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Alain Touraine : "Je suis extraordinairement sensible au côté dissident"

Alain Touraine le 01/11/1997.
Alain Touraine le 01/11/1997.
© AFP - Philippe Matsas/Opale/Leemage

1994. Alain Touraine était l'invité de l'émission "Le temps qui change" en 1994, à l'occasion de la sortie de son livre "Qu'est-ce que la démocratie". Il relate le trajet de sa vie à travers ses travaux de recherche autour de la modernité, la démocratie et la place du sujet.

Dans ce long entretien diffusé en 1994 dans l'émission "Le temps qui change", Alain Touraine commence par évoquer la guerre et le sentiment d'"humiliation" qui l'a accompagné à cette période.

Je ne me sens à l'origine ni tellement moderne, ni tellement démocrate. Mon expérience la plus forte,  c'est évidemment - étant arrivé à l'âge adulte après la guerre - c'est d'avoir hérité d'un monde écroulé, en décomposition, médiocre, profondément médiocre. Autrement dit, le sentiment avec lequel je suis entré dans la vie, c'était l'humiliation de juin 40.

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Le sociologue relate ensuite son expérience ouvrière d'après-guerre dans les mines de charbon du côté de Valencienne. Il estime que jusqu'en 1968, la France a vécu "dans un climat dix-neuvième siècle, historiciste, évolutionniste". Il explique en quoi il a cherché à redéfinir la modernité dans une "vision plus inquiète, plus critique".

Ce qui est la modernité c'est quand même d'abord et avant tout la séparation entre l'homme et la nature. Le moment où l'homme intérieur se sépare, la conscience se sépare de la science. La modernité a été d'abord portée par les Augustiniens.

Alain Touraine et la culture démocratique dans "Le temps qui change" sur France Culture le 24/06/1994. (1/2)

40 min

Quand l'homme se retourne sur lui-même et qu'il cherche dans sa liberté, dans sa responsabilité, dans son rapport à lui-même, il devient auto-référentiel : ça c’est la modernité! [...] La grande affaire est de me constituer comme le sujet de ma vie, comme le sujet de mon expérience.

Alain Touraine pense déjà en 1994 qu' "il faut réinventer la démocratie".

Aujourd'hui c’est tout juste si on ne réduit pas la démocratie au marché. Je vais au supermarché, j'achète du Tapie ou du de Villiers, du Baudis ou du Rocard : c'est démocratique du moment que je peux choisir ma marque de lessive. Non, ce n'est pas sérieux. Donc aujourd'hui de même que dans la modernité il faut de la rationalité du triomphe de la raison, mais il faut aussi la libération du sujet. Dans la démocratie il faut qu'il y est de la rationalisation, de la loi, de l'impersonnalité des décisions mais il faut qu'il y est aussi référence à un principe de liberté ou une démocratie de libération et pas seulement de représentation et surtout pas seulement de participation.

Alain Touraine et la culture démocratique dans "Le temps qui change" sur France Culture le 24/06/1994. (2/2)

43 min

Alain Touraine conclut l'entretien sur le rôle essentiel du sujet. "Il faut créer l'espace politique du sujet, c'est ça la démocratie, affirme t-il, qui est vraiment le système politique qui assure le mieux possible la reconnaissance de l'autre comme sujet." Il en appelle à une "sainte colère pour qu'il y est une démocratie vivante".

La cause des démocraties ne serait pas défendable si en dernière analyse nous n'étions pas convaincus que seules les démocraties permettent d'assurer le développement. La démocratie n'est pas la conséquence du développement, elle en est la cause.

  • "Le temps qui change"
  • Production : Pascale Werner
  • Réalisation : Pierrette Perrono
  • Première diffusion : 24/06/1994
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France
  • Archive INA-Radio France