Anaïs Voy-Gillis : "Depuis 2014, le discours de l'extrême droite sur l'Europe a changé"

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Anaïs Voy-Gillis : "Il y a une acceptation du cadre européen par l'extrême droite"

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Entretien | La présidente du RN, Marine Le Pen, et le ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini, tiennent un meeting commun ce samedi 18 mai à Milan avec leurs futurs alliés à Strasbourg. Analyse de la recomposition en cours de l'extrême droite avec la chercheuse Anaïs Voy-Gillis.

Point d'orgue de la campagne européenne de l'extrême droite, Marine Le Pen, la présidente du Rassemblement National (RN), et le ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini, tiennent un meeting commun ce samedi 18 mai à Milan, fief du patron de la Ligue. Les deux dirigeants, qui structurent actuellement le groupe pour l'Europe des nations et des libertés, ont mené un tour du continent, avec pour ambition de rassembler le plus largement possible et de devenir le troisième groupe du Parlement européen après les élections du 26 mai. Un futur groupe dont le contour reste encore flou selon Anaïs Voy-Gillis, doctorante CIFRE (Convention Industrielle de la Formation par la Recherche) et qui travaille sur la montée des extrêmes droites en Europe à l'Institut français de géopolitique.

Combien de partis et de nationalités sont attendus à ce meeting de l'extrême droite européenne à Milan ?

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Marine Le Pen et le Rassemblement National seront présents à l'invitation de Matteo Salvini et il y aura certains de leurs alliés historiques : le parti de la Liberté néerlandais de Geert Wilders et le nouveau parti tchèque de Tomio Okamura. A priori, le FPÖ autrichien et le Vlaams Belang flamand seront également présents. Des petits partis pourront également envoyer un représentant mais aujourd'hui nous n'avons pas de liste exacte. Le Sme Rodina slovaque de Boris Kollar et le parti bulgare Volya de Veselin Mareshki seront très certainement sur l'estrade. De la même manière, il est possible que l’AfD allemand et les Vrais Finlandais envoient un représentant. Il y a eu des communications mais rien de vraiment officiel. Il y a une forme de discrétion car le traumatisme de 2014 est toujours là. Le Rassemblement National, ex Front national, et la Ligue avaient mis presque un an à former un groupe à Strasbourg. Ils n'arrivaient pas à réunir les vingt-cinq élus dans sept États différents nécessaires pour être en conformité avec les règles du Parlement européen.

En quoi cet événement constitue un symbole fort de cette campagne 2019 ? Il y a les difficultés de 2014, mais n'est-ce pas la première fois qu'un meeting de cette ampleur est organisé ?

Non. Depuis 2014, nous avons vu un certain nombre de rassemblements qui se sont produits souvent en Italie, parfois en France ou dans les pays de l'Europe centrale et orientale. Ce n'est pas novateur. Ce qui pourrait être nouveau, c'est qu'ils arrivent à rassembler au-delà de leurs alliés traditionnels. Et cela, pour le moment, il y a quand même une incertitude. C"est-à-dire qu'aussi bien des gens comme Vox, en Espagne, qu'ils essayent d'approcher, ou l'AFD en Allemagne, ou même le parti Droit et Justice (PiS) si nous allons plus loin en Pologne, ou encore le Fidesz d'Orbán, en Hongrie : ces partis sont dragués par Salvini et Le Pen mais nous ne sommes pas sûrs qu'ils viendront à cette réunion parce qu'il est bien trop tôt pour eux pour se positionner. C'est donc inédit, peut-être sur le nombre de partis représentés, mais en tout cas pas sur l'existence de ce genre d'événement. 

Matteo Salvini prend clairement la tête de cette recomposition en cours des droites au Parlement européen. Quels sont ses atouts par rapport à Marine Le Pen ?

