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Albert Camus, vraiment philosophe ?

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"Je ne suis pas philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système." Albert Camus. Ici, à Paris, en octobre 1957.
"Je ne suis pas philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système." Albert Camus. Ici, à Paris, en octobre 1957.
© Getty - Bettmann

A-t-on voulu faire de Camus l'étranger parmi les philosophes ? Tandis que Sartre raillait ses "pensées vagues et banales", d'autres critiques n'ont voulu voir en lui qu'un "philosophe pour lycéens". L'œuvre camusienne est pourtant riche d'une pensée philosophique originale.

Si la popularité de l'écrivain Albert Camus n'est plus à démontrer - L'Étranger (1942), traduit dans près de 70 langues, est l'un des romans francophones les plus lus au monde -, il n'en est pas de même de Camus philosophe. En cause, la réputation selon laquelle il serait un penseur de second rang, éclipsé en son temps par la figure de Jean-Paul Sartre, et dont les œuvres seraient juste bonnes à être étudiées au lycée, pas sur les bancs de la Sorbonne. Camus "philosophe pour classes terminales", disait le titre du pamphlet de Jean-Jacques Brochier paru en 1970. L'étiquette est restée. L'auteur de L'Homme révolté ne s'était-il pas lui-même résigné à abandonner le titre en 1945, déclarant "Je ne suis pas philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système" ?

Depuis quelques années, l'œuvre camusienne fait l'objet pourtant d'un regain d'intérêt de la part des universitaires, en raison des thèmes philosophiques qu'elle aborde comme l'absurde, la justice ou la démocratie. Des philosophes comme Marc Crépon et Frédéric Worms, directeurs du département de philosophie de l'École normale supérieure, lui consacrent des ouvrages, et le philosophe André Comte-Sponville n'hésite pas à recommander la lecture du Mythe de Sisyphe plutôt que celle de la Critique de la raison pure de Kant, estimant que l'ouvrage de Camus est l'un des rares "livres de philosophie qui marquent non seulement une époque mais une orientation nouvelle de la sensibilité et de l’intelligence humaines" (Du tragique au matérialisme (et retour), PUF, 2015). Journaliste, poète, dramaturge, Camus, dont certains intellectuels moquaient la mauvaise connaissance de Hegel, n'était peut-être pas philosophe de métier, mais il était de ceux dont "les essais se situent sur le versant littéraire de la philosophie et font réfléchir", soutient Jeanyves Guérin, professeur de littérature à l'université Sorbonne Nouvelle, et spécialiste de Camus.

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Un jeune homme éloigné de l'agora philosophique

C'est de l'autre côté de la Méditerranée, en Algérie, que le jeune Albert Camus commence par étudier la philosophie, sous l'influence de son professeur Jean Grenier. Celui-ci lui fera découvrir Nietzsche, dont le compagnonnage philosophique le suivra jusqu'à sa mort (après l'accident de voiture qui lui coûta la vie, on retrouva dans le cartable de l'écrivain un exemplaire du Gai savoir). En 1936, Camus est reçu au Diplôme d’études supérieures de Philosophie, puis travaille successivement comme assistant à l’Institut de météorologie d'Alger avant d'être rédacteur au journal Alger républicain, dans lequel il tient la rubrique "Salon de lecture".

"Alger n'était pas un pôle important de la vie académique, commente Jeanyves Guérin. Ce n'est pas du tout un parcours comparable à celui d'un Sartre : lycée Henri IV, Ecole Normale Supérieure, agrégation de philosophie". L'agrégation, sésame de l'enseignement de la philosophie, Camus ne la passera pas. "A l'époque, quand on est tuberculeux, on n'a pas le droit de passer les concours. L'aurait-il eu ? Je ne sais pas." Il abandonne ainsi à la carrière professorale, sans pourtant renoncer à la philosophie.

