Alger la révolutionnaire de Frantz Fanon aux Black panthers, par Elaine Mokhtefi

Elaine Mokhtefi à Alger
Elaine Mokhtefi à Alger

Alger la révolutionnaire de Frantz Fanon aux Black panthers, par Elaine Mokhtefi

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Alger la révolutionnaire de Frantz Fanon aux Black panthers, par Elaine Mokhtefi

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Elle sera un pilier de la révolution mondiale dans l’Algérie des années 1960 auprès de Frantz Fanon, puis des Black Panthers. Voici la vie d'Elaine Mokhtefi, journaliste américaine qui vient de sortir ses mémoires en France, et qui prodigue ses conseils, pour la mobilisation algérienne actuelle.

Fille de prolétaires juifs américains, elle sera une amie du tiers-mondiste Frantz Fanon, avant de devenir un pilier de la révolution mondiale dans l’Algérie des années 1960 auprès des Black Panthers. Aujourd'hui, elle regarde la révolte algérienne avec ses yeux sages et malicieux d'une femme de 91 ans. Elle raconte dans un livre qui paraît aux éditions La fabrique la folle aventure de l'Alger des années 1960-1970, alors capitale mondiale de la révolution. 

La Grande table idées
33 min

Une jeunesse d'engagements

Elaine Mokhtefi : "Aux Etats-Unis, j’avais été victime de l’antisémitisme quand j’étais jeune. Ça m’a rendue sensible aux victimes de toutes sortes : du colonialisme, de l’impérialisme. On voulait la paix et la justice à travers le monde.

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À 23 ans, elle débarque de New York dans le Paris de l’après-guerre. Militante anticoloniale et antiraciste de la première heure, sa rencontre avec des ouvriers algériens dans le cortège du 1er mai 1952 est fondatrice de son engagement. Suisse, Belgique, plusieurs pays d'Afrique... : partout dans le monde, elle s’engage pour l’indépendance de l’Algérie. Pour animer le bureau du gouvernement provisoire de la république algérienne, elle retourne vivre à New York. 

À 30 ans, au Ghana, à la conférence panafricaine des peuples, elle se lie d’amitié avec avec le tiers-mondiste Frantz Fanon. Elaine Mokhtefi raconte : "Un jour, il m’a demandé ce que je voulais d’une relation avec un homme. Et j’ai dit que j’aimerais bien mettre ma tête sur l’épaule de quelqu’un. Et il m’a dit : “Non, non, non, reste sur tes deux pieds, et va vers les objectifs que tu choisis toi-même.”"

Du Grain à moudre
39 min
De droite à gauche : Elaine Mokhtefi, Eldridge Cleaver et Kathleen Cleaver
De droite à gauche : Elaine Mokhtefi, Eldridge Cleaver et Kathleen Cleaver
- Collection personnelle d'Elaine Mokhtefi

Alger, capitale mondiale de la libération des peuples

En 1962, à l’indépendance, elle rejoint son amant algérien. Mais elle n’épouse que la cause, pas l’homme. Elle se retrouve dans la ville qui deviendra la capitale mondiale de la révolution pendant 10 années d’euphorie, de liberté, d’espoir : Alger. Un carrefour pour les mouvements de libération et antifascistes : guérilleros, Viêt-Congs, Palestiniens...

Conscients de leur infériorité militaire, les indépendantistes algériens avaient mobilisé depuis longtemps à l’international. Elaine Mokhtefi raconte : "Mandela par exemple, a été reçu dans le maquis algérien en 1951. Il a écrit par la suite qu’il y était “devenu un homme”.

Après 132 ans de colonisation, on ne comptait que quelques centaines de diplômés algériens pour refonder le pays. A nouveau en 1962, la jeune nation socialiste s’appuie sur les forces venues d’Afrique, du bloc soviétique Tunisie, France, Maroc, Yougoslavie, Cuba, Chine, Bulgarie, Égypte, Syrie, Liban, Union soviétique... Antithèse des “pieds noirs”, on les appelle les “pieds-rouges”.

Elaine Mokhtefi poursuit : "Et donc des gens sont venus du monde entier. Des équipes médicales, des techniciens, des avocats, des enseignants, etc. pour aider à mettre sur pieds un pays." Seule américaine dans l’administration algérienne, Elaine devient journaliste, interprète pour Bouteflika. 

En 1969, elle organise le mythique premier festival culturel panafricain : "Quelqu’un a dit une fois que c’était plus que Woodstock. C’était extraordinaire, il y avait 31 pays africains, 6 mouvements de libération…  des nuées de femmes voilées avec des enfants, qui restaient presque toute la nuit écouter la musique." 

Elaine rencontre alors un dirigeant des Black Panthers en exil : le charismatique Eldridge Cleaver. Elle rend possible leur implication anti-coloniale, anti-impérialiste et anti-raciste en Algérie. Toutes les organisations de libération ont leur bureau à Alger : antifranquistes, front de libération du Québec… C’est depuis cette "babylone" selon le terme d'Eldridge Cleaver, que Les Black Panthers travaillent avec les Allemands de la “Fraction armée rouge” à des détournements d’avion qui passent par l'Algérie.

L'amour d'une vie et l'exil

Entre Nina Simone, Fidel Castro, Simone de Beauvoir et Jean Genet, Elaine rencontre l’homme de sa vie, un ancien combattant de l’indépendance, Mokhtar Mokhtefi. 

"C’était un homme très intelligent. Il cherchait la justice en toute chose. Je le regrette tous les jours."

Prise dans les tensions entre le nouveau président, Boumédiène, et l’ancien, Ben Bella, marié depuis sa prison à une amie à elle, Elaine est expulsée d’Algérie en 1974 : "Zohra était mon amie, elle a épousé Ben Bella en prison, alors les services [secrets] ont cru que c’était peut-être intéressant de me faire travailler pour eux, ce que je trouvais inintéressant en diable."  

Elle ne retournera en Algérie que 44 ans plus tard, quelques mois avant une nouvelle mobilisation en Algérie, pour laquelle, à 91 ans, elle donne les ingrédients de toute révolution réussie : "Il faut une idée très forte. Il faut beaucoup de camarades sur lesquels on peut compter. Il faut beaucoup d’enthousiasme. Il faut croire profondément en son idée. Mon espoir est avec eux. J’ai les doigts croisés, et je retiens mon souffle."

Mokhtar et Elaine Mokhtefi
Mokhtar et Elaine Mokhtefi
- Collection personnelle d'Elaine Mokthefi

À lire  

Alger, capitale de la révolution
d’Elaine Mokhtefi
La fabrique, 2019

À écouter

La Grande Table, avec Elaine Mokhtefi