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Anne Mathieu : "Le silence en France sur la guerre d'Espagne reste une douleur extrême"

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Le Président socialiste du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, le 24 février à Argelès-sur-Mer pour les 80 ans de la Retirada. Cet événement a provoqué la tribune publiée ce 1er avril dans Le Monde
Le Président socialiste du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, le 24 février à Argelès-sur-Mer pour les 80 ans de la Retirada. Cet événement a provoqué la tribune publiée ce 1er avril dans Le Monde
© Maxppp - GUILLAUME HORCAJUELO/EFE/Newscom

Entretien. Le 1er avril 1939 marquait la fin de la guerre civile en Espagne. Aujourd'hui encore, la commémoration de cet anniversaire entraîne des tensions et des interrogations, notamment en France. Une tribune publiée dans Le Monde le souligne. Anne Mathieu, une de ses cosignataires, s'en explique.

Il y a tout juste quatre-vingts ans, la Guerre civile s'achevait en Espagne. La date également de la prise du pouvoir par le général Franco et le temps de l'exil forcé pour des centaines de milliers de Républicains espagnols. Ceux qui ont trouvé refuge en France ont été accueillis dans des camps de concentration, dans des conditions particulièrement pénibles. Dans une tribune publiée par Le Monde, trois universitaires appellent aujourd'hui l'Espagne et la France à s'excuser, et à reconnaître leur part de responsabilité dans le traitement infligé à ces Républicains pendant des dizaines d'années. Marie-Pierre Vérot a joint Anne Mathieu, l'une des cosignataires. Elle est maîtresse de conférence en littérature et journalisme à l'Université de Lorraine.  

Qu'attendez-vous de la France par le biais de votre tribune dans Le Monde ?

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Il serait souhaitable qu'aujourd'hui, enfin, la France puisse se confronter à son Histoire espagnole. On ne parle pas beaucoup de la guerre d'Espagne chez nous, probablement pour diverses raisons que nous avons indiquées dans cette tribune libre. D'abord, la France signe un accord de non-intervention au moment du déclenchement de cette guerre. Elle ne respecte pas alors l'accord commercial qui la liait à l'Espagne en cas de problèmes dans ce pays et elle laisse les Républicains espagnols se débrouiller quasi seuls, même s'il y aura des accommodements. Cela sera bien entendu décisif pour ce conflit.

On ne parle pas non plus beaucoup, c'est le moins que l'on puisse dire, des camps d'internement érigés dans le sud est de la France au moment de la Retirada, l'exode massif des Républicains suite à la chute de Barcelone en janvier 1939.

Un documentaire didactique et à bien des égards magnifique passe actuellement dans les salles de cinéma, documentaire qui a bénéficié d'une couverture médiatique importante, malheureusement probablement pas pour les bonnes raisons, mais parce qu'il a été produit par Almodovar. Mais si le nom du cinéaste le plus célèbre hors d'Espagne peut éveiller les gens à la situation espagnole actuelle, cela est toutefois parfait. Ce film s'intitule "Le silence des autres". C'est le silence des autres en Espagne, bien sûr, dont il est question dans ce documentaire. Il y existe en effet une chape de plomb importante sur toutes ces questions, ainsi que nous l'évoquons dans notre tribune. Mais en France, il y a aussi un silence. Quand on constate que lors de la venue du chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez en février, il n'y a pas eu un seul représentant politique national présent, cela pose question.

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Vous évoquez avec l'historienne Geneviève Dreyfus-Armand et l'hispaniste Odette Martinez-Maler la "tache honteuse portée par la France depuis 1939".

Les conditions dans les camps étaient tellement terribles que les Espagnols républicains n'ont pas eu énormément de choix pour s'en sortir. Certains ont réussi à fuir, mais ils ont été peu nombreux. Comme le mentionne notre tribune, ils ont donc été enrôlés dans les compagnies de travailleurs étrangers.

Certains ont "choisi" de s'engager dans la Légion étrangère, choisir avec tous les guillemets que cela peut comporter.

Mais nous expliquons aussi qu'il a fallu attendre extrêmement récemment pour que l'on reconnaisse le rôle des Espagnols dans la Résistance française., ainsi que celui des autres étrangers.

