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André Téchiné filme les jeunes radicalisés qui partaient en Syrie

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André Téchiné, cinéaste
André Téchiné, cinéaste
© Radio France - Florence Sturm

Entretien. Dans son dernier film, André Téchiné raconte l'histoire d'Alex, jeune radicalisé qui veut quitter la France pour la Syrie. "L'adieu à la nuit" sort en salles ce mercredi : à cette occasion, son réalisateur a accordé un entretien à France Culture.

Le dernier film d'André Téchiné sort sur les écrans le 24 avril. "L'adieu à la nuit" suit deux personnages principaux : Muriel (jouée par Catherine Deneuve), folle de joie à l'idée de revoir son petit-fils Alex passer quelques jours chez elle avant de partir vivre au Canada (Alex est interprété par Kacey Mottet Klein). Intriguée par son comportement, elle découvre bientôt qu’il lui a menti. Alex se prépare à une autre vie : partir à Istanbul puis en Syrie (l'action se déroule en 2015). Muriel, bouleversée, doit réagir très vite…

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Qu’est ce qui vous a amené à vous intéresser au sujet de la radicalisation, des départs des jeunes pour la Syrie ?

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C’est un sujet qui, je crois, intéresse tout le monde. Très souvent, on tourne des films sur des sujets qui vous sont tout à fait personnels et on se demande si cela va intéresser les autres. Là, il se trouve que c’était à la fois une conjonction de ce qui intéressait les autres et de ce qui, personnellement, m’intéressait. J’ai fait tout un travail, non pas de recherche et de documentation, mais d’écoute d’enregistrements et de lecture de textes et de conversations. Je suis parti du reportage pour réaliser ma fiction alors qu’habituellement, on part souvent d’un roman pour en faire une adaptation au cinéma. Là, je suis parti de la prise directe avec la réalité. Et j’ai respecté la parole de tous ces candidats au djihad, que j’ai très fidèlement restituée dans le film.

C’est-à-dire que vous avez en quelque sorte réinjecté les paroles que vous avez entendues, captées dans vos différents personnages ?

Effectivement, David Thomson, qui a beaucoup travaillé sur le terrain et rencontré de nombreuses personnes, m’a évidemment autorisé à accéder à cette matière vivante qui a beaucoup enrichi ma fiction. En tout cas, je suis resté entièrement fidèle à leurs paroles. Ensuite, il y a des éléments que j’ai bien sûr inventés et qui appartiennent à la fiction et se rapportent aux différents milieux sociaux dans lesquels évoluent les personnages. Surtout le personnage de la grand-mère, puisque le film, c’est l’histoire d’une grand-mère qui découvre que son petit-fils est radicalisé. La grand-mère est une invention, un personnage que je n’ai pas puisé dans la réalité. Ce personnage joué par Catherine Deneuve, c’est un personnage que j’ai entièrement imaginé mais puisé dans la réalité locale d’un centre équestre : quelqu’un m’a servi de modèle. Je me suis servi de ce modèle pour construire le personnage joué par Catherine Deneuve, mais cela n’a rien à voir avec les personnages de jeunes, de post adolescents qui eux sont radicalisés. En même temps, d’un point de vue esthétique ou technique, la démarche est la même. Ce sont des greffes : je prélève des éléments dans la réalité et je les greffe pour garantir ma fiction.

Votre œuvre cinématographique traverse grand nombre de sujets de société, les migrants avec "Loin", les années Sida avec "les Témoins". Pourquoi ce thème de la radicalisation que vous explorez toujours à votre manière, celle des liens familiaux ?

Dans le mot "radicalisation", il y a l'idée de "racine" et cette question de s’enraciner quelque part : c’est le cas du personnage joué par Catherine Deneuve, une "pied-noire" qui décide de s’enraciner dans le pays catalan français. Les personnages jihadistes eux, décident de se déraciner pour aller s’enraciner en Syrie ou au ciel, carrément… Cette question me touche particulièrement, de la même manière que l’attachement à la vie... Qui est en quelque sorte le moteur de l’enracinement. Et le détachement de la vie est le propre de ces déracinés qui partent pour des régions et des sphères tout à fait inconnues.

