Annemarie Schwarzenbach

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Annemarie Schwarzenbach

Par

** Véronique Aubouy a mené dans les Ateliers de la création la quête decelles qui sauraient se couler dans l'âme d' Annemarie Schwarzenbach** **µµµµA N N O N C E C A S T I N G µµµµ ** **A N N O N C E C A S T I N GµµµµAN N O **

**Véronique Aubouy, réalisatrice, cherche jeunes actrices (poss. acteurs), entre 18 et 23 ans, pour interpréter le rôle principal dans son long métrage : « Inconsolable ». **

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Un accent léger ou prononcé est bienvenu, une voix ambiguë.

**S'agissant d'un personnage ayant existé, une ressemblance physique ou une attitude ressemblante avec le personnage est indispensable. **

**Des cheveux coupés à la garçonne. Un être androgyne, forte présence et regard absent et hypnotique, des yeux cernés. L’arrondi du menton qui tranche avec les angles vifs du col. Les lèvres fermées au-dessus de la chemise ouverte sur un cou élancé. Éclairage latéral laissant dans l’ombre le côté droit du visage. Un visage inquiet et inquiétant. Elle ne regarde pas mais **

dit, impérieusement : « regarde-moi ».

Le cadre des Voix d’Annemarie Schwarzenbach **

Une annonce publiée. Des actrices (et même des acteurs) s’inscrivent sur Internet, sont pré-sélectionnés.

Le casting a lieu chez moi, je suis aidée par mon assistante, une Suissesse.

Je leur parle, je les filme, je les fais parler surtout. D’elles, de leur temps, de leurs expériences. Je leur fais lire des textes d’Annemarie, interpréter des séquences de mon scénario d’Inconsolable . Mon assistante les photographie et les filme. Sept-huit actrices sont reçues, chacune convoquée à une heure précise.

Je décide d’en revoir quelques unes, je les convoque dans des lieux publics. Je souhaite les confronter au direct d’une vie d’aujourd’hui.

Je les fais parler de leur expérience de jeunes femmes d’aujourd’hui. Le dévoilement de leur intimité est le prisme central de mon approche du personnage d’Annemarie. Il ne s’agit pas d’interpréter un rôle : elles doivent d’abord parler d’elles et se donner à chaque instant avec autant de liberté et d’intransigeance qu’Annemarie si elles veulent obtenir le rôle. Les exercices de casting, axés sur les grands motifs de la vie d’Annemarie (amour, drogue, mère, voyage, engagement politique, écriture, amitié), leur permettent de se définir elles, aujourd’hui. Avec leurs préoccupations, leur vocabulaire, et leurs attitudes d’aujourd’hui.

Les Voix d'Annemarie
Les Voix d'Annemarie

Après les séances en fin d’après-midi, avec mon assistante, je réécoute les bandes, les voix de la journée. Nous commentons, prévoyons de nouveaux essais, éliminons certaines actrices. Mon Annemarie, celle que j’ai construite en moi au fil des années est une femme rebelle, une femme moderne et de son temps. Ce n’est pas un mystère si je fais appel à ces jeunes femmes pour en dresser le portrait. Je ne cache pas les aspects très sombres et négatifs du personnage, mais je souhaite avant tout exalter son extrême lucidité, montrer la femme rebelle, toujours en éveil, féministe, lucide, une femme qui ose s’exhiber, qui vit librement sa sexualité.

C’est cette vision que je vais défendre envers et contre tout. J’aimerais savoir ce qu’est une jeune femme de cette trempe aujourd’hui, dans une époque qui n’est pas forcément plus entraînante que l’Europe des années 30. Annemarie démultipliée par toutes ces jeunes femmes et leurs différentes énergies, c’est elle, et ce n’est plus elle.

Au fil du casting, ma perception d’Annemarie va sûrement changer profondément, tout comme mon obsession et ma compulsion pour le personnage.

*DEPUIS UN FILM EST Né diffusé en avril et mai 2015 *

AU CINEMA SAINT ANDRE DES ARTS

ENTRETIEN AVEC VÉRONIQUE AUBOUY

D’OU VIENT L’IDEE DE CE FILM ?