Et il y a cette affaire de Paris : on a attendu 2004 pour que Paris reconnaisse que la ville avait été libérée par des Espagnols faisant partie de "La Nueve", division du général Leclerc.

Anne Hidalgo, maire socialiste de Paris et petite-fille de républicain espagnol, le 9 février 2019, lors d'une commémoration de la Retirada au Père Lachaise avec l’Association du 24 août 1944.
Anne Hidalgo, maire socialiste de Paris et petite-fille de républicain espagnol, le 9 février 2019, lors d'une commémoration de la Retirada au Père Lachaise avec l’Association du 24 août 1944.
© Radio France - Éric Chaverou

Comme Geneviève Dreyfus-Armand et Odette Martinez-Maler l'avaient écrit dans L'Espagne passion française, nous avons une histoire en commun très forte. Et pour que l'Espagne se relève de ses blessures, la France doit aussi faire des pas. Tant que la France n'aura pas réalisé de manifestation officielle pour dire que la façon dont l'état français s'est comporté est inadmissible, intolérable, il sera plus difficile pour les Espagnols qui le souhaitent de regarder leur Histoire. J'en suis convaincue.

Une manifestation officielle d'excuses ?

Oui, si la France se revendique des Lumières et des droits de l'Homme, qu'elle le prouve par des manifestations officielles d'excuses. 

Il y a une responsabilité vis-à-vis de l'Histoire, vis-à-vis des Espagnols, vis-à-vis de nos compatriotes, également, qu'ils aient des origines espagnoles ou non.

Aujourd'hui, lorsque l'on parle avec des fils et petits-fils de Républicains espagnols, cette Histoire, et le silence de notre pays sur celle-ci demeurent une douleur extrême.

Comment tolérer aujourd'hui encore que cette souffrance puisse être transmise en héritage ?

Hommage avec le drapeau de la République espagnole de quelque 1.500 réfugiés espagnols et leurs enfants, le 21 février 2009, sur la plage d'Argelès-sur-Mer
Hommage avec le drapeau de la République espagnole de quelque 1.500 réfugiés espagnols et leurs enfants, le 21 février 2009, sur la plage d'Argelès-sur-Mer
© AFP - Raymond Roig

Comment expliquez-vous ce long silence de la France ?

Cela dépasse cette tribune et cela engage donc uniquement ma parole. Le fait est, selon moi, qu'après la guerre, il a fallu offrir l'image d'une France qui s'était libérée par elle-même. Les étrangers ne pouvaient que difficilement figurer dans cette France-là et les Espagnols en ont été les victimes avec d'autres, comme ceux dits de "l'Affiche rouge" (dont le plus célèbre est Missak Manouchian). Mais ces étrangers, ces Espagnols, ont tous été des combattants, des résistants antifascistes : ils ont offert, aussi, une leçon de lutte et de courage, et peut-être est-ce quelque chose auquel une partie de notre histoire a toujours du mal à se confronter...

Et pourquoi cette tribune aujourd'hui et pas avant ?

Pour ma part, j'avais déjà écrit des propos similaires il y a une grosse dizaine d'années dans quelques articles, et notamment dans des avant-propos à des numéros de la revue Aden consacrés à la guerre d'Espagne et à ses suites. Par exemple, aussi, j'avais publié en 2006 un article dans le Monde diplomatique sur les romans traitant de l'exil espagnol et des camps d'internement et j'avais été frappée par les témoignages émouvants et les remerciements que j'avais alors reçus. 

En fait, j'attendais depuis un moment qu'une tribune comme la nôtre soit publiée. La venue de Pedro Sanchez, le peu d'échos qu'elle a suscitée - c'est un euphémisme - ont été le déclencheur de l'écriture et de l'action. Puisque cette tribune est une écriture en acte.

Nous nous sommes donc concertées toutes les trois et cette tribune a été accueillie dans les pages "Idées" du Monde. Espérons qu'elle contribue à ce que ce poids du silence cesse aussi en France.

48 min

A écouter aussi : - « La Retirada », une histoire de mémoire, sur France Inter, par Antoine Chao 

- 80 ans après la Retirada, la mémoire du camp d’Argelès-sur-Mer, sur RFI, par Maïwen Bordron