Engagé dans la vie culturelle et politique de son pays, Camus dira : "Le peu de morale que je sais, je l'ai appris sur les scènes de théâtre et dans les stades de foot, qui resteront mes vraies universités". On sait cependant qu'il a fréquenté les bibliothèques et lu les penseurs antiques auxquels il consacre un mémoire. "Il s'agit d'une confrontation de Plotin à Saint Augustin. Ce mémoire a été publié parce qu'il est de Camus, mais pour l'essentiel, c'est une compilation des livres qu'on pouvait trouver à la bibliothèque universitaire d'Alger - on ne sait d'ailleurs pas exactement ce qu'il y avait car elle a été détruite par l'O.A.S."

Sur le versant littéraire de la philosophie

Sa formation philosophique n'est donc pas comparable à celles des philosophes qu'il fréquentera à Paris. "Camus a une certaine culture en philosophie grecque, mais c'est la culture de base d'un jeune diplômé". Camus ne fera pas de thèse, ne publiera pas non plus d'écrits chez des éditeurs universitaires, comme le veut le parcours classique du philosophe académique :

"Camus se place sur un autre versant de la philosophie : son versant littéraire. Pour les universitaires, Camus ne se plie pas aux normes académiques, il écrit des essais et non des traités - cela n'empêche pas, aujourd'hui, la philosophie académique de s'intéresser à lui. Prenons un exemple : dans Le Mythe de Sisyphe*, il n'y a quasiment aucune note de bas de page. Ce n'est pas l'exigence cardinale de la valeur, mais disons que Camus écrit plutôt des essais littéraires, des essais de pensées, plutôt que de véritables ouvrages philosophiques."* Jeanyves Guérin

Ce genre d'ouvrages où se rencontrent philosophie et littérature est cependant dans l'air du temps. Ce sont ceux de Georges Bataille ou de Maurice Blanchot par exemple, précédés par le succès d'Henri Bergson, philosophe couronné par le prix Nobel de littérature en 1927. "Il y a alors une tentation essayistique chez un certain nombre d'auteurs, qu'on retrouve plutôt dans la mouvance de Gallimard", souligne Jeanyves Guérin.

L'essai est à la mode, mais pour ses pairs, cela n'excuse pas les "manquements" de Camus en matière de références philosophiques. Certains intellectuels vont en effet faire preuve de condescendance à son égard. L'Homme révolté est pour Pierre Bourdieu un "brevet de philosophie édifiante (...) qui sied aux adolescences hypokhâgneuses et qui assure à tout coup une réputation de belle âme." On retient surtout les critiques de Sartre qui, dans un article de 1943, se montre particulièrement sévère au sujet du Mythe de Sisyphe : "Monsieur Camus met quelque coquetterie à citer des textes de Jaspers, de Heidegger, de Kierkegaard qu'il ne semble d'ailleurs pas toujours bien comprendre." Un argumentaire qu'il reprendra contre L'Homme révolté (1951) : Camus citerait des philosophes sans en maîtriser la pensée, ayant recours à des commentaires d'œuvres, et n'aurait lu de Marx que des morceaux choisis.

"Camus est un peu l'intrus dans ce monde intellectuel français à l'époque, rappelle la philosophe Marylin Maeso, spécialiste de Camus, dans Les Chemins de la philosophie. Francis Jeanson, Simone de Beauvoir, Merleau-Ponty… Ils ont tous les mêmes références, fait la même école. C'est un vase clos. Camus vient d'ailleurs."

"Pour l'anecdote, j'ai fait un mémoire de Master sur Albert Camus et j'ai eu des reproches de ce type : 'Mais je croyais que tu étais en philosophie, c'est étrange, Camus c'est plutôt la littérature !' Il a fallu que je justifie dans mon mémoire le choix de Camus comme philosophe. A l'époque où Camus écrit, la philosophie, c'est Sartre. C'est d'ailleurs ce qui a amené Camus à dire : 'Je ne suis pas philosophe'. Les gens qui refusent à Camus le titre de philosophe s'emparent de cette formule en disant : 'Voyez, il l'admet lui-même'. Mais c'est plutôt qu'il n'est pas un philosophe à une époque où la philosophie se résume à Sartre ! C'est-à-dire à un système philosophique fondé sur le travail du concept et la référence à Hegel et à Marx notamment. Ces grands auteurs allemands ne sont pas du tout les références de Camus." Marylin Maeso

"Et si votre livre témoignait de votre incompétence philosophique ?"

