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Andreï Sizov : "Jusqu’à présent, la Russie n’a pas débuté la guerre des céréales"

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Moisson à Voronezh, en juillet 2020. La Russie est le premier exportateur mondial de blé.
Moisson à Voronezh, en juillet 2020. La Russie est le premier exportateur mondial de blé.
© AFP - Kirill Kudryavt

La Russie, qui attend une récolte de blé record, va-t-elle utiliser l’arme alimentaire alors que le blocage des ports ukrainiens et les sécheresses qui sévissent dans plusieurs régions font craindre des pénuries ? Éléments de réponse avec l’expert russe des marchés agricoles, Andreï Sizov.

Les cours du blé ont atteint des niveaux historiquement hauts ces derniers jours. Une flambée des prix attisée par la guerre en Ukraine, cinquième exportateur mondial, dont une bonne partie de la production est bloquée dans les ports de la Mer Noire. Les sécheresses, qui sévissent en Europe, mais aussi en Inde renforcent encore la tension. Dans ce contexte, l’attitude de la Russie, premier exportateur mondial, est scrutée par tous les acteurs du marché. Moscou a restreint ses exportations jusqu’au 30 juin, mais quel sera son comportement sur le marché à compter du 1er juillet qui marquera le début de la nouvelle saison ? La Russie s’attend à une récolte record, mais peut-elle perturber encore plus le marché mondial et menacer le monde d’une crise alimentaire ? Andreï Sizov, le PDG de SovEcon, consultant dans un cabinet spécialisé sur la région de la mer Noire, analyse les enjeux actuels.

Quel est le facteur qui pèse le plus sur les cours du blé actuellement ?

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C’est incontestablement la guerre en Ukraine. Les principaux terminaux ukrainiens, près d’Odessa et de Mykolaïv, au sud-ouest du pays, sont bloqués. Le pays réussit à exporter une partie de sa production par train, mais les volumes sont très faibles. Aux alentours de 10 à 15 % de ce qu'ils sont d’habitude.

En plus, nous avons une situation météorologique assez difficile dans l'hémisphère nord. Tout d'abord, nous avons eu d'énormes problèmes aux États-Unis avec le blé d'hiver, en particulier dans le centre du pays, au Kansas et dans les environs. Et maintenant, il y a d'autres problèmes dans l'Union européenne et en France, tout particulièrement. La récolte française s’annonçait bonne après l'hiver, mais cela a commencé à changer ces derniers mois en raison du manque d'eau. Et les prévisions météorologiques sont mauvaises pour les deux prochaines semaines.

Les principaux terminaux portuaires ukrainiens, comme celui d’Odessa, sont bloqués. Comme les céréales à exporter qui y transitent ou y sont stockées.
Les principaux terminaux portuaires ukrainiens, comme celui d’Odessa, sont bloqués. Comme les céréales à exporter qui y transitent ou y sont stockées.
© AFP - Wojtek Buss/Only World

Des experts ont lancé des alertes sur le niveau des stocks également. Il n’y aurait que dix semaines de réserves de blé dans le monde

Ce chiffre – dix semaines – n’est pas forcément très pertinent. On a connu des niveaux nettement plus faibles en 2007 et 2008. Il y a dix ans, le niveau des stocks mondiaux était aux alentours de 180 millions de tonnes. Aujourd’hui nous sommes à 267 millions. Donc il y a assez de blé pour nourrir tout le monde. Et surtout, on attend cette année une récolte record en Russie, le premier exportateur mondial.

Oui mais justement, la Russie a restreint récemment ses exportations

Les exportations russes sont toujours faibles sur la période mai-juin. Ce n’est pas dû à un problème d’offre ou de demande. Cependant les choses devraient changer avec le début de la nouvelle saison, en juillet, et nous nous attendons à voir les exportations en provenance de Russie augmenter fortement.

Moscou a néanmoins laissé planer le doute sur ses exportations et on ne sait pas quelle va être son attitude dans le contexte de la guerre en Ukraine et du conflit qui l’oppose à l’Occident…

La Russie peut-elle utiliser le marché du blé comme une arme ? Je ne le crois pas personnellement. Ce que j’entends des responsables russes, c’est qu’ils veulent restreindre les exportations vers les pays qu’ils jugent inamicaux, en gros l’Occident. Or la Russie exporte du blé vers des pays comme l’Égypte, la Turquie, l’Iran… Je ne dirais pas que sont des alliés, mais ils sont en tout cas relativement neutres du point de vue russe.

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L’autre raison, c’est que l’énorme production russe ne peut pas évidemment être absorbée par son marché intérieur. La garder signifierait que le blé serait perdu, et cela poserait de gros problèmes aux agriculteurs russes.

Les craintes des Occidentaux seraient donc infondées ?

Nous sommes en temps de guerre. C'est aussi une guerre économique entre la Russie et l'Occident. Tout peut donc arriver.

À force de prétendre que la Russie a déclenché une guerre céréalière mondiale, les Occidentaux ont amené le Kremlin à comprendre qu'il avait un moyen de pression énorme sur le reste du monde.

Je ne suis pas sûr qu'ils l'aient réalisé [qu'ils avaient ce type de levier] auparavant. Et donc, malheureusement, la probabilité d'une restriction des exportations n'est certainement pas nulle pour la saison à venir. L'agression russe contre l'Ukraine a conduit au blocage des ports ukrainiens, ce qui a entraîné une hausse des prix du blé et des céréales. Mais encore une fois, à mon avis, ce n'est qu'une partie de l'histoire.

Mais, plus important, on doit se demander ce que la Russie fera avec ses propres exportations au début de la nouvelle saison en juillet. Les Occidentaux devraient être plus prudents quand ils affirment que Moscou a déjà commencé la guerre des céréales. Je ne pense pas qu'il soit vraiment responsable de le dire de cette façon, du moins à ce stade, parce que jusqu'à présent, cette guerre n'a pas débuté.

Quelles seraient les conséquences d’une restriction des exportations de blé russe ?

Si la Russie restreignait ses exportations, alors les prix actuels pourraient doubler, ou tripler. Ce serait un désastre.

Nous pouvons traverser une situation où les ports ukrainiens sont bloqués et les conditions météorologiques défavorables, mais si, en plus, la Russie limite ses exportations, nous courons à la catastrophe.