Matteo Salvini a déjà un premier atout très fort par rapport à Marine Le Pen : il est au pouvoir. Cela lui confère une forme de légitimité. La Ligue, qui rappelons-le, est un allié historique du Rassemblement National, a accédé à la tête de l'État dans une coalition avec le Mouvement 5 Étoiles. Alors que le Rassemblement National, finalement, a assez peu d'élus en France. De plus, Marine Le Pen, qui avait fait un bon score au premier tour de l'élection présidentielle, n’a pas transformé l’essai au second tour. Aujourd'hui, Matteo Salvini possède donc une crédibilité et le moyen de matérialiser son discours par la mise en place d'une politique, ce que Marine Le Pen ne peut pas faire. Et puis, le dirigeant peut aller rencontrer certains interlocuteurs comme Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, en tant que membre d'un gouvernement, ce que ne peut pas faire Marine Le Pen. Elle n’est que membre d'un parti d'opposition en France.

Anaïs Voy-Gillis, doctorante CIFRE (Convention Industrielle de la Formation par la Recherche), travaille sur la montée des extrêmes droites en Europe à l'Institut français de géopolitique.
Anaïs Voy-Gillis, doctorante CIFRE (Convention Industrielle de la Formation par la Recherche), travaille sur la montée des extrêmes droites en Europe à l'Institut français de géopolitique.
- Anaïs Voy-Gillis

Cette bataille de « leadership » n’est-elle pas révélatrice d’une contradiction pour ces partis qui détestent l’Union européenne mais qui, au final, se reconnaissent dans l’espace européen ?

Je pense que nous pouvons parler d'une évolution de leur stratégie. Il y a plusieurs choses. D'abord, ce qui est assez paradoxal, ils veulent unir largement mais il n'y a pas vraiment de représentants, de voix uniques en Europe. Prenons l'exemple du Parti populaire européen (PPE), la tête de liste est Manfred Weber, un Allemand. Le PPE s’exprime avec une seule voix et un seul discours, ce qui n’est pas le cas des nationalistes. Ce n'est pas du tout ce schéma au sein de l'Alliance pour l'Europe des Nations et des Libertés. Par ailleurs, au regard des derniers résultats du Rassemblement National en 2014, l'Union européenne est finalement un espace où Marine Le Pen peut s'exprimer et faire de la politique. C'est comme une deuxième plateforme d'expression, ce qu'elle n'a pas en France où elle est dans l'opposition. Donc pour elle, il y a un véritable enjeu de pouvoir à se positionner à cette échelle. 

La deuxième chose, et la plus importante, c'est l'évolution du discours de tous ces partis. Le discours de 2014 était "il faut en finir avec l'Europe", "il faut en finir avec la zone euro". Sauf que depuis s'est passé un phénomène majeur : le Brexit. Et finalement, le discours anti-Union européenne fait peur aux électeurs de ces partis. L'extrême droite a donc fait évoluer son discours, qui s'apparente désormais à de « l'entrisme », c'est-à-dire la stratégie d'être le ver à l'intérieur ou à l'extérieur de la pomme. Ils se disent qu'il vaut mieux être à l'intérieur du jeu européen et pousser à la recomposition de l'Union et à son évolution institutionnelle. C'est vraiment un changement par rapport aux années précédentes : cette acceptation, finalement, du cadre européen par l'extrême droite. 

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Le ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini, s'est affiché auprès du Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, il y a quelques semaines. Il avait également rencontré en janvier dernier Jaroslaw Kaczynsky, le chef du parti Droit et Justice (PiS) au pouvoir en Pologne. Au-delà, de l'image, y a-t-il des convergences en vue de ces élections européennes ?

Il y a une convergence majeure entre tous ces acteurs sur les questions de migrations et d'identité. Il y a vraiment un jeu qui se fait entre Orbán et Salvini parce qu'ils disent "nous sommes tous les deux confrontés à des problématiques migratoires, fermons les frontières. La Hongrie fait des choses et l'Italie aussi. Nous sommes sur une position commune et donc nous avons intérêt à nous allier sur ces sujets". Par contre, je ne suis pas convaincue que cela se traduise par une grande coalition au sein du Parlement européen. Au-delà de ces sujets, les convergences ne sont pas toujours évidentes. 

