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Alexander Neef : "Sans les arts vivants, nous sommes privés de l'essentiel de notre vivre-ensemble"

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Alexander de Neef, futur directeur de l'Opéra de Paris à l'été 2021
Alexander de Neef, futur directeur de l'Opéra de Paris à l'été 2021
© AFP - AFP PHOTO / Canadian Opera Company / Gaetz Photography

Coronavirus, une conversation mondiale. Le futur directeur de l'Opéra de Paris à l'été 2021 nous propose une réflexion sur ce que l'on perd avec la fermeture des salles de spectacles.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour, sur le site de France Culture, le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Aujourd'hui, l'allemand Alexander Neef, directeur général de la Canadian Opera Company à Toronto et futur directeur de l'Opéra de Paris à l'été 2021, nous propose une réflexion sur ce que l'on perd avec la fermeture des salles de spectacles.

Dans la grande rupture que l’on vit actuellement, l’aspect le plus brutal est bien le fait de ne plus pouvoir se rassembler. La société que l’on a construite est basée sur la possibilité de se rassembler librement. Or c’est l’essence des arts du spectacle : se retrouver dans un endroit confiné pour partager une expérience collective et en sortir avec des conclusions individuelles. 

Le théâtre a été créé pour extraire des sujets compliqués de la vie quotidienne, les mettre sur scène, créer une distance, un recul, pour que l’on puisse ensemble regarder ces problèmes et repartir avec un autre avis, ou juste un avis sur nous-mêmes, sur notre manière de vivre ensemble. 

Dans un monde où l’on nous dit de plus en plus ce qu’il faut penser, on peut -on doit- face aux arts vivants, avoir une opinion, être libre, faire des choix. Avec un spectacle filmé, quelqu’un a fait des choix pour vous. Dans une salle de théâtre ou d’opéra, vous êtes votre propre caméra, vous êtes totalement acteur de la manière dont vous recevez le spectacle, vous construisez votre relation avec lui et c’est un élément extrêmement fort pour nous mettre en relation avec la société.

Être privés des arts vivants – même si l’on comprend pourquoi c’est nécessaire aujourd’hui- c’est être privés de quelque chose qui tend vraiment vers l’essentiel de notre vivre-ensemble.

Gérard Mortier (qui fut notamment directeur du Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles, et de l’Opéra de Paris) disait toujours « Il n’y a pas de démocratie sans le théâtre ». C’est assez fort mais je pense que l’on comprend ce qu’il voulait dire : il nous faut développer notre capacité à prendre des responsabilités de choix et de réflexions. Et le théâtre peut effectivement nous enseigner cela. 

La porte d’entrée c’est l’émotion : « j’aime », « je n’aime pas », mais il y a ensuite le pas supplémentaire qui est le « pourquoi », et si l’on arrive à ce stade, alors on peut dialoguer avec les personnes qui n‘ont pas la même opinion. Or c’est la structure d’une démocratie : il ne faut pas que l’on soit tous d’accord sur les mêmes choses, il faut juste que l’on soit d’accord sur le fonctionnement du discours. 

Être privés des arts vivants – même si l’on comprend pourquoi c’est nécessaire aujourd’hui- c’est être privés de quelque chose qui tend vraiment vers l’essentiel de notre vivre-ensemble. Alors il faut faire avec ce que l’on a. Regarder des spectacles sur un écran, peut-être pour garder en vie la mémoire du vrai spectacle …

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.