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Alaa El Aswany, poursuivi par le pouvoir égyptien : "C'est la littérature qui est militante, pas l'écrivain"

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Le romancier Alaa El Aswany, en 2014.
Le romancier Alaa El Aswany, en 2014.
© AFP - Joël SAGET

Entretien. Le célèbre romancier égyptien Alaa El Aswany, auteur de "L'Immeuble Yacoubian", est poursuivi en justice par le parquet général militaire du pays. Accusé d'"insultes envers le président" dans son dernier ouvrage, il revendique "le devoir de l'écrivain de défendre les valeurs humaines".

C'est pour "insultes envers le président, les forces armées et les institutions judiciaires" que le romancier égyptien Alaa Al-Aswany, figure du camp démocrate, est poursuivi par l'Etat égyptien. Dans son dernier ouvrage, J'ai couru vers le Nil (Actes Sud, 2018), l'écrivain racontait le destin d'une vingtaine de personnages au cours du mouvement de la place Tahrir et la répression instaurée par le gouvernement. C'est ce qui lui vaut d'être convoqué devant un tribunal militaire.

Interdit de publication en Egypte depuis plus de cinq ans, le célèbre romancier, qui vit actuellement aux Etats-Unis, dénonce l'absence de liberté d'expression en Egypte et rappelle, au cours de cette interview, "le devoir de l'écrivain de défendre les valeurs humaines".

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Pourquoi êtes-vous poursuivi ? Et pour quels écrits ? 

C'est une question qu'il faut poser à eux, pas à moi. Les accusations sont que j'ai insulté le Président, insulté l'Etat égyptien, ce genre de choses... Ce ne sont pas vraiment des accusations qui existent dans la loi égyptienne. On peut accuser tout le monde maintenant, vous voyez.  Mon dernier roman est le problème, et quelques articles... Je suis interdit d'écrire en Egypte depuis 5 ans. J'écris chaque semaine, sur le site Deutsche Welle (la radio-télévision publique allemande, ndlr), des articles publiés à mon nom. Ce qui est dangereux, c'est que là c'est un tribunal militaire, je serai jugé par un juge militaire.

Qu'est-il reproché à votre dernier roman ?

C'est d'avoir raconté la vérité, simplement. Il s'agit des événements qui se sont passés pendant la révolution [égyptienne de 2011, nldr], et il y avait des crimes commis par les autorités contre les jeunes révolutionnaires. J'ai documenté ces crimes, j'ai dit la vérité, j'ai dit ce que j'ai vécu.

Comment, concrètement, s'expriment les pressions que vous subissez au quotidien ? Faites-vous l'objet de menaces, d'intimidations ?

Je ne suis pas censuré mais interdit. J'ai été interdit dès la première semaine quand monsieur al-Sissi est devenu président. Ils m'ont d'abord interdit à la télévision, puis d'écrire dans les journaux égyptiens. Après ils ont interdit mon séminaire culturel, que j'organisais chaque semaine pendant 20 ans. Ensuite c'est devenu impossible pour moi de publier mes romans en Egypte. Ce dernier roman, je l'ai publié au Liban, je n'ai pas pu le publier en Egypte, parce que les maisons d'édition avaient peur. 

Recevez-vous des menaces, indirectes ou non ?

Interdire de tout un écrivain, c'est une manière de le menacer. C'est vrai que je ne suis peut-être pas menacé physiquement, mais je suis menacé. Chaque fois que je rentre en Egypte, ils me gardent à l'aéroport, pendant une heure, deux heures, pour m'embêter. Ce genre de choses...

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"La récompense de la littérature, le grand prix de l'écriture, c'est ce soutien"

L'opinion publique est-elle sensible à votre cas en Egypte ? 

C'est difficile de répondre à cette question. Je pense que les Égyptiens sont divisés. Je ne pense pas qu'ils sont nombreux, mais il y a des gens qui soutiennent le pouvoir, parce qu'ils ont des intérêts avec la dictature, qu'ils ont été influencés par les médias... Mais j'ai été soutenu.  Cette histoire de tribunal militaire, je l'ai sue il y a deux jours et j'ai été soutenu sur les réseaux d'une manière incroyable, par des milliers et des milliers d’Egyptiens. Sur mon Twitter, j'ai 3,2 millions de followers.  

J'ai été soutenu par beaucoup de monde. Actes Sud, les médias et mes lecteurs en France. C'est incroyable, je suis touché et ému. Ça n'arrête pas. Chaque minute je reçois un message de soutien, en France, en Angleterre, en Italie, en Egypte, au Maroc, au Liban, dans le monde arabe, partout. Je trouve que la récompense de la littérature, le grand prix de l'écriture, c'est ce soutien.