S’il est vrai que le Fidesz d’Orbán est mis à l’écart du PPE, il n’a pas d’intérêt à entrer en coalition avec l’extrême droite. Il en va de même pour le parti Droit et Justice en Pologne. Ces deux partis se représentent comme partis conservateurs, même s’ils ont conduit des réformes remettant en cause l’État de droit. La stratégie d’Orbán est de favoriser une recomposition de la droite entre un bloc plus libéral et un bloc conservateur. Nous observons, d’ailleurs, que le Parti populaire européen entre en concurrence avec l’extrême droite sur le sujet de la question migratoire. Or, l’ensemble de la droite ne se retrouve pas sur ces positions. Orbán espère profiter de ces fractures potentielles. 

Si nous observons les dynamiques au sein de partis moins exposés médiatiquement, le parti espagnol Vox a rencontré le parti Droit et Justice avec lequel il partage des points communs sur la question de l’identité et du catholicisme. 

Ainsi, si les partis se rencontrent, cela ne va pas forcément se traduire dans la constitution d’un groupe commun. Par ailleurs, il est pertinent pour les dirigeants hongrois et italiens d’échanger régulièrement et de créer une contre force au sein des institutions européennes. Ce jeu permet de créer le débat sur certains sujets comme la gestion de la crise migratoire mais également de se protéger mutuellement d’une éventuelle sanction européenne. Ils partagent des intérêts communs sur la question migratoire, ce qui ne veut pas dire qu’il y ait une véritable volonté de s’allier sur le long terme au sein du Parlement européen. Il s’agit d’un comportement opportuniste. 

En outre, le rapport à l’Union européenne et l’attachement à l’Europe n’est pas le même selon que vous soyez Hongrois ou Italiens. De la même manière, le rapport à la Russie n’est pas le même au sein du PiS qu’au sein du Rassemblement National. Ces appréciations sont totalement différentes en fonction de l’histoire des Nations. 

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Pourtant, si on prend le cas de l'Autriche, cette alliance s'est finalement produite entre l'extrême droite et la droite. C'est aussi le souhait de Matteo Salvini de reproduire au niveau européen ce qu'il s'est passé en Autriche...

L'Autriche est un cas particulier parce qu'il y a déjà eu plusieurs coalitions entre la droite et l'extrême droite. Il y en a eu à la fin des années 90, au début des années 2000, mais aussi actuellement. Le FPÖ s’est institutionnalisé progressivement et a conduit une stratégie de dédiabolisation. Il a le vent en poupe depuis quelques années et avait failli gagner l'élection présidentielle autrichienne. L'actuel chancelier Sebastian Kurz avait conduit une campagne très à droite aux élections législatives de 2017. Même si le FPÖ n’a été que la troisième force à ces élections, et que les socialistes étaient la deuxième force, Sebastian Kurz a fait le choix de rompre avec la tradition de coalition entre droite et gauche. Au regard de la campagne de son parti l’OVP au cours de ces élections, le FPÖ est apparu comme l’allié naturel. En Italie aussi, il y a eu des alliances par le passé entre Berlusconi, la Ligue et d'autres partis notamment. 

D'ailleurs, Matteo Salvini était en coalition pour les élections législatives avec la droite, même si après il a choisi de monter une alliance avec le Mouvement 5 Étoiles. 

Mais ce n’est pas parce que vous avez des alliances à l'échelle nationale, qui sont liées à des contextes nationaux particuliers qui permettent à certains d'accéder au pouvoir, que cela va se traduire à l'échelle européenne. La situation n'est pas du tout la même. Qu'il y ait des ententes sur des questions de votes sur certains sujets, des ententes sur les politiques... C'est autre chose. Aujourd'hui, je pense que la ligne du Parti populaire européen est très claire là-dessus : il ne souhaite pas intégrer la Ligue dans ce groupe car cela ne répond ni à leurs intérêts, ni à leur stratégie.  

Pour comprendre la recomposition qui est en cours et son ampleur à venir, pouvez-vous comparer les forces en présence en 2014 et celles qui se préparent à prendre le pouvoir le 26 mai selon les projections ? A quoi pourrait ressembler le futur groupe pour l’Europe des nations et des libertés ? 

