Alice Kaplan : "Depuis l'élection de Trump, nous vivons une histoire qui dépasse tout roman"

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Alice Kaplan : "Depuis l'élection de Trump, nous vivons une histoire qui dépasse tout roman"

Par
Alice Kaplan
Alice Kaplan
- C. Hélie - Ed. Gallimard

Coronavirus, une conversation mondiale. L'écrivaine et historienne américaine Alice Kaplan décrit les difficultés à raconter le réel dans un climat de contre-vérités entretenu par Donald Trump depuis 2016.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions (plus de 70 à ce jour) en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

Alice Kaplan est écrivaine et historienne américaine. Elle enseigne la littérature française à l’Université Yale (États-Unis), et est notamment l’autrice de En quête de "L’Étranger" (2016). Elle est aussi directrice du Whitney Humanities Center, un centre de recherche de sciences sociales affilié à l’Université Yale. 

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Alice Kaplan est l'autrice du Tract d'octobre publié chez Gallimard, intitulé _"_Turbulences-USA, 2016-2020". Elle décrit, par la forme du récit, les quatre années passées sous la présidence de Donald Trump. Une version particulière puisque l'Américaine avait rendu une première mouture en mars dernier. Mais le confinement fut déclaré en France et les librairies contraintes de fermer. Alice Kaplan a finalement remis son Tract à la rentrée, enrichi d'un post-scriptum où elle raconte son mois de septembre. Elle nous décrit ici, à la manière d'une post-post-scriptum, le rapport que le candidat républicain entretient avec la vérité, après un tumultueux mois d'octobre. 

Il me semble que, depuis 2016, on a touché à la narration même, à la possibilité de raconter ce qui nous arrive. Nous n'arrivons pas à croire, jour après jour, que nos plus simples certitudes sur la stabilité de la démocratie aient pu être si facilement brisées, en si peu de temps. Il y a aussi le fait, également lié à cette narration, que les crises se succèdent à un tel rythme que nous sommes perpétuellement dans un état de sidération. J'ai lu un tweet d'un scénariste travaillant pour la télévision qui disait, à la suite du premier débat Trump-Biden : "Cette histoire ne passerait dans aucune salle de rédaction … This wouldn't last 10 seconds in a writer's room..." Il y a aussi cet ami romancier qui a trouvé une belle formule : "Trump a quand même réussi à repousser les limites de la fiction."  

Quel lien, alors, à la vérité si nous vivons une histoire qui dépasse tout roman ? Une histoire qui semble d’ailleurs interminable, car les romans doivent avoir un début et une fin. 

Vous m'avez demandé d'écrire un post-post scriptum parce que, depuis que j'ai bouclé mon "Tract" pour la deuxième fois au mois de septembre [NDLR : Alice Kaplan avait terminé un premier Tract en mars 2020, mais le confinement en France a contraint l’auteure à écrire une version ajoutée, terminée à la rentrée], il nous est arrivé : la mort de la juge Ruth Bader Ginsburg et la nomination d’Amy Coney Barret qui menace l'équilibre de la Cour Suprême ;  la comédie des débats où Trump se comporte comme un enfant coléreux ;  puis, quelques jours après, Trump atteint du Covid, dopé aux stéroïdes, et qui se vante d'avoir vaincu le virus par sa virile personne car il ne s'est jamais senti aussi bien... et j'en passe. Ce post-post scriptum ne peut résoudre le problème, car il reste tout ce qui nous arrivera après le 3 novembre.

Ce n'est donc pas pour rien que l'analogie des séries télé m'est venue et revenue, en écrivant Turbulences, USA. A quand le dernier épisode de The Apprentice ? [NDLR : série créée en 2004 où Donald Trump, alors seulement chef d’entreprise, dirigeait des entretiens d’embauche pour ne garder, finalement, qu’un candidat]. Quand pourra-t-on lui dire : “Vous êtes viré” ?  Ce dernier épisode auquel on rêve tant. “L’élection la plus importante de nos vies”, entend-on toute la journée sur la National Public Radio. Mais l’histoire ne fait que commencer le 4 novembre. D’abord, nous devrons attendre longtemps avant que les votes ne soient comptés. Mais surtout : Trump menace de n’accepter aucun résultat qui l’obligerait à quitter la Maison Blanche.  

Me réveiller le 4 novembre et me dire que le cauchemar est fini. Savoir que nous hériterons, certes, des problèmes issus de ces quatre années terribles, mais que le voile du mensonge est levé. Ces idées sont-elles réalistes ? 

Je sais que toute libération comporte des risques. Trump pourra bien être vaincu, mais le trumpisme va perdurer. Devons-nous nous préparer à des protestations dont l’ampleur dépasserait tout ce que l’Amérique a connu ?  Avant, les coups d’Etat, c’était toujours ceux des autres.    

L'invraisemblance de ce président, ses outrances et ses outrages, sa politique, ses manipulations, créent une étrange désorientation. J'ai évoqué dans mon Tract la lassitude du "je-n'en-peux-plus" ce qu’on appelle en anglais "outrage fatigue". Chaque fois que Trump qualifie une critique de fake news, nous devons remettre le faux à sa vraie place. Travail de Sisyphe.   

Avant-hier, je suis allée à la Poste, où je vais souvent, par soutien, depuis que Trump s’est mis à menacer le système postal.  L’employé, jetant un coup d’œil aux cartes que j’envoyais pour encourager le vote en Géorgie, m’a lancé :  “Oui, oui, je vote Biden, vous voyez, je vote pour un cadavre.” Impossible de savoir s’il se moquait de moi parce qu’il était pro-Trump, ou s’il était vraiment soucieux de la santé de Biden et qu’il votait par résignation. C’est le genre d’échange qui sied à cette période si intense, deux semaines avant l’élection.  Les amis me disent qu’ils se réveillent tous les jours à 4 heures du matin.  Moi aussi. Pour ma part, j’écoute à cette heure-là France Culture ou France Inter, histoire de me changer les idées. 

Il y a quand même des moments d’allégresse.  Ce matin, sur mon téléphone, un texto de la part de Nettie, du mouvement Indivisible, la dame qui m’a livré des cartes postales pour encourager le vote dans différents Etats.  Aujourd'hui, elle nous livre un premier bilan. Cartes postales écrites : 17 484 276.  Nombre de volontaires : 182 331. Soutien financier de la Poste par la valeur des affranchissements : 9,6 millions de dollars. Je me rends compte qu'il faudra aussi s'habituer à ne plus sombrer dans le pessimisme. Ce sera un nouveau monde.

Alice Kaplan

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.

Emmanuel Laurentin et Hugo Boursier 

Le Temps du débat
41 min