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Anca Damian : "Nous sommes seuls mais nous rigolons ensemble"

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Un bénévole de l'église apporte la lumière sainte lors de la célébration de la Pâques orthodoxe, à Bucarest, le 18 avril 2020.
Un bénévole de l'église apporte la lumière sainte lors de la célébration de la Pâques orthodoxe, à Bucarest, le 18 avril 2020.
© AFP - Daniel Mihailescu

Coronavirus, une conversation mondiale. Depuis Bucarest, la réalisatrice Anca Damian, qui connait très bien la France, nous donne son point de vue d’artiste sur le confinement mis en place dans son pays. Malgré la crise, le peuple roumain ne se départit pas de son humour et de son autodérision.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour, sur le site de France Culture, le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.  

Le prochain film d’animation d’Anca Damian, The Island est l'adaptation d'une pièce de théâtre écrite par le poète surréaliste Gellu Naum. Cette fable musicale colorée, poétique et drôle peut être vue comme un mélange du Petit Prince, de Robinson Crusoé et des Monty Python. Robinson est médecin et contrairement à Robinson Crusoé, sa solitude est volontaire mais son île en Méditerranée est envahie par des migrants, des ONG, des gardes. Vendredi est un naufragé, le seul de son bateau à avoir survécu en naviguant d'Afrique en Italie. Au cours de ses promenades sur l'île, Robinson affronte sa propre solitude en tenant un journal intime - qui fonctionne comme la réalité augmentée - rempli d'êtres et d'événements extraordinaires, qui remplissent et troublent sa vie quotidienne. L'île devient une représentation de notre existence contemporaine.

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Culturellement, je suis très liée à la France et mes films sont plus cosmopolites que les autres films des réalisateurs roumains, mais je dois beaucoup à mes racines roumaines. La Roumanie est un pays avec des hauts et des bas : les hauts sont sublimes et les bas abyssaux. 

Quand, sans beaucoup de préparation, le monde s’est mis à l’arrêt, je travaillais sur mon nouveau film d’animation : une comédie musicale qui met en scène de nos jours un Robinson Crusoé et un Vendredi. J’ai eu l’impression immédiate que mon film entrait dans la réalité. Quand je l’avais commencé je le voyais comme une fable, une parabole du monde présent ou d’un futur proche, et soudainement je me suis retrouvée dans une réalité dystopique.

Les paroles des chansons de mon film ont davantage résonné en moi :

Je suis en vie, je suis en vie, je suis en vie... mais je suis seul. 

Ce qui caractérise particulièrement le peuple roumain - l’humour noir et l’autodérision - a commencé à m’accompagner de façon plus évidente. Je pense à l’humour absurde qui est la marque de fabrique des grands écrivains roumains comme Ionesco – qui est un génie selon moi – et qui a permis au peuple roumain de survivre au cours de l’Histoire, coincé qu’il était entre les grands blocs. Avec le confinement, on se regarde, et il y a comme une distance pirandellienne, une distance vers vous-même qui vous fait vous regarder comme un personnage de fiction coincé dans une situation. L’humour est la première réaction cathartique pour les artistes.

Mais est-ce que la société roumaine tout entière a réussi à garder ce pouvoir ? La peur s’est installée avec l’état d’urgence sanitaire mis en place très rapidement en Roumanie. Les haut-parleurs des voitures de police nous intiment de rester chez nous et diffusent l’hymne national roumain : « Éveille-toi, Roumain, du sommeil de la mort / Dans lequel t'ont plongé les barbares tyrans / Maintenant ou jamais construis-toi un autre destin / Devant lequel se prosterneront aussi tes cruels ennemis. » C’est une bonne illustration du grotesque propre à l’esprit roumain et le ridicule de ces situations nous fait du bien et nous aide à traverser cette crise. 

Assez peu de personnes ont été infectées par le Coronavirus en Roumanie par rapport à la France. Mais nos hôpitaux manquent cruellement de moyens. La Mort de Dante Lazarescu – le film de Cristi Puiu – mais aussi Collective – le film documentaire d’Alexander Nanau –ont brillamment transformé en art les lacunes de notre système de santé. Mais ces films ont eu un écho partout dans le monde – même quand les systèmes de santé étaient meilleurs que le nôtre – car dans tous les pays le budget du ministère de la santé est bien moindre que celui du ministère de la défense. Et dans tous les pays, le profit des grandes entreprises pharmaceutiques l’emporte sur l’intérêt de la population.

