous n’avons plus eu d’eau…

Puis il y a eu les frappes aériennes. Je vivais en zone de guerre, il y avait des bombardements pendant 24 heures et on ne savait pas qui serait le prochain. Vous vous endormez et ne savez pas si vous serez vivant au réveil. Le lendemain, vous allez dans la rue et vous voyez des maisons détruites. Elles sont si proches, cela aurait pu être vous ! Certaines personnes que vous connaissez sont tuées dans ces bombardements, vous n’arrêtez pas de vous dire que cela pourrait être vous. Vous vivez chaque jour en vous disant que vous serez la prochaine et que vous pouvez mourir à n’importe quel moment. C’était effrayant. Cela m’a rappelé la pandémie de Covid-19 car au début, tout le monde était chez soi, effrayé, paniqué, et a acheté de la nourriture en quantité. C’était la survie. Au Yémen, c’était pareil au début de la guerre en 2014, tout le monde se cachait. Nous sommes restés peut-être cinq ou six mois cachés, on ne voyait personne dans la rue. Puis on a réalisé que cela ne finirait jamais. Donc les gens ont repris le travail, comme maintenant, on sait que le Covid existe. Et au Yémen, ils savent qu’une bombe peut leur tomber sur la tête à tout moment !

Je me souviens d’un jour où j’allais acheter des habits. Dans le ciel, il y avait plein de points rouges, comme des étoiles, c’était en fait des armes dont les balles auraient pu toucher n’importe qui. Quand j’ai vu cela, j’ai paniqué ! Et tout le monde autour de moi marchait normalement. Je me suis dit, si je meurs, je mourrai comme eux, pourquoi paniquer ? À partir de ce moment-là, quand nous entendions une bombe, nous nous cachions deux minutes et reprenions notre chemin comme si de rien n’était. Les gens se sont habitués à la guerre ! Ils considèrent normal de voir du sang, des gens mourir et d’entendre des bombes. Cela fait partie de la vie. Je connais des personnes qui ne peuvent pas dormir si elles n’entendent pas le son des bombes… Nous devons faire prendre conscience au peuple yéménite que ce n’est pas normal ! Il n’est pas normal de marcher des heures pour avoir de l’essence pour pouvoir mettre un peu de lumière chez soi. Il doit y avoir de l’électricité ! Ce n’est pas normal de devoir aller chercher de l’eau, il doit y avoir de l’eau de qualité dans les habitations, de quoi manger, de l’argent, une bonne éducation. Le peuple yéménite a des droits, c’est un problème majeur car il accepte tout.

Vous avez pu étudier au Yémen, la géologie pétrolière. Mais votre passion, c’est le graffiti ?

Oui, j’ai eu un diplôme de géologue au Yémen. Dans ma spécialité, nous étions deux femmes, au milieu d’une centaine d’étudiants hommes. C’était totalement unique. Les professeurs nous demandaient ce que l’on faisait là, ils estimaient que ce n’était pas un domaine pour les femmes. Mais c’est ce que j’aime ! Le graffiti, ce n’est pas un domaine pour les femmes non plus. Les hommes sont majoritaires dans ce milieu, comme dans celui de la géologie pétrolière. Je me bats en tant que femme et féministe pour être acceptée dans ces milieux où les femmes ne le sont pas. C’est ainsi que je prouve que nous pouvons y arriver et que nous sommes performantes également, nous ne sommes pas différentes des hommes. Dans mes œuvres, j’essaie de faire un lien avec ce que j’ai étudié au Yémen. 

À quel âge avez-vous commencé les graffitis ?

J’avais 15 ans. J’étais à l’école et j’ai commencé les graffitis parce que j’avais beaucoup de choses à dire. Je ne savais pas ce qu’étaient les graffitis. Mais j’ai vu un reportage à la télévision où un artiste peignait quelque chose sur le mur. Cet artiste, c’était Cope2. J’ai regardé son travail sur internet et il m’a vraiment inspirée. J’aime beaucoup ce qu’il fait. J’ai pu le rencontrer en venant à Paris et aujourd’hui, c’est un de mes très bons amis. Je suis tellement heureuse d’avoir pu rencontrer l’artiste qui m’a inspirée !

Des artistes yéménites dessinent des graffitis sur un mur à Sanaa (Yémen), le 3 mars 2020.
Des artistes yéménites dessinent des graffitis sur un mur à Sanaa (Yémen), le 3 mars 2020.
© AFP - Mohammed Huwais

Et pourquoi les graffitis ? Vous auriez pu peindre des tableaux, écrire…

Pour moi, le graffiti est la manière la plus forte de dire que j’existe. Parce que vous écrivez quelque chose dans un lieu public donc tout le monde peut le voir, tout le monde peut le lire et votre message touchera tout le monde. Ce n’est pas comme un tableau que l’on garde pour soi ou que l’on montre dans une exposition ou une galerie. Ce sont des personnes spécifiques, d’un milieu artistique ou éduqué qui viendront le voir. Dans la rue, c’est la vraie vie, les vrais gens. C’est ce qui me plaît dans le graffiti, c’est pour tout le monde. Et c’est un message politique très fort. J’adore cela.

Était-ce dangereux de faire des graffitis au Yémen ?

Oui, c’est pourquoi j’ai créé un groupe de graffeurs. J’étais la seule femme du groupe. Nous allions tous ensemble faire nos graffitis, seule ce n’était pas possible. Nous n’avions pas de spray pour graffitis alors on utilisait du spray pour la couleur des voitures. Et ce qui était bien, c’est qu’il disparaissait avec le temps. Donc on voyait nos peintures disparaître avec le temps et c’était comme voir le Yémen changer…

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Désormais en France, vous étudiez les beaux-arts à Paris. Pourquoi ne pas avoir poursuivi en géologie pétrolière ?