A partir de la publication de L'Homme révolté, la querelle entre Sartre et Camus va participer de la dévalorisation de Camus philosophe. Convoquant dans cet essai les conceptions de la révolte chez Lucrèce, Nietzsche ou encore Hegel, Camus mène une analyse de la révolte depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu'au terrorisme d'Etat du XXe siècle, pour montrer comment celle-ci se fourvoie lorsqu'elle se soumet au devenir historique et légitime pour cela le meurtre. Cette critique radicale antihistoriciste est à contre-courant : un ancien résistant, écrivain de gauche, rapproche le marxisme de l'univers concentrationnaire... Elle converge pourtant avec les analyses que font des philosophes comme Hannah Arendt, Karl Popper et Raymond Aron, soutient Jeanyves Guérin :

"On connaît assez bien la réception de L'Homme révolté , elle a été d'ailleurs plus favorable que l'on ne le pense. Il y a eu un article élogieux de Paul Ricoeur dans une revue protestante. Si la critique est très riche, l'arbre qui cache la forêt, c'est évidemment les comptes-rendus dévastateurs de Jeanson à qui Sartre confie la critique de l'ouvrage, et de Sartre lui-même. Mais ce n'est pas au nom de la philosophie universitaire, c'est au nom de la politique ! Il y a une sorte de petit procès de Moscou fait par quelqu'un qui se rallie à la stratégie et à la philosophie marxiste."

Francis Jeanson dénigre "l'inconsistance de sa pensée", sa "morale de Croix-Rouge" et considère que Camus, à travers son explication du passage de la Révolution française de 1789 à la Terreur, fournit une conception de la révolte "délibérément statique". Son homme révolté ne serait qu'un conservateur prônant le statu quo… Sartre attaque quant à lui un homme qui, au nom de ses origines, prétend légitimement se faire la voix des pauvres, sans interroger la pertinence de sa pensée philosophique.

  • "Camus a cumulé - au profit d'une thèse qui, après tout, pouvait se soutenir parce que nous en connaissons aussi un bout sur ce qui se passait à l'Union soviétique - des arguments philosophiques inacceptables. C'était de la philosophie de deuxième ou troisième main. Ça ne tenait pas debout. Il y avait cette espèce d'irénisme, de goût pour la paix méditerranéenne, pour le soleil sur Tipasa, etc. Moi, ça me charme, mais il ne faut pas essayer de tout résoudre de cette manière-là.Francis Jeanson sur son désaccord avec Camus, dans "Agora" sur France Culture, le 25 mars 1988
  • "Mon Dieu Camus, que vous êtes sérieux et pour employer un de vos mots, que vous êtes frivole ! Et si vous vous étiez trompé ? Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique ? S'il était fait de connaissances ramassées à la hâte, de seconde main ? S'il ne faisait que donner une bonne conscience aux privilégiés, comme pourrait en témoigner le critique qui écrivait l'autre jour "avec Monsieur Camus, la révolte change de camp". Et si vous ne raisonniez pas très juste ? Et si vos pensées étaient vagues et banales ? (...) Je ne dis point que cela soit, mais enfin, ne pouvez-vous envisager un seul instant que ce pût être ? (...) Vous avez écrit une fois "nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou leurs idées". C'était vrai. Mais j'ai grand peur que vous ne vous soyez mis du camp des étouffeurs et que vous n'abandonniez pour toujours vos anciens amis, les étouffés."  Jean-Paul Sartre, "Réponse à Albert Camus", dans Situations IV (Gallimard, 1964)

Ces articles eurent un effet dévastateur. "Ils ont eu un grand écho international et ont durablement disqualifié Camus", constate Jeanyves Guérin. Malgré cela, le livre passe de main en main et la querelle Sartre-Camus est vivement commentée. "Mais il y a l'aura de Sartre : le vrai penseur a réglé son compte à un penseur du dimanche ! Au fond, Camus a peut-être intériorisé une défaite qui n'en était pas une. C'est un peu ça qui reste. Mais aujourd'hui, on n'en est plus là…"

