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Aller à la fac sans passer le bac : quand l'utopie devenait réalité

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Conférence de Pier Paolo Pasolini aux étudiants de l'université de Vincennes le 26 janvier 1970
Conférence de Pier Paolo Pasolini aux étudiants de l'université de Vincennes le 26 janvier 1970
© Getty - Yves Leroux (Gamma Rapho)

Il y a 50 ans, le centre universitaire de Vincennes ouvrait grand les portes l'enseignement supérieur aux non-bacheliers dans une tentative d'université révolutionnaire.

Alors que l'accès à l'université a rarement été aussi épineux pour les futurs bacheliers aux prises avec les méandres de Parcoursup avant même les épreuves du bac, saviez-vous que leurs aînés ont pu, un jour, se passer du bac pour entrer à la fac ? Résumée comme ça, la phrase est un peu provocatrice : depuis en 1808 et sa création sous Napoléon Ier dans la forme qu'on lui connaît, le baccalauréat est bien considéré comme le diplôme nécessaire pour n'importe quelles études supérieures. C'est le sésame qui donne le droit de poursuivre un cursus après avoir validé des études secondaires pour quiconque obtiendra plus que 10 de moyenne. Pourtant, à la veille des années 70, un petit flottement allait libérer les conditions d'accès à l'université.

C'est mai 68 qui jouera le rôle d'accélérateur pour une idée encore très utopiste dans les années 60 : que les universités acceptent en leur sein des étudiants qui ne seraient pas bacheliers. Le mot d'ordre doit beaucoup à son époque qui voit éclore une vague de revendications pour bousculer déterminisme de classe et vieilles hiérarchies symboliques à l'université. Alors que certains étudiants promis à des carrières intellectuelles s'établissent à l'usine pour y devenir ouvrier, à l'instar de quelques centaines de militants souvent proches du gauchisme politique comme Robert Linhart, qui publiera L'Etabli, d'autres réclament qu'on ouvre grand les portes de la fac pour désenclaver l'accès au savoir comme au diplôme.

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Objectif "un collège par jour"

L'époque est à la massification de l'enseignement supérieur et à la démocratisation de l'enseignement tout court. En 1959, une réforme a porté l'obligation scolaire de 14 à 16 ans et supprimé l'examen d'entrée au lycée. Annie Couëdel, docteur en Sciences de l’Education, rappelle que de 1960 à 1965, on construisait un collège par jour tant le nombre d'élèves du secondaire explose. Et avec lui, le nombre de bacheliers. 

A la porte des universités, les candidats n'ont jamais été aussi nombreux que dans les années qui précèdent immédiatement 1968 : on passe de 200 000 à 300 000 étudiants entre 1950 et 1960, pour atteindre 850 000 inscrits en 1970. Entre 1960 et 1970, la part des étudiants dans la société française passe de 0,5% à un peu moins de 1,5% en dix ans à peine. Même si, en cette période de transition, les non-bacheliers restent majoritaires en France.

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A partir du milieu des années 60, les syndicats étudiants, UNEF et Union des étudiants communistes en tête, réclameront une réforme de l'enseignement supérieur. Sur les tracts et les manifestes de l'époque qu'on peut encore consulter, le terme "démocratisation" se hisse souvent en bonne place. Il a un double sens : les représentants étudiants réclament une ouverture du monde académique aux questions des débouchés, mais aussi une ouverture tout court à des populations qui n'avaient jusqu'alors aucun accès à la fac. 

Dans la foulée de mai 68, la loi Faure (du nom du ministre de l'Education nommé en juillet 1968) se présentera comme une réforme sans précédent de l'université. C'est dans le cadre de cette réforme poussée dès l'été 1968 que naîtra le centre universitaire de Vincennes, qui se construit comme un laboratoire et demeure un haut lieu d'une université contre-culturelle tout au long des années 70. 

Lorsque le centre universitaire de Vincennes ouvre en janvier 1969, l'un de ses objectifs est explicitement d’accueillir largement les non-bacheliers. Un homme y a veillé, il s'appelle Raymond Las Vergnas, et il se rappelle avoir vanté au ministre Edgar Faure le dessein d'une fac pour les non-bacheliers, lors d’une réunion de travail le 5 août 1968. "J'ai fait le rêve d’une université complètement différente où rien ne serait comme avant, une université expérimentale”, expose ce jour-là Las Vergnas à Edgar Faure, qui validera le projet quelques jours plus tard et nommera Las Vergnas “chargé de mission” pour le centre expérimental de Vincennes dès la rentrée 1968.

Plus barbus, mais surtout plus vieux : les étudiants de Vincennes

En janvier 1969, la population étudiante de Vincennes n'est pas si différente de celle d'autres universités, comme la fac de Nanterre qui avait ouvert cinq ans plus tôt. Mais dès les années 1970-1971, lorsque Vincennes devient officiellement "université Paris VIII-Vincennes", on observe que sa population se distingue : plus âgée, plus active et moins soucieuse d'un diplôme professionnalisant, elle est surtout beaucoup plus fournie que les autres facs en étudiants non-bacheliers. Alors que l'âge moyen est plutôt de 22 ans dans les autres facs, il dépasse 26 ans à Vincennes.

Une anecdote circule depuis cette toute première rentrée dans cette université singulière : lors des premières vague d'inscription à l'université de Vincennes, le tampon destiné à valider l'admission des futurs étudiants aurait été dérobé. Jean Gattegno, le prof d'anglais dévolu aux inscriptions, centre névralgique de la révolution façon Vincennes, n'aurait pas bronché. Si bien qu'un certain nombre d'étudiants se seraient en somme auto-inscrits et parmi eux, moult non-bacheliers, souvent militants.

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D'abord transférée à Saint-Denis où demeure aujourd'hui l'université Paris VIII, l'université de Vincennes ne survivra ni physiquement (le campus dans le bois de Vincennes sera rasé en 1980) ni vraiment dans l'esprit. Cet esprit qui pourrait se résumer dans ces mots du psychanalyste Gérard Miller au journal Le Monde en 2016 : 

Vous entriez, personne ne vous demandait rien, et pendant deux heures, vous écoutiez quelque chose qui sans doute allait vous marquer pour toute votre vie.

Replongez dans l'histoire de la fac de Vincennes avec cette archive de 1989 exhumée par Daniel Defert à l'occasion de sa Nuit rêvée sur France Culture, en janvier 2018. Durant trois ans, Defert avait été assistant de sociologie à Vincennes où avait aussi enseigné son compagnon, Michel Foucault, au début de l'aventure. 

"Espace éducation" le 10/04/1989 sur les 20 ans de l'université de Vincennes

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