Alexandra Ismalone : "Se rassembler, c’est affirmer un pouvoir"

Publicité

Alexandra Ismalone : "Se rassembler, c’est affirmer un pouvoir"

Par
Des gens errent, dansent et profitent d'une free-party à Paris, le 21 novembre 2020
Des gens errent, dansent et profitent d'une free-party à Paris, le 21 novembre 2020
© AFP - Daphne ROUSSEAU

Coronavirus, une conversation mondiale. Le déconfinement est-il synonyme de fête générale ? Pas si simple, comme nous l'explique Alexandra Ismalone, bookeuse pour le label Ostgut Ton affilié au célèbre club berlinois, le Berghain.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise  du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont  ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise  mondiale. La liste de ces contributions à cette Conversation mondiale, entamée le 30 mars 2020, continue de s'étoffer et dépasse à présent les 110 contributions. En outre, chaque vendredi, Le Temps du débat  propose une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements actuels

Bookeuse pour Ostgut Ton, le label de musique électronique allemand affilié au Berghain à Berlin, Alexandra Ismalone nous livre ses aspirations à la fête et à ses possibles à l’heure du déconfinement. 

Publicité

J’espère bien qu’on va se perdre dans la joie, dans l’excès et la musique. On a tous besoin d’oublier la pandémie. À ce titre, il est peut être intéressant de se rappeler ce qu’est le but d’une rave : être unie, éprouver un sentiment d’euphorie collective, de plaisir et de solidarité. En fait, tout ce que la pandémie nous à enlever en étant confinés, isolés, distanciés parmi nos familles ou nos amis. On a là tous les éléments pour une explosion des rassemblements et des fêtes, dès que cela sera de nouveau possible. 

Quoiqu’à Berlin, avec ou sans Covid-19, les soirées ont toujours été très libératrices et excessives. C’est précisément pour cet aspect que les touristes fêtards sont autant attirés par notre ville. 

Cette unité particulière pourrait correspondre à une forme de « liaison musculaire ». Inventée par l’historien de la guerre, William McNeill, ce phénomène renvoie à un sentiment d’euphorie et de connexion ressenti par un groupe de personnes, provoqué par des mouvements rythmés, synchronisés et exécutés à l’unisson. Si ce spécialiste faisait référence à la marche des soldats, on pourrait projeter cette théorie dans la culture rave, où l’on danse principalement selon le rythme, pas la mélodie. Pourquoi ? Car cela permet de bouger à l’unisson. De produire une sorte de lien musculaire avec des gens que vous n’avez jamais rencontrés auparavant. Dans ce contexte, on ressent aisément une forme d’empathie, de plaisir et de solidarité.

Quand on pourra déployer toute l’énergie de nos corps fatigués après un an de crise sanitaire, certains pourraient être frustrés de ne pas pouvoir retrouver la liberté sexuelle, les excès et les marathons de soirées qui s’étalaient sur plusieurs jours, dû aux restrictions sanitaires. Ce niveau de liberté post-Covid, je ne vois pas comment on pourrait y accéder pour le moment. Mais d’autres pourraient aussi en profiter pour faire la fête autrement. Avant le Covid, il y avait à Berlin comme un épuisement général dû au choix infini de fêtes et de festivals, ce qui avait aussi pour conséquence de produire des line-up très similaires et une logique commerciale. La surcharge de soirée avait suscité un développement très agressif et rapide de la scène techno. Les DJ étaient reconnus comme les nouvelles rock star. 

Aujourd’hui, il y a une certaine attente vis-à-vis de la scène électronique pour qu’elle soit plus équilibrée, plus saine. C’est ce qu’on voit déjà à Tel-Aviv, où la scène locale est beaucoup plus mise en avant. Le public, très demandeur de fêtes après un an de restriction, est moins sélectif sur la programmation et accueille avec bienveillance des DJ moins connus mais proches d’eux géographiquement. Mais j’ignore combien de temps ce phénomène pourrait durer. En effet, les artistes internationaux jouent souvent un rôle vital pour le bon fonctionnement d’un club. Et puis on a tendance à retomber rapidement dans nos vieilles habitudes. 

Quoiqu’il en soit, beaucoup d’artistes ont pu profiter de cette pause forcée par le Covid pour se poser, se concentrer sur des projets impossibles à finir quand ils étaient trop occupés à voyager. En ce sens, ce confinement a pu créer des effets positifs pour eux. Nos soirées habituelles seront peut-être renouvelées musicalement. Et les bookeurs, dont je fais partie, pourraient aussi être intéressés par des artistes plus underground, moins dans les radars classiques. 

Il pourrait bien y avoir une plus grande liberté musicale. Et un choix plus large des lieux aussi : déjà avant la pandémie, il y avait cette tendance à vouloir sortir du contexte traditionnel du club. Pour contourner les restrictions liées au virus, de nouveaux lieux festifs pourraient voir le jour. Bien sûr, le club ne disparaîtra pas. 

Il vient d’ailleurs d’acquérir, en Allemagne, le statut de lieu culturel à l’instar des théâtres, des cinémas… La valeur culturelle des clubs a enfin été reconnue – il aura fallu le Covid-19 et tous les dégâts causés dans la branche de l’événementiel pour que le parlement allemand s’en rende compte. 

On pourrait dire que cette crise sanitaire a pu révéler le caractère essentiel du cinéma, du théâtre, mais aussi de la danse et de la musique, qui nous permettent de nous évader, de rêver, de fantasmer, de se chercher ou de se perdre. Pour certains, la vie devient fade voire inutile quand s’évader est rendu impossible.

Cette absence de fête a aussi révélé l’impact que la culture de la nuit peut avoir sur nos villes. Moi-même, j’ai retrouvé une autre facette de Berlin. Notre capitale m’est apparue dans un état pur et honnête. Avant le Covid-19, Berlin se transformait chaque week-end en un festival géant et touristique. Quand je rentrais du travail le vendredi après-midi, je pouvais déjà ressentir cette énergie venue du monde entier, prête à envahir la ville jusqu’au lundi matin. Chaque fin de semaine charrie son habituelle transformation. C’est à s’y perdre parfois. 

Or le Covd a remis les pendules à l’heure. Depuis mars 2020, la ville s’est vidée de ses touristes, les excès de la nuit sont moins nombreux. Ce visage de Berlin, je l’avais connu à mon arrivée, il y a quinze ans. 

Allons-nous retomber dans nos travers passés ? Même si la pandémie nous plonge dans l’incertitude, les gens ne vont pas arrêter de faire la fête. Et si la situation ne s’arrange pas, je ne serais pas surprise de voir naître des mouvements underground, organisateurs de soirées clandestines, car la physiologie humaine nous prédispose à aimer la fête, la danse et la célébration. 

Ces moments illicites peuvent aussi être considérés comme des actes de rébellion pour la défense de nos droits fondamentaux. Et donc des moments essentiels surtout après cette période d’isolement. Finalement, la fête a ceci de commun avec la manifestation : se rassembler, c’est affirmer un pouvoir.