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Alexis Lévrier : "Ce pouvoir ne trouve pas la bonne attitude vis-à-vis de la presse"

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Emmanuel Macron lors de ses voeux à la presse à l'Elysée, le 15 janvier 2020. Le président de l’association de la presse présidentielle, Olivier Bost, y avait notamment regretté de trop rares échanges directs entre le Président et les journalistes.
Emmanuel Macron lors de ses voeux à la presse à l'Elysée, le 15 janvier 2020. Le président de l’association de la presse présidentielle, Olivier Bost, y avait notamment regretté de trop rares échanges directs entre le Président et les journalistes.
© Getty - Antoine Gyori / Corbis

Entretien. Face aux critiques, le gouvernement vient finalement de revenir sur sa sélection en ligne d'articles de fact-checking de plusieurs grands médias, concernant la pandémie de Covid-19. Selon le spécialiste de l'histoire du journalisme Alexis Lévrier, "cette initiative est dramatiquement maladroite".

Le ministre de la Culture Franck Riester a annoncé mardi 5 mai la suppression de la page "Désinfox coronavirus" du site du gouvernement français. Sur cette page mise en ligne le 30 avril, on trouvait une sélection d'articles sur la pandémie de Covid-19, dans le but de lutter contre "la prolifération de fausses informations". "Sont référencés sur cette page, pouvait-on y lire, les articles des médias français, depuis le 15 avril, disposant d'une rubrique fact-checking depuis au moins 2 ans ; d'une équipe fact checking spécialisée ; et d'un accès gratuit au contenu." L'initiative, annoncée par un tweet très critiqué de la porte-parole du gouvernement, a rapidement provoqué la colère de nombreuses rédactions. Une trentaine ont dénoncé un "florilège d’articles estampillés fiables" dans une tribune publiée le 3 mai

"En distinguant tel ou tel article sur son site, le gouvernement donne l’impression, dans un mélange des genres délétère, de labelliser la production de certains médias. Selon cette même logique, les autres ne seraient pas dignes d’un imprimatur que l’État n’a pourtant aucune légitimité à délivrer dans un pays où la liberté de la presse est une liberté fondamentale", estimaient les signataires. Le lendemain, le Syndicat National des Journalistes, première organisation de la profession, déposait un référé-liberté pour atteinte à la liberté de la presse.

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La création de cette page "Désinfox coronavirus" est une maladresse du pouvoir en place qui, depuis le début du quinquennat, fait preuve d'une grande défiance à l'égard de la presse, selon Alexis Lévrier, maître de conférences à l'Université de Reims, spécialiste de l'histoire du journalisme et chercheur associé au Gripic, que nous avons interviewé lundi 4 mai, avant l'annonce de cette suppression.

Selon vous, ce quinquennat a-t-il plus qu'un autre instauré un climat de défiance à l’égard de la presse ?

Oui, je pense qu’il y a une spécificité de ce quinquennat. Il y a une faiblesse propre au macronisme : Emmanuel Macron lui-même et la plupart de ceux qui l’entourent ne connaissaient pas la presse. Ils n’avaient pas de parcours d’élu local et donc pas l’habitude de ce compagnonnage que connaissent les hommes et femmes politiques lorsqu’ils font carrière : ils sont obligés de travailler avec la presse et de côtoyer des journalistes. Ils ont réussi une Blitzkrieg remarquable et une fois arrivés au pouvoir, ils ont manqué de relais médiatique. Emmanuel Macron voulait être un Président jupitérien par opposition à François Hollande : l’idée d’un Président qui refuse la proximité avec les journalistes. 