Peut-on dire que la liberté d'expression en Egypte n'existe plus ?

La liberté d'expression n'existe plus du tout. Même maintenant on essaye d'arrêter les gens qui ne sont pas journalistes : ceux qui ont plus de 5000 followers sont considérés comme un "journal". Dès qu'ils disent quelque chose ils sont arrêtés. On n'a plus de liberté d'expression, ça n'existe plus.

Ecrire en Egypte est-il nécessairement un acte politique ?  

On ne peut pas voir la littérature d'une telle manière, il n'y a pas de littérature politique ou sociale. La littérature c'est la littérature. Si vous êtes capable de créer de vrais personnages, une vraie vie, sur du papier, alors vous êtes romancier. Dans cette vie sur du papier, on va tout trouver. On va trouver la politique, la question de la femme, la religion. Je n'ai jamais pensé qu'il y a une littérature politique ou sociale. Ou bien vous avez une littérature, ou bien vous n'avez pas de littérature. Même dans les romans des grands romanciers de l'histoire du XXe siècle, il y avait toujours un élément politique. Mais ce qui compte ce n'est pas l'élément politique, c'est l'élément humain. C'est d'être capable de présenter une souffrance humaine. 

Comment envisagez-vous la poursuite de votre travail littéraire ? 

C'est un combat que j'ai choisi depuis longtemps. J'ai toujours été contre toutes les dictatures en Egypte : celle de Moubarak, la dictature islamique des frères musulmans, les militaires. Mais cette dictature qui existe maintenant en Egypte, c'est pire que jamais.

"Il y a un devoir de l'écrivain de défendre les valeurs humaines, quelles que soient les difficultés"

Vous diriez que vous êtes à la fois écrivain et militant ? Ou bien associez-vous les deux, puisque vous affirmez qu'on ne peut pas se priver du contexte politique quand on est écrivain ?

Je ne suis pas militant. Je pense que c'est la littérature qui est militante, ce n'est pas moi.  Vous écrivez un roman, il y a dans ce roman un combat, une défense des valeurs humaines. C'est pour cela que c'est la littérature qui est militante, pas l'écrivain. 

Est-ce difficile de rester une voix quand on cherche à vous faire taire ?

C'est difficile mais c'est un devoir, on doit le faire. Vous êtes interdit donc il y a des problèmes à l'aéroport, on ne peut plus écrire dans son propre pays, publier des romans. Mais ce sont des difficultés avec lesquelles on doit vivre. Il y a un devoir de l'écrivain de défendre les valeurs humaines, quelles que soient les difficultés.

Diriez-vous que ces difficultés impactent vos élans d'écriture ?  Ou bien vous encouragent-elles ?

Ça m'encourage. Je me trouve dans un combat et donc l'écriture n'est plus vraiment quelque chose que je peux ou ne peux pas faire, dont j'ai besoin ou envie. Elle devient une vie, je dois vivre en écrivant. 

Avez-vous de nouveaux projets littéraires ?

J'ai fini un livre qui n'est pas vraiment une fiction et qui s'appelle Le Syndrome de la dictature. En médecine, quand il y a des problèmes de santé qui se répètent, on n'appelle pas cela une maladie mais un syndrome. Ce livre va sortir en Angleterre cet été puis être traduit en français. J'ai également commencé mon prochain roman, ça me prendra deux ans au minimum pour le terminer.

Quels sont les auteurs du monde musulman ou victimes de dictatures qui vous inspirent, vous donnent du courage ? 

Il y en a beaucoup. En Amérique latine c'est pareil... Dès que vous avez une dictature, on ne vous tolère plus comme écrivain, parce que le dictateur n'aime pas l'idée que quelqu'un, à un moment donné, ne soit pas d'accord avec lui. Le dictateur se considère comme un dieu. Etre écrivain indépendant ça veut dire quoi ? Ça veut dire être capable de critiquer. Un écrivain indépendant, ça n'est pas permis dans une dictature.

Tous les grands écrivains étaient dissidents. Garcia Marquez était dissident, Hemingway en un sens était dissident, Jean-Paul Sartre était dissident, Albert Camus... C'est exactement ce que je viens de dire : ce n'est pas l'écrivain qui est militant mais la littérature, par nature.

Que vous inspirent les événements survenus en Algérie, l'annonce du cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika, puis la jeunesse qui descend massivement dans la rue ? 

Ça m'inspire beaucoup parce que ça veut dire que ce n'est pas fini. La contre révolution religieuse ou militaire est arrivée au pouvoir après le Printemps Arabe et on a dit "C'est fini ces révolutions !". Et maintenant on se rend compte que ce n'est pas fini. En Algérie, au Soudan ce n'est pas fini. Et ça va continuer...