Albert Londres disparaît lors de l'incendie d'un bateau en 1932 au large du Yemen
Albert Londres disparaît lors de l'incendie d'un bateau en 1932 au large du Yemen

Albert Londres, lanceur d'alerte en Afrique

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Albert Londres, lanceur d'alerte en Afrique sur les crimes de la colonisation

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Albert Londres effectue un voyage de plusieurs mois dans les colonies françaises d'Afrique en 1928. Derrière le vernis de la propagande coloniale, le reporter raconte une autre réalité, bien plus tragique.

Il voulait “tremper la plume dans la plaie” et a ébranlé tout le système colonial français avec son reportage en Afrique. En 1928, Albert Londres donne ses lettres de noblesse au journalisme et ouvre les yeux du public sur les crimes de la colonisation.

En 1928, Albert Londres entreprend un voyage de quatre mois du Sénégal au Congo pour rendre compte de la réalité de la colonisation. Il écrit pour Le Petit Parisien, quotidien qui imprime 2 millions d'exemplaires par jour. Le “continent noir” est alors la terre promise des aventuriers en quête d’exotisme.  

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La propagande coloniale est à son apogée mais le mythe de la “grande mission civilisatrice” commence à s 'effriter face aux rumeurs de mauvais traitements, de violences, d’exploitation subis par les colonisés.

Pierre Assouline, journaliste et écrivain : "Il y a un sentiment que la colonisation pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. C’est un sujet brûlant."

Albert Londres, un "Don Quichotte" du journalisme

À 44 ans, Albert Londres est déjà une plume reconnue et convoitée, il a été journaliste parlementaire, reporter de guerre pendant la Première Guerre mondiale et a enquêté sur les maltraitances dans les bagnes en Guyane.

Il débarque à Dakar le 1er février 1928 et arpente les colonies françaises à pied, en train, en voiture, en bateau et en chaise à porteur...
 

5 min

Pierre Assouline : "Il sait qu’il a un regard d’un Occidental français et parisien, il sait de quelle civilisation il est l’ambassadeur. Il veut donner à voir, il veut qu’il y ait de la couleur, des odeurs dans ses articles. Il veut surtout descendre culs-de-basse-fosse de la société pour montrer les côtés les plus noirs, les plus sombres et dénoncer l'injustice. C’est un Don Quichotte.

Derrière le vernis, le reporter découvre des colonies en décrépitude, administrées par une élite européenne impotente et imbue d’elle-même, des infrastructures défaillantes, la mainmise des entreprises qui exploitent les ressources. Si l’esclavage est officiellement aboli, la traite négrière perdure sous forme de travail forcé.

L'Afrique, un terrain de jeu pour les Européens

La construction de la ligne ferroviaire Congo-Océan l’horrifie particulièrement. Le chantier exploite jusqu'à l’épuisement les populations locales réquisitionnées de force.  

Pierre Assouline : "Les indigènes qui sont employés à la construction, à un moment, il dit qu’on les utilise comme de la dynamite."

En 13 ans de travaux, la construction de cette ligne aurait coûté 17 000 vies.

Le reporter compare le continent à un terrain de jeu : "L'Afrique muette n'est qu'un terrain de football. Deux équipes, toujours les mêmes, blanches toutes deux. [ ...] Le nègre fait le ballon."

Pierre Assouline : "Ce n’est pas une dénonciation du colonialisme, non, c’est un bourgeois Albert Londres. Ce qu’il dénonce ce sont les excès du colonialisme et pas le colonialisme lui-même."

Dans un style mêlant roman d’aventure et récit de voyage, il relate aussi des anecdotes cocasses, des dialogues comiques.  

Albert Londres utilise des lieux communs exotiques, reprend parfois les stéréotypes racistes de l’époque à son compte. Il réduit les nombreuses ethnies qu’il croise à une figure unique : “le Noir”, en opposition au Blanc. Mais le reporter moque aussi certains clichés racistes qu’il juge infondés.  

Pierre Assouline : "Albert Londres est le fils de son temps, le produit de son époque. Il ne faut pas en faire un prophète ou un révolutionnaire."

André Gide avait déjà dénoncé la colonisation dans Voyage au Congo en 1927. Mais grâce au reportage d’Albert Londres, le grand public découvre pour la première fois les horreurs commises par le colonisateur.  

Face au tollé, le ministre des colonies, André Maginot, est interpellé à la Chambre des députés et forcé de s’expliquer. Un voyage de presse est organisé pour tenter d’éteindre le feu contestataire. La presse pro-coloniale s’en prend à Albert Londres, le calomnie.

Avec ce reportage, Albert Londres montre que le journalisme peut changer le regard d’une société sur un événement et entraîner des réactions politiques. Le journaliste trouve la mort quatre ans plus tard dans l’incendie d’un bateau au large du Yémen.  

En 2014, plusieurs associations attaquent la France pour “crime contre l’humanité” dans l’affaire de la ligne Congo-Océan.

19 min