Lors de ses voeux à la presse en 2018, il avait bien dit qu’il voulait une "saine distance" avec la presse et que la consanguinité, c’était terminé. Il a vu de l’intérieur, comme secrétaire général adjoint puis comme ministre de l’Économie, les failles de la gouvernance Hollande qui a été d’une trop grande porosité entre la presse et le Président qui a continué à côtoyer des journalistes. D’où ces livres d’entretien à la fin du quinquennat, dont un, "Un Président ne devrait pas dire ça...", a largement contribué à l’empêchement du président de la République. Emmanuel Macron a pensé qu’il fallait revenir à une forme de solennité, de sacralité du pouvoir et donc de distance. L’image du Président jupitérien renvoie à Jacques Pilhan, le communicant de François Mitterrand. Emmanuel Macron s’est mis dans les pas de ces chefs d’État qui ont voulu un pouvoir très vertical, caractérisés par une forme de volonté de tenir la presse à distance et en même temps de l’utiliser. Or ces deux tentations, on les a eues sous ce quinquennat - d’où le rôle de la presse people, de Mimi Marchand, de l’agence Best image, de certains journaux dont le Président est proche. Pour le reste de la presse, il y a eu toute une suite d'humiliations qui ont commencé très tôt. On sait que pour son premier déplacement en Afrique quelques jours après le début du quinquennat, il voulait choisir lui-même les journalistes qui allaient l’accompagner. Il a voulu trier bons et mauvais journalistes et en démocratie, ce n’est pas acceptable. Ça l’était peut-être davantage sous l’ère Mitterrand et c’est là qu’il y a une erreur : il a confondu les époques. Les lecteurs eux-mêmes n’acceptent plus que le pouvoir exerce une telle tutelle sur la presse.

À réécouter : Fact-checking sur la Covid-19 : quel rôle pour le gouvernement ?

À quelle époque doit-on remonter pour retrouver une relation aussi particulière entre la presse et le pouvoir ?

Le rapport entre pouvoir et journalisme n’est jamais simple et c’est plutôt bien qu’il ne soit pas simple. Il n'y a pas de bonne distance. On n’arrive jamais à trouver l’équilibre parfait. Même François Hollande qui était très respectueux des journalistes - et qui en était peut être trop proche - a eu la tentation d’intervenir dans le bon fonctionnement des médias. Après la une de Closer sur le scooter début 2014, il a dit au départ qu’il n’attaquerait pas ce journal. Mais quelques mois plus tard, à l’occasion d’une autre polémique, quand le même journal a publié des photos de Florian Philippot et de son compagnon, l’État a accepté de diminuer les subventions du journal après une pétition. Depuis toujours, la presse française est très dépendante des aides publiques. Dans tous les pays, la fiscalité est une arme dont on se sert quand on ne peut plus intervenir directement sur les médias. La presse people sous François Hollande a perdu l’aide postale, la plus anciennes des aides publiques. A posteriori, c’est difficile de le voir autrement que comme une vengeance. Cette question des aides fait planer le doute sur les intentions du pouvoir parce que c’est le pouvoir qui classe des journaux dans de grandes catégories, or ces classements sont nécessairement subjectifs. 

On peut penser à François Mitterrand qui n’hésitait pas à mettre sur écoute Edwy Plenel lorsqu’il avait contribué à révéler l’affaire du Rainbow Warrior dans les pages du Monde. On sait qu’en 1981, des gens trop marqués politiquement comme Jean-Pierre Elkabbach se sont retrouvés au chômage parce qu’ils ont déplu au prince, quitte après à les réutiliser. Les temps ont changé. Une présidence ne peut plus être autant jupitérienne ou en tout cas plus avec les mêmes armes. Dès qu’il y a aujourd’hui des vélléités du pouvoir de se mêler trop directement du contenu des journaux, ça suscite des levées de boucliers qui n’existaient pas sous Mitterrand. On peut remonter encore au général de Gaulle. Au sein de la radio publique, certains journalistes ont été exclus parce qu’ils avaient couvert des événements de Mai 68 d’une manière qui avait déplu au pouvoir. Pompidou disait que l’ORTF, c'était la voix de la France. Il y avait une volonté de tutelle directe, avérée. Au point que l’architecte de la Maison ronde voulait y mettre des appartements du ministère de l’Information.

Mais d’après vous, il s’agit cette fois-ci d’une maladresse de la part du gouvernement.

