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Alaa El Aswany : "Les habitants du Caire, de Marseille ou de New York réagissent presque de la même manière"

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La pyramide de Khéops, située sur le plateau de Gizeh, près du Caire (Egypte)
La pyramide de Khéops, située sur le plateau de Gizeh, près du Caire (Egypte)
© AFP - Khaled Desouki

Coronavirus, une conversation mondiale. L’écrivain égyptien Alaa El Aswany a connu le succès dès son premier roman, "L’Immeuble Yacoubian". Interdit de publication dans son pays, il a quitté Le Caire et vit désormais à New York mais c’est à Marseille, où il avait entamé une résidence d’écriture, qu’il est confiné depuis le 17 mars.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour, sur le site de France Culture, le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.  

Exilé à New York depuis un an et demi, l’écrivain égyptien Alaa El Aswany est confiné à l’Université de Marseille où il devait être en résidence d'écriture jusqu’au 10 juillet. Il devait également y animer, ainsi qu’à l’Institut d’études politiques de Menton, un atelier d’écriture créative. Son programme de lectures et de cours a été annulé tout comme les rencontres prévues en France, en Italie, en Suisse, en Espagne et en Grèce. 

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Je viens de commencer ici, à Marseille, un nouveau roman. J’ai écrit les vingt premières pages, ce qui est très important pour un romancier. La première page, c’est comme votre premier bébé, c’est un moment inoubliable. Je vis cette expérience avec tous mes sentiments. Un écrivain n’a pas peur de la solitude. Quand je vivais en Égypte, j’allais écrire dans une petite maison au bord de la mer pour m’isoler deux mois. Donc me retrouver seul, c’est très agréable pour moi. Je me sens bien avec les livres. Mais j’essaie d’oublier que cette solitude est imposée car c’est ce qui fait la différence. 

Et je suis sûr qu’à un moment donné, j’aurais l’idée d’un nouveau roman pendant le confinement car cette situation est inédite pour nous tous. 

Je loge actuellement dans une université vide, où je ne croise que les agents de la sécurité et quatre ou cinq professeurs qui ont comme moi été invités pour donner des cours. Je trouve ces circonstances très inspirantes. On pourrait imaginer facilement le commencement d’une histoire d’amour entre deux personnes confinées. 

Ce qui est très intéressant, c’est de voir que les habitants du Caire, de Marseille ou de New York réagissent presque de la même manière face à la crise sanitaire. Nos origines, notre culture, notre religion nous différencient mais nous sommes tous des êtres humains. 

C’est une leçon qu’on apprend grâce à la littérature. A un moment donné, devant un danger pareil, nos comportements sont très semblables. 

Quand je suis allé au supermarché le premier jour de mon confinement à Marseille, les gens étaient paniqués, ils achetaient des quantités incroyables de nourriture, de désinfectants, de kleenex... Quand j’ai discuté avec ma famille qui se trouve à New York ou avec mes amis du Caire, ils m’ont raconté que le même phénomène s’est produit aux États-Unis et en Égypte. Puis les gens ont été rassurés et les magasins n’ont plus été dévalisés. La dictature égyptienne, comme la dictature chinoise, ne dit pas toute la vérité mais elle n’est plus capable d’isoler son peuple. Aujourd’hui, les gens communiquent facilement, suivent les réseaux sociaux, lisent les médias internationaux. Et puis la désinformation existe en Égypte mais aussi aux États-Unis. Quand les Californiens continuent d’aller à la plage, je ne pense pas que ce soit parce qu’ils ne s’intéressent pas à leur santé. Tout le monde a peur. Que ce soit en Égypte ou en Amérique, on va réagir par l’humour ou en faisant ses prières chez soi puisque les mosquées et les églises sont fermées. 

Mais c’est vrai que la vie quotidienne peut être plus facile dans un pays plutôt qu’un autre. Au Caire, il faut prendre en compte qu’il y a presque 20 millions d’habitants. La densité n’est pas la même qu’en Europe du Nord. 

On ne peut pas, en Égypte, confiner les gens comme en France 24h/24. 

Le gouvernement a mis en place un couvre-feu seulement de 19h00 à 6h00 du matin car de nombreux Égyptiens gagnent leur vie au jour le jour. Il n’y a pas la couverture sociale qui existe en France. Et M. Trump ne dit pas autre chose quand il annonce que l’économie doit continuer de fonctionner car des millions de personnes touchent un salaire journalier en Amérique. Les gens ont besoin de travailler pour nourrir leurs enfants. C’est impossible de décréter le confinement total. Surtout que le capitalisme ne comprend que ses intérêts. On voit que certains grands patrons ne veulent pas soutenir les gens qui travaillent pour eux pendant un ou deux mois. Donc ils licencient ou ils demandent à l’État de les aider. Cela se passe partout et c'est terrible. De même si un quart des budgets de la défense était consacré à la recherche médicale et scientifique, nous ne serions pas dans une situation pareille. Aucun système médical aujourd’hui n’est préparé pour accueillir tous les malades du Covid-19. Tant que vous serez capable de respirer, vous ne serez jamais hospitalisé. On préfère dépenser pour tuer que pour sauver des vies…

Le prochain livre d’Alaa El Aswany, Le syndrome de la dictature_, sera publié en France le 7 juin aux éditions Actes Sud. _

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.