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Airbnb : loger les touristes plutôt que les habitants

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L'équilibre entre logement touristique et résidentiel est l'un des enjeux des élections municipales les 15 et 22 mars 2020.
L'équilibre entre logement touristique et résidentiel est l'un des enjeux des élections municipales les 15 et 22 mars 2020.
© Maxppp - Léon Tanguy

Entretien. Comment rendre le logement plus abordable ? La question se pose désormais dans la majorité des grandes et moyennes villes. Et dans les zones tendues, les plateformes de location touristique comme Airbnb, ont pris une place importante dans les débats. Analyse avec le politiste Thomas Aguilera.

Les plateformes comme Abritel, Booking et bien sûr Airbnb sont accusées d’amplifier la pénurie de logements disponibles. Quelle attitude et régulation adoptent les villes et les candidats au scrutin municipal ? Cela dépend de la manière dont ils envisagent le développement de leur territoire et les conséquences, positives et négatives, des flux touristiques. Car ces nouveaux acteurs reposent en fait une question ancienne, celle de l’équilibre entre les habitants et les résidents.

Comment rendre le logement plus abordable ? Explications de Catherine Pétillon

2 min

Entretien avec Thomas Aguilera, maître de conférence en science politique à Sciences Po Rennes. Spécialiste des questions de gouvernance urbaine et de politiques du logement. Il mène une recherche collective sur la régulation des locations touristiques courtes en Europe avec Francesca Artioli et Claire Colomb.

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Thomas Aguilera, maître de conférences à Sciences Po Rennes
Thomas Aguilera, maître de conférences à Sciences Po Rennes
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Quelle place ont pris les plateformes comme Airbnb dans la campagne électorale ? 

Dans la plupart des grandes et moyennes villes, c’est un enjeu évident des élections municipales. Et cela d’autant plus qu’il y a une attente croissante sur ce sujet de la part de citoyens préoccupés à la fois par les transformations de leur ville ou de leur quartier, mais aussi par des nuisances causées par le tourisme de masse. C’est bien sûr particulièrement important à Paris, puisque c’est d’abord là que la question s’est posée : très rapidement beaucoup d’appartements ou de chambres ont été mis en location sur la plateforme. C’est désormais la ville la plus concernée au monde.

Contrairement à Barcelone, Venise ou Berlin, ce ne sont pas les mouvements citoyens qui se sont saisis du sujet, notamment parce qu’il n’y a pas à Paris de mouvement social anti-tourisme à proprement parler comme c’est le cas dans d’autres villes européennes. La question a été mise à l’agenda politique et médiatique par les professionnels de l'hôtellerie dénonçant la concurrence déloyale que représentent ces locations courtes, mais surtout par la municipalité de Paris dès 2015. Anne Hidalgo et son élu au logement Ian Brossat ont politiquement cadré cet enjeu comme une question de logement et de vie dans Paris.

Dans des villes moins grandes, comme Rennes par exemple, on peut néanmoins s’étonner du silence des candidats sur ce sujet, alors que le développement de ces locations pourraient aussi produire des effets à moyen terme, du moins dans les cinq années à venir.

Quelle forme prend la régulation de ces plateformes ? 

Très vite, la ville de Paris a travaillé à un encadrement des plateformes et fait des distinctions entre les types d’usages. Pour dire vite, "l’approche parisienne" consiste à distinguer les locations destinées à arrondir les fins de mois, de celles, commerciales, relevant d’investisseurs qui achètent des appartements en nombre pour les mettre exclusivement sur ces plateformes. Ce qui a rapidement été pointé comme un facteur de concurrence à la résidence permanente et donc de fuite de certains habitants hors de Paris. Voilà ce qui a orienté les choix politiques opérés et la forme de la régulation.

Aujourd'hui, la loi permet aux villes de plus de 200 000 habitants de prendre des mesures pour réguler ces plateformes, notamment en demandant un numéro d'enregistrement ou en limitant à 120 le nombre de nuitées. 