C'est une maladresse parce que ça se retourne contre le pouvoir. Cela montre aussi que ce pouvoir ne trouve pas la bonne attitude vis-à-vis de la presse. Il cherche ses marques. Il a bien vu que la posture purement jupitérienne avait échoué. Il a essayé de revenir - on l’a vu depuis l’affaire Benalla - à une relation normalisée avec la presse, mais il n’y parvient pas faute de réseaux peut-être, d’habitude, de pratique. Il y a aussi le problème de Sibeth Ndiaye : comme responsable de la communication, elle déplaisait déjà à beaucoup de journalistes parce qu’elle les tenait à distance, elle les traitait avec beaucoup de brutalité. Et elle assumait une part de mensonge : l’Express avait révélé qu’elle assumait de mentir pour protéger le Président. À la limite, comme chargée de communication, vous pouvez le faire : Jacques Pilhan le faisait sauf qu’il ne le disait pas. Mais comme porte-parole du gouvernement, elle ne peut pas utiliser le mensonge. Ce n'est pas du tout le même rôle.

Il y a aussi le contexte du coronavirus : il y a une exigence de transparence dans tous les pays du monde et dont tous les gouvernements sont obligés de tenir compte. Le problème est que cette tentation du mensonge, du demi-mensonge, de la rétention de l’information s’est prolongée en France. Libération et Mediapart ont révélé qu’on a menti sur les masques, sur les tests. On a eu des déclarations qui prétendaient tenir compte de la situation sanitaire alors qu’elles étaient en fait adaptées à une situation de pénurie : on n’avait pas de masques. On a menti au moins par omission et parfois plus que ça à la presse et donc à la population. Il y a une crispation de ce pouvoir qui peut expliquer la maladresse à laquelle on vient d’assister. 

Dans toutes les crises, il y a le besoin d’une partie de l’opinion publique de trouver des boucs émissaires, de remettre en question les vérités officielles et le travail des médias. Ce type de liste ne peut que corroborer cette lecture complotiste de l’actualité. Tous ces lecteurs qui pensent que les médias leur mentent vont se voir conforter dans leur scepticisme. Ils vont vouloir s’informer ailleurs ou se "réinformer". Marine Le Pen encourageait la "réinformation" : l’utilisation de médias alternatifs pour contourner les médias dominants, y compris lorsqu’il font bien leur travail. Or, je crois que dans cette crise, la presse dans son ensemble fait bien son travail. Cette liste peut donner à l’opinion publique le sentiment que les médias mainstream sont au service du pouvoir et ça, c’est catastrophique.

D’autant qu’on a vu que les théories du complot vont bon train concernant l'origine de cette pandémie.

Évidemment, ce sont des périodes où l’opinion est bousculée. La demande d’information est très forte. Il se trouve que cela intervient peu de temps après les "gilets jaunes". Les "gilets jaunes" ont été caractérisés par l'utilisation de médias alternatifs pour contester les médias dominants. Les groupes Facebook de cette époque-là existent toujours et beaucoup se sont mis au service de cette lecture complotiste de la crise du coronavirus. Une partie de l’opinion est prête à croire qu’on lui ment. 

Dans les semaines qui ont précédé le confinement, des réseaux complotistes disaient qu’il n’y avait pas de crise, pas de virus. Je me souviens d’une vidéo de Dieudonné qui disait qu'on n'avait jamais vu les malades, les gens mis en quarantaine et qu'il fallait se poser des questions parce qu'on ne parlait plus des retraites, des sujets sociaux. Une fois que le virus s’est imposé à nous tous, cela a été l’inverse : en fait, ce virus est peut-être fabriqué, peut-être d'origine humaine, ce serait une guerre bactériologique... Et il y a des médicaments pour les riches et on nous les cache... Le hashtag #IlsSavaient a été utilisé quand Emmanuelle Wargon [secrétaire d'État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire, ndlr] a dit qu’elle avait été testée positive avec peu de symptômes. Beaucoup de gens disaient  : "Regardez, il y a une médecine à deux vitesses. Il y a ceux qui peuvent être testés, ceux qui ont des masques et nous qui n’en n'avont pas." Tout un discours d’opposition entre le petit peuple et des élites qui seraient protégées du virus. C’est pour cela que cette initiative est dramatiquement maladroite : ceux qui pensent que les médias dominants leurs mentent se sentent confortés par l’existence d’une liste de "bons" médias.

À réécouter : La crise du Covid-19 change-t-elle notre rapport aux médias ?

À lire aussi : Salle de presse de l'Elysée : une histoire de transparence