Parce que je l’ai fait pour rendre ma famille fière ! L’art pour ma famille, c’est comme étudier une matière qui me conduira à la rue plus tard… Désormais, je me suis un peu émancipée de cette pression donc j’étudie ce que j’aime. Les jeunes ici ont de la chance, ils peuvent décider d’étudier ce qu’ils veulent très jeunes. J’ai eu de la chance aussi, car maintenant je peux étudier l’art. Et je veux continuer à faire du graffiti plus tard car je me sens vraiment moi-même quand je fais cela. Puis, j’espère revoir ma famille un jour, c’est mon rêve. Et avoir une vie stable.

Je voudrais que l’on regarde cette œuvre, que vous avez faite à Bayeux ( Ahlam Jarban a été invitée lors du prix Bayeux pour raconter son histoire devant des lycées, lors d'une journée organisée avec le Haut commissariat aux réfugiés, ndlr)… Pouvez-vous nous en expliquer le sens ?

Oeuvre d'Ahlam Jarban, réalisée devant le Skate Park de Bayeux
Oeuvre d'Ahlam Jarban, réalisée devant le Skate Park de Bayeux
© Radio France - Claude Guibal

C’est une calligraphie arabe. J’ai écrit plusieurs fois le mot "haram" et j’ai dessiné des yeux. Il y a toujours des yeux dans mes graffitis. "Haram" est un mot religieux qui signifie "interdit". Mais c’est encore plus profond qu’une interdiction car cela vous permet d’aller en enfer ou au paradis, c’est quelque chose qui décide de votre vie, qui fait que les gens vous acceptent ou non.

Ce mot a vraiment contrôlé ma vie au Yémen et continue de la contrôler de manière indirecte. Car j’ai laissé une grande partie de ma vie là-bas et j’essaie de me libérer de ce mot mais il continue de me juger… L’écrire est donc une manière d’expliquer la situation des femmes au Yémen et dans tous les pays qui appliquent des règles islamiques strictes. C’est aussi pour dire comment les hommes utilisent ce mot pour contrôler les femmes, leur liberté, leur vie. Je le répète dans mon œuvre pour montrer que c’est une punition, qu’il y a beaucoup de "haram" pour les femmes et à quel point femme est égal à "haram" dans mon pays.

J’ai aussi utilisé plein de couleurs pour me moquer de la situation réelle qui est si sombre. Quant aux yeux, c’est le seul moyen par lequel les femmes communiquent au Yémen car tout leur corps est recouvert de noir. C’est donc leur identité, leur moyen d’exprimer leurs sentiments ou ce qu’elles avaient envie de dire. Les femmes et les hommes sont séparés là-bas, donc j’ai passé toute ma vie entourée de femmes donc entourées d’yeux !   

Il y a aussi cette installation, avec toutes ces feuilles… Que signifie-t-elle ?

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J’aime bien cette installation. Quand je suis arrivée en France en tant que réfugiée, j’avais un visa de réfugiée. Mais en arrivant, on m’a demandé de faire une nouvelle demande d’admission en tant que réfugié. J’ai donc dû tout recommencer à zéro. Et j’ai été choquée de voir à quel point l’administration française aime les papiers ! Il vous faut un certificat pour tout, bientôt on vous demandera un certificat pour prouver que vous êtes un humain ou que vous avez un visage ! J’en avais marre d’avoir autant de papiers. Et avec le temps, j’ai commencé à avoir peur de perdre un papier, si jamais on me le demandait dans dix ans…

En allant à la préfecture pour avoir ma carte de séjour, j’ai vu des tas de gens avec d’énormes dossiers. Je me suis demandée s’ils les pesaient pour vous attribuer une carte de séjour (rires) ! C’était comme si on évaluait votre situation en fonction du nombre de papiers. À mon tout dernier rendez-vous, avant d’obtenir ma carte de séjour, j’ai même pris les papiers qui n’étaient pas nécessaires. Et la dame à la préfecture a été très surprise et m’a seulement dit "Je n’ai pas besoin de cela" et j’ai eu ma carte de séjour. J’ai eu l’impression que c’était cela le truc.

Je me suis donc retrouvée chez moi avec tous ces papiers et je ne savais pas quoi en faire. Alors j’ai créé cette installation, je n’ai pas pu tout y mettre, la pièce n’était pas assez grande. J’y ai ajouté de la couleur pour que ce soit plus vivant car tout était en noir et blanc. Cela fait comme un cercle au centre qui ne se termine pas, car jusqu’à maintenant, je suis dans ces problèmes de papiers. Dès que je fais la moindre demande, par exemple pour un logement, il faut des papiers et encore des papiers donc je ne sors pas de ce cercle. Évidemment, ce sont des photocopies car je pourrais avoir besoin des originaux.

Mocca que l’on voit écrit au fond, c’est le premier graffiti que j’ai fait. Cela vient du café, le café moka. Mais c’est aussi le nom d’une ville au Yémen qui s’appelle Mokha. Elle était connue pour le café dans le temps. Je l’ai écrit, juste pour montrer mes origines.

Les gens sur le côté représentent la communauté française. Ils n’étaient pas très ouverts quand je suis arrivée, pour connaître ou tisser des liens avec des personnes étrangères. Je voyais dans leurs yeux à quel point ils voulaient en savoir plus mais ils n’osaient pas me demander. Ils veulent savoir qui vous êtes mais ne veulent pas faire le premier pas. C’est pourquoi je pense qu’il est important de discuter plus avec des étrangers et des réfugiés pour montrer aux gens que nous sommes comme eux.

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