Publicité

Alain Boureau : « Il est malheureux d’utiliser le mot "droit de cuissage" pour désigner le harcèlement sexuel »

Par
Le verrou
Le verrou
- Jean-Honoré Fragonard

2002. Dès qu'émerge une nouvelle affaire d'abus sexuel, la vieille notion de droit de cuissage est réactivée dans le discours de condamnation qui s'ensuit. Un rapprochement susceptible de conférer une dimension folklorique à un délit grave. Qu'est-ce que le droit de cuissage ? Décryptage d'une mythologie.

Alors que Denis Baupin, dorénavant ancien vice-président de l'Assemblée nationale, est accusé de harcèlement sexuel, et que le ministre Michel Sapin fait lui même les frais d'un geste déplacé qu'il avait eu envers une journaliste, de nombreuses voix s'élèvent, sur les réseaux sociaux, comme dans la presse, pour déplorer que certains s'octroient encore un "droit de cuissage".

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

En 2002, dans l'émission Concordance des temps, l'historien médiéviste Alain Boureau décryptait la notion de droit de cuissage. Il laissait notamment entendre qu'elle avait été très instrumentalisée : il s'agissait d'éveiller la réprobation sociale contre la féodalité, en brandissant le spectre de ce droit prétendu. Alain Boureau mettait en garde contre l'usage "malheureux" de cette expression pour dénoncer "la pratique ignominieuse" du harcèlement sexuel. Pour lui, "le droit de cuissage est un ensemble flou qui relève de toutes sortes de mythologies accumulées et interactives", soulignait-il, tandis que le harcèlement sexuel est un délit "relativement bien balisé, qui relève de l’abus de pouvoir dans le domaine sexuel".

Publicité

"Il est malheureux d’utiliser le mot droit de cuissage pour désigner le harcèlement sexuel parce que ça le met du côté du folklore, des choses mal établies ou pas établies du tout, alors qu’en fait, il s’agit d’un délit constitué par la loi, qui est relativement bien défini, même s’il n’est pas toujours très commode à établir comme délit, mais ce n’est pas propre à ce délit. Mais je crois qu’il faut effectivement disjoindre les deux choses." Alain Boureau

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

Ecoutez Alain Boureau, dans cette émission, faire la part des choses entre les faits certifiés historiques concernant le droit de cuissage, et les fantasmes et idées reçues qui entourent cette notion et qui ont nourri la littérature, le théâtre (Le Dom Juan de Molière, ou encore Le Mariage de Figaro, de Beaumarchais), la peinture...

Harcèlement sexuel et droit de cuissage_Concordance des temps du 21/12/2002

56 min

Mariage de Figaro. Le Comte Almaviva trouve Chérubin caché dans le fauteuil
Mariage de Figaro. Le Comte Almaviva trouve Chérubin caché dans le fauteuil
- Gallica/BnF

Une réflexion qui fait appel à l'étymologie de l'expression, la confronte au terme anglais beaucoup plus juridique "harassment", établit une nuance entre "séduction dolosive" et délit de harcèlement et revient sur les premières sanctions pénales du XIXe siècle, "inapplicables". Y est aussi fait mention du rôle joué par cette idée dans les premiers mouvements féministes du XIXe siècle, comme la grande grève des porcelainières à Limoges en avril 1905 : à l'origine de la grogne sociale, un contremaître nommé Penaud qui s'arrogeait un "droit de cuissage". Près de 80 ans plus tard, à en croire une enquête orchestrée par une députée du Parlement européen (archive diffusée dans l'émission), 6% des femmes étaient encore soumises au chantage sexuel des hommes sur leur lieu de travail.

"Dans l’entreprise c’est une façon que les hommes ont à exercer un pouvoir sur les femmes qui sont sous leurs ordres (…) Et dans des usines de textile notamment, certains contremaîtres sont orfèvres en la matière.(…) Nous avons décidé avec une collègue de faire cette proposition de résolution qui va obliger les instances de la communauté européennes à pouvoir demander dans les états membres de faire cette enquête de façon plus poussée. Mais encore faut-il que les femmes se prêtent à répondre. Et c’est très difficile." Une députée européenne en 1983

Mais cette émission questionne aussi et surtout la véracité historique de l'existence d'un tel droit des seigneurs sur leurs vassaux au Moyen-âge, et le rôle joué par l'Eglise à partir de 1840 (émergence d'un nouveau "catholicisme de combat") dans la manière d'appréhender ce concept : "Le droit de cuissage fait partie de la condamnation globale du Moyen Âge."

"Je crois qu’il y a eu une collusion extraordinaire dans le mythe entre l’Eglise et la monarchie française, pour montrer que les pouvoirs locaux, seigneuriaux, sont des pouvoirs tyranniques. La grande idée est que soit l’Eglise, soit l’Etat, dit au sujet : « Venez auprès de nous, soyez protégés par nous, vous allez payer peut-être plus, mais vous serez dans un système qui n’est pas discrétionnaire. »" Alain Boureau