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Alain Chouet : "Au Mali, la France a été victime du syndrome afghan"

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Alain Chouet, ancien chef du service de Renseignement et Sécurité de la DGSE
Alain Chouet, ancien chef du service de Renseignement et Sécurité de la DGSE

La France et ses partenaires ont confirmé ce jeudi le retrait du Mali de leurs forces anti djihadistes. Les relations entre Paris et Bamako n’ont cessé de se dégrader depuis que l’armée y a pris le pouvoir. L'ancien chef du service Renseignement et Sécurité de la DGSE nous a confié son analyse.

Ce jeudi marque l'annonce officielle par Emmanuel Macron de la fin de neuf années d'opérations militaires françaises anti djihadistes au Mali. Avec un retrait progressif des troupes françaises, européennes et canadiennes. Et après une détérioration grandissante des relations avec les militaires au pouvoir à Bamako, la junte ayant même expulsé l’ambassadeur de France. 

Fin connaisseur des arcanes de la géopolitique dans les zones grises, Alain Chouet, ancien chef du service Renseignement et Sécurité de la DGSE, estime que Paris a vécu sur des illusions.

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Dans son dernier livre, Sept pas vers l’enfer, aux éditions Flammarion, l’ancien homme de l’ombre se veut lucide et réaliste : "Ce que nous ont demandé les Maliens dans cette affaire quand ils ont été l’objet de cette offensive de djihadistes en 2013, c’était d’empêcher que ces djihadistes prennent le contrôle du territoire, et nous avions tout intérêt à le faire pour que ce pays ne devienne pas une zone grise de trafic, de terrorisme, d’une base arrière du djihadisme mondial, même si on en est loin aujourd’hui. Après, fallait-il rester, avec des illusions, à mon sens, qui étaient par exemple celle de fabriquer des armées africaines qui seraient capables de prendre notre relève ?"

Au Mali, la France a été victime du syndrome afghan qu’a connu avant elle l’Amérique. Après les attentats du 11 septembre 2001, la réponse de Washington a été "totalement inadaptée" selon lui. Certes, le régime taliban s’est effondré en quelques semaines tandis que Ben Laden et les combattants d’Al-Qaïda s’évanouissaient dans la nature et entraient en clandestinité.

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La France s'est retrouvée piégée au Mali

"Fallait-il ensuite instaurer en Afghanistan un régime démocratique imprégné de l’esprit des Lumières, s’interroge Alain Chouet. C’était autre chose. Le but de la guerre était d’éradiquer les talibans parce qu’ils avaient donné asile à une organisation terroriste qui avait durement frappé les États-Unis. Je rappelle qu’on n’avait jamais vu un Afghan dans les réseaux du terrorisme international."

Au Mali, la France s’est retrouvée piégée car la lutte contre le terrorisme dans un océan de sable est un combat de très longue haleine. Or, les succès militaires dans la traque des djihadistes n’ont pas été accompagnés par une montée en puissance de l’armée malienne, et encore moins par la construction d’un État capable de déployer ses services et son administration dans les zones déshéritées. 

"J’avais bien compris au Mali mais aussi au Niger que quand vous payez un gendarme 50 euros par mois, si le trafiquant du coin lui en propose 500, on voit bien où va aller son allégeance."

Alain Chouet n’est pas le premier à tirer la sonnette d’alarme sur la puissance financière des "narco djihadistes" dans la bande sahélienne. Les experts estiment que plus d’un tiers de la cocaïne en provenance d’Amérique latine transite aujourd’hui par les pays du Sahel et le Sahara, convoyés par des bandits armées qui se drapent dans les oripeaux de l’islam. La drogue remonte ensuite vers les côtes méditerranéennes pour atteindre ensuite l’Europe.

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L'opération Barkhane à fin décembre 2021
L'opération Barkhane à fin décembre 2021
© Visactu

L'essor des "narco djihadistes"

"Pendant longtemps, c’était le trafic de cigarettes, explique l’ancien espion. Rappelez-vous Mokhtar Bel Mokhtar, le chef djihadiste, dont on disait 'islamiste le jour, Marlboro la nuit !' ou l’inverse. On habille de la respectabilité d’une lutte pour l’islam des activités mercantiles de trafiquants. On a connu aussi cela en Afghanistan avec le pavot."

"On peut parler de narco djihad" estime Alain Chouet. Éclairage signé Christian Chesnot

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Après les vagues d’attentats en France, les autorités justifient la présence de l’armée comme un moyen de prévenir des attentats dans l’Hexagone, le Sahel étant la première ligne du front terroriste. Alain Chouet ne croit pas beaucoup dans ce narratif : "Depuis plus de vingt ans au Sahel, jamais aucun de ces groupes qui vitupèrent régulièrement la France n’est passé à l’acte, constate-t-il. Ils n’ont jamais manifesté, comme avait pu le faire al-Qaïda à sa grande époque, de capacité de projection et d’action sur notre territoire. Citez-moi un seul attentat depuis vingt-cinq ans qui a été conçu et préparé depuis cette zone ? Il n’y en a eu aucun. Je m’aperçois en plus que la résonnance avec ce qui se passe au Sahel est nulle."

Ce qui n’a pas été le cas sur le front syro-irakien qui a drainé des centaines de jeunes Français et leurs familles venus vivre et défendre le pseudo califat d’Abou Bakr Al-Baghdadi. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont emprisonnés dans des prisons et des camps de détention dans le nord-est de la Syrie, gardés par des combattants kurdes.

Comment sortir du bourbier malien ?

Face à ce défi des djihadistes et d’états défaillants comme le Mali, quelle stratégie doit adopter la France ? Certainement pas s’incruster sur le terrain, ce serait aiguiser le sentiment anti-français en vogue dans les pays du Sahel. 

"Notre intérêt, c’est d’aider ces pays à s’en sortir économiquement, à leur fournir une assistance nécessaire, sans forcément de contreparties, mais ne pas y aller pour intervenir directement en passant pour des néo-colonialistes, dont on nous accuse de reproduire aujourd’hui lui les pratiques." C’est forcément une ligne de crête périlleuse, mais paradoxalement "la junte malienne tend une perche à la France qui ferait bien de la saisir sans avoir l’air de quitter le terrain la queue basse…"

En tout cas, en Afghanistan pour les Américains, ou au Mali pour les Français, mener une opération antiterroriste d'envergure pour ensuite dériver vers la construction d’un État central fort, démocratique doté d’une armée robuste reste un échec à Washington comme à Paris. "Il aurait été avisé d'en rester là, quitte à revenir autant de fois qu'il le fallait pour éviter toute rechute", conclu Alain Chouet.

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59 militaires français sont morts dans le Sahel depuis 2013
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