C'est une possibilité laissée ouverte aux municipalités : en pratique, chaque maire se débrouille. Et ceux qui mettent en place des régulations s'alignent peu ou prou sur ce qui a été fait à Paris par mimétisme et parce que, de toute façon, le cadre juridique national limite, pour l’instant, les possibilités d’innovation.

Pour autant, toutes les collectivités réagissent de la même manière à l’arrivée de Airbnb ?

Les grandes villes veulent désormais à peu près toutes limiter la place d’Airbnb. A Bordeaux par exemple, la multiplication des locations touristiques de courte durée qui ont augmenté s’est combiné à l’arrivée du TGV. C’est ce qui a provoqué une réaction de la part des acteurs locaux, métropolitains et municipaux, pour essayer de mettre un frein à une forme de concurrence à la résidence permanente dans des villes, et en particulier dans le centre-ville. C’est le cas aussi à Nice ou Biarritz.

Mais d’autres territoires à fort potentiel touristique comme les stations balnéaires ou de ski - pleines en saisons mais vides le reste de l’année - sont moins hostiles à ce type de locations courtes, dans l’idée de lisser l’attractivité sur l’année. Des élus locaux cherchent même à favoriser un développement touristique différent et hors des grandes périodes de vacances, et les plateformes comme Airbnb pourraient bien faire partie des leviers. 

Enfin les territoires en "décroissance", eux, recherchent des activités et des habitants, et pourraient bien être tentées par l’idée d’attirer davantage de touristes. Les logiques sont complètement inversées et Airbnb pourrait être vu par des élus locaux comme une opportunité pour redynamiser leur économie locale.

Quels effets le développement de ces plateformes produit-il sur les territoires ?

Il est encore difficile de quantifier les effets positifs et négatifs sur un territoire donné et d’isoler le rôle de ce facteur spécifique. En l’état actuel du débat, ce sont des choix politiques qui doivent être faits. Est-ce qu'on privilégie des visiteurs qui consomment et repartent ou des habitants qui luttent pour se maintenir dans les centre-ville ? Tout dépend de la vision du développement de nos territoires, sachant qu'il est de toute façon très dur d'évaluer à qui ces flux touristiques vont bénéficier.

Le tourisme peut bien entendu bénéficier à la restauration, aux infrastructures culturelles et à certains commerces, mais peut aussi provoquer des effets irréparables sur l’environnement, évincer les habitants et, presque paradoxalement, les professionnels du tourisme !  Dans certaines municipalité, les travailleurs saisonniers ne peuvent plus habiter dans les appartements auparavant disponibles en location, ils doivent aller au camping ; et si celui-ci finit par par être vendu, ils ne peuvent plus se loger.

Autrement dit, là où Airbnb a créé une pression sur les logements des centre-villes, le tourisme concurrence d’autres flux de personnes et économiques. Il y a toujours des gagnants et des perdants, c’est aux élus d’arbitrer. Mais si ces enjeux sont très visibles localement, les élus locaux appellent aujourd’hui des réactions de la part de l’Etat, qui lui-même s’en remet aux instances européennes.

Finalement ces enjeux reposent des questions anciennes ? 

Effectivement, les enjeux mis en lumière par les conflits autour de la régulation d’Airbnb ne sont pas nouveaux : le tourisme a en soi toujours provoqué ces tensions. Les modes de régulation sont issus de rapports de force entre différents acteurs - hôteliers, professionnels du tourisme, élus locaux, mouvements sociaux – sur la base de régulations existantes du logement, de l’urbanisme et du tourisme.

En l’absence de réactions des gouvernements, les villes ont dû bricoler à partir des outils dont elles disposaient, non sans conflit interne. Au sein même d’une municipalité, des élus parfois du même bord politique peuvent avoir des visions différentes. Certains veulent répondre à la question du logement et des résidents alors que d’autres vont vouloir valoriser le développement économique, mais aussi des intérêts de professionnels du tourisme. Les choix politiques dépendent du résultat de ces rapports de force.

Et cela repose la question finalement classique des équilibres à trouver entre attractivité et solidarité pour les habitants, entre développement économique et protection de l’environnement.