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Alberto Fujimori, l'ancien président qui divise les Péruviens

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Alberto Fujimori, en 2009, est condamné à 25 ans de prison pour crime contre l'humanité.
Alberto Fujimori, en 2009, est condamné à 25 ans de prison pour crime contre l'humanité.
© AFP - Raul Garcia

Les Péruviens manifestent depuis plusieurs jours contre la grâce de l’ancien président du Pérou : Alberto Fujimori. Un homme ambivalent, salué pour sa gestion économique du pays mais condamné pour corruption et crime contre l’humanité.

Les Péruviens le surnomme "El Chino", le Chinois. Pourtant, Alberto Fujimori est d’origine japonaise. Condamné à 25 ans de prison pour corruption et crime contre l’humanité, il a dirigé le pays pendant dix ans, de 1990 à 2000, et a été gracié par l’actuel président, Pedro Pablo Kuczynski. Une grâce humanitaire pour celui qui souffre d’un cancer, accordée le dimanche 24 décembre dernier. Provoquant l’ire d’une partie des Péruviens, qui descendent aussitôt dans la rue pour la dénoncer. Depuis, une crise politique ébranle le pays. Des ministres ont démissionné en cascade, ainsi que des journalistes de la télévision d’Etat. Les associations qui défendent les droits de l’homme grossissent les rangs du mouvement. Mais "El Chino" divise la population.

Manifestation à Lima le 28 décembre pour protester contre la grâce de l'ancien président Alberto Fujimori. Les portraits sont ceux des victimes des escadrons de la mort.
Manifestation à Lima le 28 décembre pour protester contre la grâce de l'ancien président Alberto Fujimori. Les portraits sont ceux des victimes des escadrons de la mort.
© Maxppp - Kyodo

Qui est Alberto Fujimori ?

Alberto Fujimori, fils d’immigrés japonais, obtient un diplôme d’agronomie à Lima, et poursuit une partie de ses études à l’étranger. Quand il revient au Pérou, il devient recteur de son université d’origine et anime également une émission de télévision, sur les questions environnementales et agraires.

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En 1989, il prend la tête d’un nouveau parti, Cambio 90, qui le porte au pouvoir un an plus tard. Il bat le candidat conservateur, l’écrivain Mario Vargas Llosa, qui partait pourtant favori. Sa campagne marque les esprits, avec sa rhétorique populiste et ses origines japonaises. 

"Il a pris le pouvoir dans un pays exsangue, en pleine crise économique, explique Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Amérique latine. Il a alors appliqué une cure de cheval au pays, qui est en fait celle imposée par le FMI et la Banque mondiale, et a mis en place des plans d’austérité massifs". A cette époque-là, le Pérou connaît une hyper-inflation, près de 7 000 %.

"Fujichoc" 

Le candidat Fujimori, lors de sa campagne, a pris position pour le "non-choc". "Mais quand il est élu président, explique Cécile Lavrard-Meyer, maître de conférence à Sciences Po Paris, et auteur de Pauvreté et démocratie au Pérou, il a fait exactement le contraire. Il a fait évoluer l’économie péruvienne vers une économie de libre marché. Il a impulsé ce tournant en combinant populisme politique et libéralisme économique."

Alberto Fujimori lance alors sa politique néo-libérale, appelée le "Fujichoc". Pour limiter l’hyper-inflation, "il augmente les prix, détaille Cécile Lavrard-Meyer, celui des combustibles est augmenté de 3 000 %, l’électricité, 5 000%, l’eau, 1 000%, et parallèlement à cela, les salaires publics sont augmentés de 100%, et le salaire minimum de 400%". 

Il a mis en place un grand plan de dérégulation, de privatisation de l’économie, de réduction des services publics, ajoute Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS, et du point de vue macro-économique les objectifs ont été atteints : le déficit du pays a baissé, la dette également.

La première année de son mandat, le choc économique n’est pas sans effet, surtout sur les classes les plus pauvres qui subissent le choc de plein fouet. Cependant, "les résultats ont été rapides, d'après Cécile Lavrard-Meyer, en 91, l’inflation est passée à 139%. La croissance économique a permis de réduire le taux de pauvreté est passé de 57% à 50% de 91 à 97. Quant à l’extrême pauvreté, elle a été réduite de moitié."

Fujimori a également lancé des programmes très ciblés de lutte contre la pauvreté, à travers le fonds national de compensation et de développement social, des programmes focalisés sur un électorat que le président voulait récupérer, qui s’était effrité lors de l’ajustement structurel, pour obtenir un second mandat. Électorat qu’il a reconquis puisqu’il a été réélu en 1995.

"Mafia fujimoriste"

Outre l’aspect économique, le mandat de dix ans à la tête du pays de Fujimori est marqué par une dimension sécuritaire très forte. Depuis les années 1980, la guérilla maoïste du Sentier lumineux sévit. Comme c’est le cas d’autres guérillas dans d’autres pays d’Amérique Latine, comme les FARC en Colombie. Le Sentier lumineux préconise une alliance entre les paysans et des groupes militaires clandestins, sur un modèle de société communiste. Elle a déclaré la "guerre populaire" contre l’Etat péruvien, qui en fait, explique Christophe Ventura, "était une guerre civile, qui a traumatisé le pays. Ils avaient des méthodes très violentes, très dures."

Reportage diffusé en 1985, tourné à Ayacucho, petit village des Andes, où les indiens, descendants des Incas, vivent dans la peur, pris en otages entre la guérilla marxiste du Sentier lumineux et les exactions de l'armée.

