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Ali Benmakhlouf : "Nos vies sont en conférence les unes avec les autres"

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Le monde en discussion.
Le monde en discussion.
© AFP - NASA

Coronavirus, une conversation mondiale. Un mot de la fin ? Personne ne le sait, puisque l'incertitude est devenue un principe. À cela, le philosophe Ali Benmakhlouf, auteur du livre "La Conversation comme manière de vivre", nous propose sa conclusion, conversation ultime, conversation mondiale.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains  du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ».  Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici. Retrouvez plus de soixante-dix textes, de la Mauritanie au Chili, en passant par la Nouvelle-Zélande, et des auteurs, autrices, qu'ils soient poètes, historiens, artistes ou philosophes, pour tenter de saisir l’événement que nous traversons. 

Aujourd'hui, le philosophe Ali Benmakhlouf__, professeur à, l'Université de Paris-Est Créteil, membre Senior de l’Institut universitaire de France propose une dernière conversation, sur ce que signifie converser à l'heure de la COVID-19.

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Tant de mots pour dire la conversation !

Tant de mots pour dire la conversation ! « La conférence » est le mot consacré par Montaigne, et qui a le sens de « notre » conversation. Quand il utilisait ce terme de « conversation », c’était pour dire la relation humaine. Aussi, la conversation était « un commerce » humain. Ce mot n’avait aucunement le sens d’une marchandise échangée contre de la monnaie. 

En ce temps de confinement dont nous sortons progressivement, a-t-on conféré, conversé, commercé ? Le commerce, depuis que l’économie s’est désocialisée, depuis qu’elle n’est plus imbriquée avec le reste de la vie sociale, a perdu son sens de relation humaine. Sous l’effet d’un capitalisme triomphant, il a été largement mis à l’arrêt. Quant à la conférence et à la conversation, les enseignants, par exemple, ont été invités à parler à distance : de nouveau une dés-imbrication sociale. L’interaction qui se passe en général en cours, dans une salle, a été fortement réduite : les étudiants n’étaient pas tous connectés : quand ils l’étaient, ils n’étaient pas tous audibles, et quand le professeur parlait, sa parole n’avait pas cette puissance de réciprocité magnétique qui advient en cours et qui fait qu’elle lui appartient pour moitié et pour moitié à ses élèves. 

En dehors de ce cadre pédagogique, la conversation, le commerce humain, la relation, l’être avec, l’être-ensemble ont été amputés de l’expression du corps vivant dont la gestuelle, le déplacement, la position sont un langage essentiel dans une conversation : le ton, la voix, le souffle même se sont faits rares, ne passaient plus qu’au crible de la technologie numérique et subissaient les effets d’une interruption momentanée, d’une mauvaise connexion, d’un son devenant souvent saccadé avec des bouts de syllabes pas toujours entendus. La distance physique s’est muée en distance sémantique. Elle n’est pas d’emblée « distanciation sociale », mais distance physique avec des effets sociaux : perte de l’action commune engagée dans un espace public, commun. 

Il y eut cependant des inventions et des contournements de tant d’obstacles sémantiques et sociaux de la conversation. Il s’agissait, pour beaucoup, de retrouver le poids de la métaphore à laquelle certains philosophes comme Montaigne et Wittgenstein ont eu recours pour comprendre le phénomène conversationnel : le lancer de balle, dans un jeu de paume pour Montaigne, dans un court de tennis pour Wittgenstein : on se déhanche, on attend de voir comment la balle/parole nous sera lancée, on remue, on s’ajuste physiquement pour répondre, comme, par exemple, quand on prend par le bras quelqu’un pour lui parler en aparté, devant une fenêtre, discrètement. 

Le signe d’un destin commun

Qu’a-t-on pu faire, en cette période de confinement, en lieu et place de tout cela ? Il y eut les fenêtres et les balcons, mais tout autrement, pour retrouver la nécessaire adresse à l’autre quand on parle, il y eut aussi les pancartes ou les banderoles suspendues aux fenêtres, indices d’une parole qui espère survivre dans un énoncé sans être une phrase, ni une proposition, quelque chose à la lisière du réel, et qui prend la forme d’une revendication : « Grève des loyers ! », « Tous avec les soignants », « J+n du confinement », etc. 