Cette querelle politique a pu éclipser la portée de L'Homme révolté, souligne la philosophe Marylin Maeso, d'autant que les attaques personnelles sont parfois teintées de mauvaise foi : "Camus leur reproche, par exemple, d'ignorer complètement ce qui se passe en URSS. Ça n'est pas vrai puisqu'en 1950, Sartre a coécrit avec Merleau-Ponty un article qui s'intitule "Les jours de notre vie", et dans lequel il prend position contre le goulag." Si le texte de Camus devait d'ailleurs viser un philosophe, c'est plutôt Maurice Merleau-Ponty et son ouvrage Humanisme et terreur (1948) : "C'est un texte où Merleau-Ponty revendique en quelque sorte le bénéfice de l'expectative : on ne peut pas condamner l'URSS pour le moment, quoi qu'il s'y passe, parce qu'on ne sait pas ce qui nous attend. Autrement dit, on ne sait pas quels sont les espoirs que l'URSS peut encore porter. Camus ne le supporte pas. 'L'homme révolté' témoigne de ça."

"Je ne critique pas le système révolutionnaire en soi, mais le système révolutionnaire triomphant dans notre temps. (...) La révolution du XXe siècle et la société bourgeoise actuelle ne sont pour moi que les deux faces d'un même nihilisme que nous avons à dépasser. Dans ce sens, il me semble que mon livre, loin de définir une position romantique et idéaliste, est au contraire, tout entier, un réquisitoire contre le romantisme philosophique et la mystification qui font du matérialisme historique un idéalisme. Ce qui m'est le plus précieux, pour finir, c'est justement cet effort pour donner une forme à notre espoir commun et cette annonce de notre renaissance." Camus "Le goût des livres" à propos L’Homme révolté, en 1951

Contrairement à ce que laissent alors entendre certains sartriens, la révolte camusienne ne s'oppose pas à la révolution. "Elle serait plutôt l'origine pure de toute révolution. C'est le fameux 'Je me révolte, donc nous sommes', le cogito camusien, explique Marylin Maeso. C'est la prise de conscience du fait que lorsque je me révolte pour défendre ce qui en moi mérite de l'être, contre ce qui le nie, finalement, je le veux pour tout le monde. (...) Ce que propose Camus, c'est une révolution qui serait fidèle à la révolte. (...) Il donne des exemples de révolutions qui ne passent pas par la justification aveugle du meurtre, comme le syndicalisme révolutionnaire, l'anarcho-syndicalisme. Il dit que la véritable générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent. Il faut avoir confiance en les hommes au présent, et ne pas projeter l'humanité à venir pour justifier la mise à mort des hommes au présent."

Une philosophie de l'espoir, dans la révolte comme dans l'absurde

Cette conception de la révolte que développe Camus semble contredire l'acceptation de l'absurde sans résignation qu'on retrouvait dans Le Mythe de Sisyphe. Ce conflit apparent est en réalité fécond dans sa pensée, souligne Marylin Maeso :

"L'un des paradoxes camusiens consiste à montrer qu' il y a de la révolte dans l'absurde et de l'absurde dans la révolte. (...) Le point d'aboutissement du "Mythe de Sisyphe", c'est de montrer que le suicide n'est pas pertinent ni cohérent avec l'absurde. Dans la préface de "L'Homme révolté", Camus explique qu'à partir de la prise de conscience de l'absurde, ma première évidence, c'est le fait que ma vie est nécessaire, au sens où je dois maintenir ma vie pour pouvoir rester en cohérence avec la vérité de l'absurde. De là, on glisse vers l'interdiction du meurtre puisque, finalement, ma vie vaut la vie des autres." Marylin Maeso