En 1992, deux ans après son arrivée au pouvoir, faute de majorité, Alberto Fujimori décide de dissoudre le Congrès et de suspendre la Constitution, avec l’appui de l’armée. Il réorganise le pouvoir judiciaire. Cet auto-coup d’Etat sera appelé autogolpe, et rend possible l’adoption d’une autre Constitution. A l’époque, la dissolution du Congrès "a été accepté par 80% de la population", selon Cécile Lavrard-Meyer.

Cette manœuvre lui permet en fait de justifier une nouvelle candidature à la présidentielle et surtout de mener à bien la lutte contre le Sentier lumineux, ajoute Eduardo Toche, sociologue à Lima.

Au nom de cette lutte contre la guérilla maoïste, qui était l’une de ses promesses de campagne, Alberto Fujimori met donc en place un gouvernement autoritaire, voire dictatorial. "Il a limité drastiquement les libertés publiques et individuelles, détaille le chercheur de l’IRIS. Ce qui a donné à ce moment-là une alliance entre un gouvernement ultra-libéral et un gouvernement autoritaire, et avec cela l’explosion de la corruption de l’Etat, des services secrets, de l’armée et la mise en place de ce que les Péruviens appelaient la mafia fujimoriste."

Escadrons de la mort

Des groupes paramilitaires, protégés par l’Etat, notamment le Grupo Colina, émergent. "Ce groupe est responsable de plusieurs exactions, indique Christophe Ventura, qui au nom de la répression du Sentier Lumineux, a fait disparaître des opposants, des militants des droits de l’Homme et aussi des défenseurs des intérêts indiens. En 91 et 92, ces escadrons de la mort ont perpétré plusieurs massacres, des étudiants, des paysans, des indiens." 

Le 3 novembre 1991, dans le quartier Barrios Altos de la capitale Lima, quinze personnes, dont un enfant de huit ans, sont tuées par les membres du Groupe Colina. "Les victimes, tuées en pleine fête, auraient été confondues avec des rebelles du Sentier lumineux", explique le sociologue péruvien Eduardo Toche. Ce massacre est considéré comme l’un des symboles des violations des droits humains commises sous la présidence de Fujimori, avec un autre massacre, celui de l’université de la Cantuta. Pour son rôle dans ces crimes, l’ancien président est condamné plus tard pour crimes contre l’humanité, en 2009. 

Entre-temps, il se fait réélire en 2000 pour un troisième mandat, mais six mois plus tard, il s’enfuit au Japon, d’où il annonce par fax sa démission. Le Parlement vote alors sa destitution pour "incapacité morale". Il était en fait empêtré dans une affaire d’espionnage impliquant son conseiller et chef des services secrets, Vladimiro Montesinos.

Alberto Fujimori devant ses partisans à Lima en septembre 2000. Empêtré dans une affaire qui touche son conseiller, ses partisans lui demandent de ne pas quitter le pouvoir.
Alberto Fujimori devant ses partisans à Lima en septembre 2000. Empêtré dans une affaire qui touche son conseiller, ses partisans lui demandent de ne pas quitter le pouvoir.
© Getty - Hulton Archive

Des Péruviens divisés

Quel héritage a-t-il laissé au pays ? Des divisions. Les Péruviens l’ont tout de même élu par trois fois démocratiquement. Sa fille Keiko Fujimori, qui revendique l’héritage de son père, a perdu les dernières élections présidentielles de peu. 

Pour Christophe Ventura : 

Une partie de la population considère qu’il a redressé le pays économiquement, même au prix d’une souffrance sociale, et qu’il a mis fin à la guerre populaire du Sentier lumineux, notamment car il a réussi à arrêter son chef charismatique. Mais pour une autre partie des Péruviens, qui représente peut-être la majorité, il est celui qui est associé à une déliquescence de l’Etat, à l’explosion de la corruption, au clientélisme politique. 

"Fujimori a construit sa légende politique sur deux choses, ajoute Eduardo Toche, le retour des comptes du pays dans le vert et la défaite du Sentier lumineux. Et cela, c’est dans l’esprit de beaucoup de Péruviens. Ça lui a donné une grande popularité, même si son gouvernement a souvent été à la limite de la légalité. Chez les Péruviens, il y a donc ceux qui considèrent que Fujimori était un bon président et ne mérite pas d'être en prison. Il y a ceux qui croient que les violations des droits de l’homme, ne peuvent bénéficier d'acquittements ou de réductions de peines."

Les manifestations qui ont lieu dans le pays depuis la grâce de Fujimori le 24 décembre regroupent des Péruviens lambda, mais aussi des familles de victimes, notamment du Grupo Colina, des associations de défense des droits de l’homme, mais aussi des femmes indiennes qui ont particulièrement souffert du Fujimorisme. En effet, l'ancien président a lancé une grande campagne de stérilisation forcée, au nom d'une politique de contrôle des naissances.  "Ces stérilisations forcées ont visé les femmes pauvres, et les femmes indiennes, selon Christophe Ventura, on estime à plus de 200 000 le nombre de femmes stérilisées, dont des dizaines de milliers par la force." Et la grâce de Fujimori réveille tous ces souvenirs douloureux dans la société péruvienne.

Dans les manifestations également, on trouve les partis de gauche. La gauche qui a été totalement décapitée sous le pouvoir de Fujimori et "n’a pas vraiment su se relever depuis, explique Christophe Ventura, et dans ces manifestations, mais aussi dans d’autres mouvements sociaux qui émergent en ce moment, elle retrouve une tribune dans un pays encore très conservateur"

La mobilisation dure depuis le 24 décembre, et la demande de pardon formulée par Fujimori, malade d'un cancer, depuis son lit d'hôpital, n'y change rien. 

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