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Alessandro Giacone : "En Italie, la trêve du coronavirus"

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"Nous pouvons dire que le pire est derrière nous", a déclaré le premier ministre italien Giuseppe Conte le 21 mai
"Nous pouvons dire que le pire est derrière nous", a déclaré le premier ministre italien Giuseppe Conte le 21 mai
© Maxppp - ANGELO CARCONI

Coronavirus : une conversation mondiale. Premier pays européen frappé par l’épidémie, l’Italie avance désormais prudemment dans le déconfinement. Cette crise terrible et qui n’est pas terminée, a paradoxalement renforcé le gouvernement Conte et peut-être modifié l’image du pays, analyse l’historien professeur à l'université de Bologne.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu  en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici. 

Aujourd’hui l’historien italien Alessandro Giacone, spécialiste de l’histoire politique de l’Italie contemporaine et de l’histoire de la construction européenne analyse l’impact de cette crise sur la vie politique italienne et sur la manière dont le pays est perçu en Europe. Et si l'exemple venait cette fois-ci du Sud ? 

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La particularité du régime italien est de reposer sur des gouvernements de coalition, assez instables, dont on se dit toujours qu’ils peuvent tomber. Nous étions dans ce cas juste avant la crise du coronavirus avec 4 partis au pouvoir : le mouvement 5 étoiles, le parti démocrate, un petit parti de gauche, et le nouveau parti de Matteo Renzi qui a quitté le parti démocrate. Le climat était alors tendu, il y avait eu des accrochages qui pouvaient laisser penser que le jeu politique allait évoluer et que le gouvernement ne tiendrait peut-être pas. 

L’épidémie a pour un temps changé la donne. Le gouvernement, du moins le président du conseil Giuseppe Conte et le ministre de la santé Roberto Speranza, ont au bout du compte assez bien géré la crise. À en croire les sondages d’opinion, leur action est plébiscitée. Il y a eu évidemment de très fortes critiques venues de l’opposition, notamment sur le fait que le parlement n’ait pas été consulté sur de nombreuses décisions, mais le gouvernement a lui été ressoudé.  On ne peut pas parler d’unité nationale mais peut-être d’unité gouvernementale. Avec le déconfinement la politique reprend ses droits et le débat s’est de nouveau enflammé mais jusque-là le gouvernement tient et Giuseppe Conte est aujourd’hui (juste après le président Sergio Matarella) l’homme politique préféré des italiens – ce qui n’est en rien une garantie pour la suite car on peut très bien, en Italie, être populaire et être mis en minorité du jour au lendemain. 

Politiquement, l’une des dernières mesures annoncées est la régularisation de centaines de milliers de travailleurs sans papiers, indispensables au secteur de l'agriculture en particulier. Des personnes jusque-là exploitées, dont on se rend compte aujourd’hui qu’elles sont indispensables à la reprise de l’activité économique. Évidemment le but est aussi de pouvoir connaître leur situation (et leur état de santé)  pour aider à maîtriser l’épidémie. Mais qui aurait imaginé cela il y a un an ? 

Dans le même temps, celui qui était il y a quelques mois encore présenté comme  « l’homme fort de l’Italie », Matteo Salvini, continue de baisser de manière continue dans les sondages. Il paye toujours l’énorme erreur tactique qu’il a commise en faisant voler en éclats la précédente coalition mais il paye aussi ses déclarations contradictoires durant la crise, lui qui s’est d’abord prononcé contre le confinement avant de dire que celui-ci avait été décidé trop tard , puis de dire qu’il fallait le lever plus tôt. De plus, son grand rival au sein de la Ligue, le président de la Vénétie a gagné en influence pour avoir plutôt bien géré la crise dans sa région. Salvini est donc en perte de vitesse mais ses idées n’ont pas disparu et c’est désormais le parti d’extrême droite Fratelli d’Italia qui monte. 

Alors que l’on voit aujourd’hui que beaucoup des pays les plus touchés sont dirigés par ce que l’on peut appeler des populistes de droite, qui placent l’économie au-dessus de tout, Giuseppe Conte montre a posteriori que le confinement décidé très rapidement a produit -pour le moment- ses effets. De ce point de vue il y a eu un changement de perception au niveau international durant les 2 mois écoulés. Lorsque l’Italie a été frappée, la première , en Europe, les réactions ont d’abord été de dire que le pays était mal géré , qu’il y avait des problèmes dans le système sanitaire, une mauvaise prise en charge des malades, et que les choses ne se passeraient pas de la même manière en France, en Angleterre ou en Espagne … Or on a bien vu que peu de temps après, la plupart des pays européens ont rencontré les mêmes difficultés et finalement le nombre de victimes est assez proche. 

Le discours sur les pays « sérieux » et les « pas sérieux » s’est même un peu inversé, dans un mouvement assez inhabituel où les précurseurs, dans les mesures prises, étaient au Sud, là où l’exemple vient toujours du nord …

Au niveau économique, c’est l’Italie qui a, soutenue par la France et l’Espagne, lancé l’idée des « coronabonds ». C’était une position qui semblait minoritaire or le tout récent accord franco-allemand semble bien dire que, malgré les réticences de certains pays du nord, nous allons avoir un mécanisme de solidarité. Si l’on avait parlé l’an dernier de la création d’un fond de 500 milliards d’euros personne n’y aurait cru. Et l’Italie a tout de même joué un rôle dans ce changement , même s’il faudra évidemment voir quel est l’accord définitif. 

Reste que sur la société italienne elle-même, les conséquences économiques et sociales vont être extrêmement lourdes. L’activité a tout de même été bloquée durant deux mois, sachant que l’Italie avait avant cette crise une dette beaucoup plus élevée que celle des autres pays européens. La dette française va peut-être atteindre les 120 % du PIB, celle de l’Italie était déjà de 130 % … De plus, des mesures de soutien, aux entreprises notamment,  ont été décidées mais la bureaucratie italienne rend tout très long et l’argent promis tarde à arriver. Le mécontentement et l’inquiétude montent, et il serait bien compliqué de faire des prévisions sur la manière dont la situation va évoluer …

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.

43 min