Avec L'Homme révolté, Camus défend une conception de la révolte où l'expérience humaine, individuelle, prime sur l'idée d'un sens de l'Histoire. "Le lien entre la révolte et l'absurde, c'est d'abord l'idée que l'homme révolté, c'est un homme qui dit non, mais c'est aussi un homme qui dit oui. Là encore, le paradoxe apparaît. C'est un homme qui dit oui, parce qu'on se révolte toujours avec en tête certaines valeurs, explique la philosophe_. Or, cette valeur, c'est justement une forme de dignité humaine qui n'est pas du tout une valeur abstraite, atemporelle, anhistorique comme le croit Sartre. On n'est pas parti d'une théorie de la révolte qui, ensuite, permettrait de comprendre les événements a posteriori. C'est une expérience personnelle, la résistance, qui a amené Camus à théoriser ce qui, au départ, n'était que dans le cœur."

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La popularité d'un auteur qui "aide à penser"

Si ni Le Mythe de Sisyphe ni L'Homme révolté n'ont été au programme de l'agrégation de philosophie, ils inspirent les philosophes sur des thèmes bien précis. "C'est justement à partir de L'Homme révolté que le philosophe Marc Crépon étudie la notion de consentement meurtrier, par exemple", remarque Jeanyves Guérin. Pour le professeur de littérature, cet essai de Camus est également un grand livre sur la question de la démocratie :

"C'est peut-être là que le philosophe et le littérateur se rencontrent. Camus est, dans le monde entier, un passeur de l'idée démocratique. Je ne dis pas que c'est un penseur de la démocratie comme Tocqueville ou Raymond Aron, mais c'est quelqu'un qui aide à la démocratisation de l'idée de démocratie. Il y a quelques pages très fortes à ce sujet, mais c'est toute l'œuvre de Camus - La Peste , ses articles dans Combat et L'Express , etc. - qui constitue un corpus sur la démocratie."

L'actualité des idées de Camus contribue ainsi à sa fortune internationale. Dans les grandes manifestations, en France mais aussi Beyrouth ou à Hong Kong, on peut retrouver des portraits et des citations de Camus, raconte le professeur. "Les sommités de la philosophie française n'ont pas de citations dans les mouvements populaires" :

"Camus a touché quelque chose de très important avec la notion de révolte. Séparée de celle de révolution, la révolte camusienne a une grande pertinence aujourd'hui après que la notion de révolution a été discréditée, en Corée du nord, à Cuba, en Chine, en Russie ou en Iran. C'est ça qui fait qu'on relit autrement Camus aujourd'hui. Comme le disait Jean Daniel : "Notre époque est devenue camusienne."

Cette popularité des idées camusiennes nous encourage à envisager autrement l'image de "philosophe pour classes Terminales" du livre à charge de Jean-Jacques Brochier. "La formule se voulait dévastatrice. Mais rien n'interdit de lui donner un autre sens : attirer l'attention des adolescents, ce n'est pas donné à tout le monde... et pas à Sartre en l'occurrence ! C'est reconnaître que Camus est un auteur qui touche la jeunesse." A travers ses essais comme ses romans, il a initié de nombreux étudiants aux questions éthiques.

La professeure de philosophie Marylin Maeso rejoint sur ce point son collègue de littérature. Elle estime d'ailleurs que la philosophie camusienne, non unitaire, non systémique, est beaucoup plus difficile qu'on ne le croit :

"Vous n'êtes pas obligé d'être camusien - personnellement, je ne me dis même pas camusienne parce que je ne suis pas d'accord à 100% avec tout ce que dit Camus - mais pour le critiquer, comme pour n'importe quel auteur, il faut revenir aux textes. Et croyez-moi, pour lire Camus et le comprendre, il faut plusieurs lectures parce que c'est un philosophe difficile. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas un philosophe de concepts. C'est un philosophe qui fonctionne par image, par symbole et par émotion. Et c'est beaucoup plus difficile à comprendre, à mon sens, que le système spinoziste ou le système hégélien…"

Se servant de la métaphore et des mythes pour donner à ses idées une portée philosophique, Camus serait un "philosophe-artiste". Comme il l'écrit dans ses Carnets : "On ne pense que par image. Si tu veux être philosophe, écris des romans."