Vous ne cherchez pas forcément à livrer des explications. Les liens entre les êtres, les liens familiaux, sont ce qui vous intéresse ?

Pour le petit-fils de Catherine Deneuve, le personnage d'Alex, on peut trouver quand même des jalons, des pistes, une défaillance parentale, des échecs scolaires ou universitaires, des pistes du côté de la pathologie puisqu’il traverse un épisode dépressif. Il y a des dérèglements subjectifs dans mes personnages mais en même temps, je ne veux pas que ce soit réductible à une seule explication, parce que cela tromperait le spectateur et cela tendrait à prouver qu’il existe un profil type alors que ce n’est pas le cas.

Pourquoi ce titre "l’Adieu à la nuit" ?

Le titre est très simple comme tous les éléments du film. Il s’inspire de la lettre d’adieu écrite à sa famille par un jeune radicalisé avant de partir en Syrie et dans cette lettre, j’avais prélevé selon ma démarche - et la technique dont je parlais tout à l’heure -, une phrase : "je vais vers la lumière, je dis adieu à la nuit." Et j’ai appelé le film "l’adieu à la nuit" en référence à cette phrase rédigée par ce jihadiste pour quitter sa famille.

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Pourquoi la présence de l’Algérie dans ce film ?

Muriel, le personnage interprété par Catherine Deneuve, est une femme d’origine "pied-noir" qui a quitté l’Algérie et s’est enracinée dans cette région du sud. Elle a aussi croisé dans sa vie des gens qui ont eu un destin semblable et avec lesquels elle s’est associée. Là aussi, je tenais à faire en sorte qu’il y ait des résonances, que mes personnages ne soient pas des "Français de souche". Elle aussi, c’est une exilée et le pays dans lequel elle vit, notre France, est aussi composé de déracinés qui se sont enracinés…

Ce film est un film sur la radicalisation et les départs en Syrie. Nous sommes en 2015 mais il y a une vraie lumière dans ce film.

Oui, par rapport à ces jeunes qui vont partir très loin, avec un furieux désir de sacrifice, ces personnages qui sont tout à fait prêts à se détacher de la vie, je voulais montrer qu’avant leur départ, ce qu’ils quittaient, c’était un monde très terrien. Le monde de Muriel est un monde avec des exploitations fruitières, des chevaux et un monde très terrestre. Je voulais que mon film donne une image terrestre du règne végétal, du règne animal et soit baigné par la rayonnante lumière, la luminosité du printemps puisque c’est ce monde-là qu’ils vont quitter, abandonner pour un monde infiniment plus austère, violent, où il s’agit de renoncer à la vie.

Le film a été projeté en avant-première à des classes de collège et de lycées. Pensez-vous qu’il pourrait servir, comme cela a été suggéré lors de ces projections, d’outil pédagogique pour la prévention ?

Pourquoi pas… Mon film est fait pour voyager. C’est le meilleur destin que je puisse lui souhaiter. S’il a une dimension instructive sans que ce soit trop prétentieux et trop écrasant, j’en suis très content. Mais quand même, que cette dimension instructive n’enlève pas la dimension du cinéma. Moi, je ne me vis pas comme un pédagogue. Je me vis comme un homme de spectacle avant tout. Je veux que mon film soit attrayant, captivant et troublant et qu'en aucun cas il ne puisse s’apparenter à un discours de savoir, qui serait pour moi quelque chose d’un peu aride.

Il se passe beaucoup de choses dans "L'Adieu à la nuit"… 

Tant mieux si c’est un film d’action. Je l’ai conçu comme un film d’action. Tous ces jeunes agissent pour préparer leur départ pour la Syrie. Nous sommes au printemps 2015, entre les deux attentats majeurs en France, entre Charlie et le 13 novembre. Ils sont dans la précipitation du départ. Ils ont à faire des choses extrêmement concrètes et la grand-mère qui découvre tout cela est dans la recherche d’une réaction. Cela crée une effervescence, de l’énergie, qui font que - je l’espère -, on est pris par l’histoire.