A aucun moment la parole ne fut confinée, malgré la fermeture des cafés, des restaurants, la suspension des fêtes, toutes occasions propices à la conversation et à ses avatars le babil mondain que Proust nommait « le marché de la conversation ». Celle-ci a continué autrement, elle a plus ressemblé à la bulle d’une bande dessinée qu’à la balle de tennis : même dans un terrier, Alice trouve mille occasions de converser, avec elle-même quand elle se réprimande, avec toutes sortes d’animaux auxquels sa situation onirique a conféré une parole. Ne pouvant être envoyée à l’extérieur dans une immédiateté réciproque de coup contre coup, ne pouvant être adressée physiquement, la parole des personnes confinées s’est constituée comme une lettre adressée, comme une bulle de bande dessinée, comme un article digital voulant mimer la balle de tennis et retrouvant, grâce aux plateformes numériques, une résonance un peu partout, comme une « conversation mondiale »; parfois en raison d’une impuissance de moyens ou d’une vulnérabilité extrême, la parole fut lancée comme une bouteille à la mer. Songeons à la violence conjugale, au texto envoyé à la hâte à son pharmacien, à son médecin, ou à un proche pour indiquer la violence subie.

Le signe d’un destin commun ne se mesure pas seulement à l’action faite ensemble, mais aussi à l’absence d’action, à cette non action que fut le confinement, promue en forme de vie généralisée, en vue de ne pas nuire. « Primum non nocere » : jamais ce principe médical n’eut tant de force. C’est lui qui est devenu conducteur des autres principes d’éthique médicale comme celui de justice (le même soin pour tous), ou d’autonomie (une égale acceptation du confinement).

Dans cette non action cependant, nos frustrations, nos impuissances auraient été doublement vécues si nous n’avions pas le moyen de les partager, de les communiquer. Le premier bénéfice de les mettre en conversation, par tous les moyens disponibles (correspondance, courriels, lettres ou mots lus à la radio, etc.), est de rompre l’isolement, le repli. Ces deux mots ne signifient pas « solitude », mais solitude subie. Être seul sans l’avoir choisi ne peut être supportable que si c’est un destin commun comme a pu l’être le confinement. Et il est encore plus supportable quand la contrainte extérieure qui l’impose, rencontre la responsabilité commune qui s’y résout. Et cette rencontre même entre la contrainte et la responsabilité se fait par la formulation des questions, des doutes, des controverses. 

Inventer bien des formes à la conversation

Dans les dialogues platoniciens, Socrate, non seulement ne fuyait pas les contradictions, mais il les recherchait, en riait, pour finalement déclarer son amour   du point d’interrogation comme le disait Hanna Arendt. On a pu inventer bien des formes à la conversation en cette période de confinement et aussi bien des niveaux conversationnels : questions des citoyens, selon la priorité qu’ils donnent aux problèmes qu’ils vivent, confrontées à la fois à l’expression des experts en santé publique, et à celle des décideurs politiques. On a pu assister à l’expression d’un débat issu de la confrontation des avis des uns et des autres, comme moment démocratique majeur. 

Reconnaître à quel moment la parole des médecins est entendue, à quel moment elle passe le relais aux décideurs politiques, comme on envoie la balle ou passe un relais, est un exercice difficile, car on ne sait jamais à l’avance quel est le kairos, le moment opportun, pour une décision qui concerne la santé de tous au sujet d’une pandémie qui garde encore ses zones d’ombre : obligation d’action sur fond d’incertitude. Personne n’en a la science infuse ou exclusive. Le débat public et argumenté reste le garant de ce moment, et le chemin tortueux que traversent nos incertitudes et nos controverses est en même temps le signe de la validité, de l’efficacité même de ce qui est décidé. Ce qui menace la conversation disait Montaigne c’est la sottise et la colère. Interrompre quelqu’un en élevant le ton pour le faire taire, c’est l’arrêter. Afficher des certitudes dans un univers cerné d’incertitudes est certes signe de bêtise. Celle-ci, disait Flaubert, va « hâter notre fin »