Il va forcément y avoir un renforcement de ce bloc nationaliste, d’extrême droite. Pour mémoire, le Front national avait une vingtaine d’élus en 2014. On devrait rester sur cette tendance en dépit du Brexit. La Ligue devrait gagner des sièges, le FPÖ également. Le parti pour le Brexit, fondé début 2019 par l’ancien leader de l’UKIP, va aussi faire un nombre de sièges similaires. Ils sont crédités à plus de 30% des intentions de votes alors que l'issue du Brexit est difficile à prédire. Par ailleurs, plusieurs partis ont émergé depuis 2015 : l’AfD en Allemagne, Vox en Espagne. Ces partis ne devraient pas forcément faire un score majeur mais être la deuxième ou troisième force dans leur pays aux prochaines élections. Cela va créer plein de petits élus. 

Toutefois, ce qui risque de se produire est le maintien des trois groupes eurosceptiques actuels : l’Europe des nations et des libertés avec 24 élus, l’Europe de la liberté et de la démocratie directe, qui compte un élu de l’AfD et dont les forces principales sont UKIP avec 14 élus, et le Mouvement 5 étoiles pourtant en coalition avec la Ligue, qui a 11 élus. C'est un groupe qui a également accueilli Florian Philippot quand il a quitté le RN. Enfin, il y a un dernier bloc qui est le groupe des conservateurs et réformistes européens avec 72 élus : il comprend une partie du parti Droit et Justice polonais, les démocrates de Suède, le parti populaire danois et les vrais Finlandais. Ce sont les trois partis du nord de l’Europe qui sont plutôt idéologiquement proches du Rassemblement national ou de la Ligue, sur la question migratoire et plus éloignés sur la conception de l’Europe et sur les questions économiques. 

Le cumul de tous ces élus eurosceptiques va les mettre en deuxième ou troisième force mais cela n’en fera pas forcément un groupe qui sera le deuxième ou le troisième groupe du Parlement européen parce qu’ils sont dans des stratégies totalement différentes. Pour que ce groupe devienne troisième force, il faut des alliés de poids. Il faut le Fidesz, le parti Droit et Justice, le parti pour le Brexit, l’AfD. Je ne suis pas sûre que ces partis, qui pèsent dans le jeu européen, aient envie de s’allier. Ils vont être dans une stratégie de bloc conservateur et en refus d’alliance avec l’extrême droite. Leur intérêt est d'apparaître comme des partis conservateurs, pas comme des partis d’extrême droite.

Si toutefois les partis d’extrême droite arrivent à faire un groupe en version large, une centaine d’élus, quelles peuvent être les conséquences politiques pour le Parlement européen ?

Au Parlement européen, ils auront la capacité de créer une minorité de blocage. Ils auront du temps de parole supplémentaire, une capacité d’influence par exemple pour bloquer des processus de sanction, favoriser la nomination de certains commissaires européens. Nous passons d’une situation où l’Europe des nations et des libertés était à une trentaine d’élus à un peu plus chaque fois. Cela produit des effets sur les scènes politiques nationales. Il y a une capacité à être plus audible. Au-delà de leur capacité d’influence, c’est le basculement de la droite vers un discours anti-immigration et vers un discours de retour dans le giron des Nations d’un certain nombre de politiques. Nous risquons d’assister à un détricotage lent mais progressif de l’UE. 

Néanmoins, la Commission européenne est accusée de nombreux maux mais nous oublions souvent que la Commission et les institutions européennes se sont également les États membres. Ainsi, certaines propositions de la Commission européenne, qui iraient dans le sens de la préservation des emplois et de la souveraineté technologique européenne, ne sont pas adoptées car certains États membres s’y opposent en raison de leur stratégie nationale ou pour préserver les relations avec certains de leurs partenaires extra-européens. 

Propos recueillis avec la collaboration de Juliette Labracherie et Louis Stroeymeyt.

Ce samedi, à 13h40, nous avons modifié une erreur de Anaïs Voy-Gillis : Le Rassemblement National, ex Front national, et la Ligue ont mis presque un an à former un groupe à Strasbourg. Et non deux ans. Erreur ensuite également corrigée dans la vidéo ci-dessus.