Dans le silence de ce monde à l’arrêt, nous comprenons mieux que le système mondial a été conçu par des « pirates », leur profit est le fruit d’abus, et l’humain en est leur victime. Heureusement, en travaillant sur ma comédie musicale où les « pirates » sont des personnages, j’ai l’impression que c’est peut-être le moment pour la société de prendre davantage conscience de cette situation. Il n’y a que la clairvoyance des peuples qui permettra au monde de se renouveler.

C'est une chanson sur le vol. Les pirates aiment voler. Ils s'amusent à prendre les biens d'un autre.

Ce virus qui a mis à l’arrêt le monde entier attaque nos poumons. Ceux des malades mais aussi ceux des personnes confinées qui ne peuvent plus respirer l’air frais du printemps. Les parcs sont fermés, le contact avec la nature tant nécessaire après l’hiver est devenu impossible pour la population urbaine. Et pourtant le virus n’habite pas dans les parcs… Les décisions de l’état d’urgence sanitaire semblent prioritaires : la discipline passe avant le bien-être. Et pendant ce temps, malgré les protestations des ONG, la déforestation des forêts primaires de Roumanie continue au profit de sociétés privées autrichiennes. Un très bon film documentaire sur le sujet de l’exploitation illégale des forêts européennes – "Wood" de Michaela Kirst et Monica Lazureanu – a été montré en mars dernier au festival documentaire de Copenhague, CPH DOX. Partout, les intérêts financiers des grands « pirates » sont préservés et priment sur l’intérêt de la société. Pendant la crise, les millionnaires accumulent encore des millions…

Dans le silence de ce monde à l’arrêt, nous voyons plus clairement les travers de notre système, mais les gouvernants répondent encore davantage par l’autorité. En Roumanie, – comme nous avons connu le communisme et la privation de nos libertés – la plupart d’entre nous sont très sensibles aux abus de pouvoir. L’absence d’attestation dérogatoire de sortie est punie d’une amende de 500 euros, ce qui plus élevé que le salaire moyen des Roumains ! C’est pour cette raison que de nombreux artistes ont changé leur photo Facebook et mis des images humoristiques comme celle d’un policier réclamant une amende. Nous sommes seuls mais nous rigolons ensemble.

Les mots, paradoxaux, du texte de Gellu Naum prennent davantage de sens :

Maintenant la Sirène demande à Vendredi "Ne voudrais-tu pas être seul avec moi ?" Nous sommes si seuls ensembles…

Avec le confinement, l’idée de « l’autre » et de faire des choses pour « l’autre » devient de plus en plus importante. Dans mon film – qui est une fable – les deux personnages principaux – Robinson et Vendredi – comprennent chacun à leur manière que le sens de la vie est de se sacrifier pour les autres. Mais mon film est une fiction. Je pense encore et toujours que l’art doit tenter d’éveiller les consciences et essayer de changer le monde...

La Roumanie est aussi le pays du philosophe et historien des religions Mircea Eliade et du dramaturge Ion Luca Caragiale, qui souligne toujours le grotesque de ses personnages avec tendresse. Avec les mêmes accents ridicules, nous sommes entrés dans la semaine de la Pâques orthodoxe – la fête religieuse la plus importante dans mon pays – où la tradition veut que les croyants « prennent la lumière » qui est symbolisée par des cierges allumés qui passent de main en main. Cette année, comme le gouvernement a interdit aux chrétiens orthodoxes de se rendre dans les églises, il était prévu que les policiers récupèrent les cierges et nous « donnent la lumière » ! L’absurde a dépassé les limites acceptables et le pouvoir a renoncé. Dans les églises vides, les prêtres ont célébré la messe en chantant : « Jésus est ressuscité » mais personne n’était là pour leur répondre. Les cloches ont sonné dans une ville morte mais dans les rues la lumière a commencé à passer d’une personne à une autre puis a rejoint les immeubles. Ce soir-là, un voisin a sonné à ma porte : « Vous voulez la lumière ? »

Anca Damian a notamment réalisé les films Le voyage de Monsieur Crulic (2012 - Cristal du long métrage au Festival du film d’animation d’Annecy), La montagne magique (2015) et L’Extraordinaire voyage de Marona (2020). 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.