On pouvait déplorer, avant la pandémie, que la science fût si peu incarnée. Peu de gens pouvaient donner le nom propre de médecins ou de savants dont les travaux comptent. Ce n’est plus le cas avec la pandémie. Les scientifiques ont pris la parole dans l’espace public et médiatique : cette parole a contribué non seulement à alerter l’ensemble de la population sur les gestes préventifs, mais aussi à faire accepter des risques, alors même que spontanément la population développe une peur à l’égard des risques encourus. Dans notre « société du risque », titre de l’ouvrage d’Ulrich Beck, « plus on réduit le risque, plus ce qui en reste paraît insupportable à la population » (Tocqueville), paradoxe dû au fait que les mesures de prévention ont tendance à transformer le risque en sur risque. 

Les scientifiques ont pu, à leurs dépens parfois, mesurer les malentendus, les opacités de la communication, la méfiance qu’ils engendrent chez les politiques et chez nombre de citoyens, une fois que leur parole sort de l’espace limité de la conversation scientifique entre pairs. 

Le consensus scientifique a ceci de commun avec le consensus politique que tous les deux sont des constructions. Certes les processus de validation de l’un et de l’autre diffèrent. Dans une démocratie, la tension est permanente entre pouvoir de la majorité et le droit de la minorité, elle conduit à des actions politiques toujours discutables parce que discutées. Dans le cas des sciences, c’est moins la notion de tension que celle de controverse et aussi celle d’incertitude qui dominent. L’incertitude se décline sous plusieurs formes : 1) il y a l’incertitude qui émane d’une recherche à long terme dont les données restent partielles pour longtemps alors même que le temps de l’action n’attend pas. Cette incertitude est celle du déficit des données. La pandémie actuelle fournit un bon exemple de déficit de données : trop d’hétérogénéité des cas, difficulté de comparaison avec les pandémies précédentes, etc. Certes, les modélisations et l’observation pallient un peu cette incertitude, mais elles ne sauraient la réduire tout à fait. 2) Il y a aussi l’incertitude liée au seuil qui fait passer du risque potentiel au danger réel. 3) Il y a enfin l’incertitude qui naît du désaccord entre les scientifiques, cette incertitude couplée à la précédente, relative au danger, ouvre la voie à l’action politique qui tranche, et qui le fait le moins mal possible quand elle-même émerge de la délibération publique. 

Nos vies sont en conférence

Les scientifiques en situation d’incertitude ne parlent pas d’une même voix, les décideurs politiques, en raison de leurs convictions, de leurs agendas, ne parlent pas d’une même voix. La conversation entre ces deux instances a donné lieu à des situations fort diverses : pas même confinement partout, confinement retardé (Royaume Uni) ou simplement recommandé (Suède) dans certains pays, prolongé, ou réduit dans d’autres, strict avec couvre-feu, souple avec des recommandations, mi souple mi strict avec des contraintes, etc. 

A tous ces niveaux, on peut dire que nos vies sont en conférence les unes avec les autres, non seulement en raison de leur destinée commune, mais aussi en raison des différentes strates de conversation publique qui les font s’enchevêtrer, se co-impliquer, interagir, être en « commerce » les unes avec les autres. 

Ce commerce n’est pas totalement transparent. Les mots émis par les uns ne sont pas de même usage pour les autres. Quand les épidémiologistes disent « surveiller, tracer, isoler », certains citoyens, par crainte d’un usage excessivement sécuritaire de ces verbes, voient advenir une société de contrôle et de réduction des libertés. On peut espérer qu’une délibération publique réduise les malentendus et la méfiance, sans jamais prétendre accorder tout à fait une société aux moyens qu’elle engage. Cette inadéquation, ce désaccord sont aussi des gages et des signes démocratiques quand ils sont sans cesse rebattus par le discours, à l’instar de nos conversations qui ne cessent de dire une chose et d’en viser une autre. Refuser à toute une population les formes élémentaires de la communication verbale, comme cela se fait aujourd’hui pour la population ouighour, c’est la mettre en danger.  La phrase qui ne s’énonce pas se boit comme un poison.   

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat » et la précieuse collaboration de Pierre Ropert, Hélène Combis, Antoine Lachand, Sébastien Lopoukhine et le service web de France Culture.

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.