J’ai connu Annemarie Schwarzenbach par la lecture de ses romans, j’ai découvert sa vie à travers son écriture, cela me touche beaucoup à l’époque, elle est plus qu’une magnifique romancière, je suis tombée sous le charme d’une femme extrêmement libre, totalement engagée dans son époque. Puis en 1996, je présente mon film Le silence de l’été au Certain Regard à Cannes, et là un producteur me demande si j’ai un autre projet de film, je lui parle d’Annemarie Schwarzenbach, il accepte, et lance sans le savoir une passion qui va durer presque vingt ans. Je parle allemand, j’ai donc pu lire ses livres, à l’époque peu traduits. À la Bibliothèque de Bern où se trouvaient ses archives, j’ai regardé ses photographies, lu ses nombreux reportages et récits de voyage, manuscrits et lettres non publiées, ce qui en restait du moins après que sa mère et sa grand-mère aient tout détruit par le feu. J’ai co-écrit un long-métrage de fiction, intitulé Inconsolable , sous forme de dix journées choisies dans sa vie, comme autant de fragments d’un portrait. Le film ne trouve pas de financement. Malgré ce contre-temps, je continue à vivre avec elle, je deviens amie de sa biographe et traductrice Dominique Miermont, son travail est colossal. Annemarie Schwarzenbach a l’étoffe d’un mythe de cinéma, c’est une James Dean, une Grace de Monaco qui d’ailleurs mourra comme eux, prématurément d’un accident.

Puis, en 2008 pour les cent ans de sa naissance, j’ai créé avec Klaus Herrsche une performance au Centre Culturel Suisse à Paris : j’ai fait le casting de l’actrice principale de mon film Inconsolable en public. Il y avait douze Annemaries sur scène, et elles se présentaient face au public, faisaient des exercices de lecture, des bouts de scènes que je leur demandais en direct... Tour à tour, différentes facettes d’Annemarie Schwarzenbach s’exprimaient par la variété des propositions : la voyageuse, l’amoureuse, la politique, l’écrivain, la fille attachée à une mère castratrice, l’homosexuelle… À la fin de la performance des personnes du public sont venues me voir, chacun avait fait son propre casting et choisi son Annemarie et… ce n’était jamais la même ! Ce soir-là j’avais trouvé mon film. *Je suis * Annemarie Schwarzenbach est né de là, et aujourd’hui j’invite le spectateur à jouer indirectement ce rôle de choisir l’actrice d’un film.

En 2012 j’ai créé avec France Culture un ACR, Les voix d’Annemarie , dans lequel ce principe du casting s’attachait plus particulièrement à la recherche de la voix d’Annemarie.

POURQUOI AVOIR CHOISI LE DISPOSITIF DU CASTING POUR FAIRE NAITRE LE PORTRAIT ? D’OU VIENT CETTE IDEE ?

L’idée vient de Marcel Proust ! Un être ne se donne jamais à voir dans une seule vision unique, car il est changeant, mobile et extravagant, comme nous le sommes nous-mêmes qui le percevons. Chaque être peut donc avoir de multiples, voire innombrables facettes, connues ou inconnues, et il est illusoire de tenter de le saisir en une seule et unique vue. Et c’est encore plus vrai pour Annemarie Schwarzenbach, écrivain, photographe, grande bourgeoise engagée contre le nazisme, homosexuelle marié à un homme lui même homosexuel... Elle est un peu comme Albertine dans la Recherche , que le Narrateur trouve toujours différente, et qui meurt très jeune d’un accident de cheval. Le casting est le moyen de trouver cette diversité de visions, comme une évocation des contradictions intimes et des envies changeantes d’Annemarie Schwarzenbach.

Il y a un autre aspect du Casting qui m’intéresse touche directement mon désir de faire du cinéma. Avec cette approche documentaire d’un exercice de casting mais tournée comme une fiction avec des acteurs, je place le spectateur entre son beau siège rouge de cinéma et le strapontin inconfortable qui se déplie à ses côtés. Le spectateur a une fesse sur ces deux assises, il passe de l’une à l’autre, il passe du documentaire qui joue sur la véracité à la fiction qui joue sur le crédible. Les personnes que nous avons devant nous parlent d’elles-mêmes comme si elles étaient Annemarie Schwarzenbach, qui avons-nous réellement donc devant nous ? C’est tout l’enjeu du film.

COMMENT S’EST PASSE LE TOURNAGE ?

Anne Marie S
Anne Marie S
© Radio France - Paraiso Production

En plusieurs étapes.

La première chose que l’on a créé avec la productrice, Nathalie Trafford c’est un site internet. Nous avons contacté les agences de Casting, les écoles d’acteurs, passé des petite annonces ici et là, afin d’inciter de jeunes actrices et acteurs à postuler pour ce rôle en postant leur profil et leur motivation. Ce site internet pour moi fait partie du film même s’il n’est que très peu montré dans la fiction. J’aime cette idée que mon film a une extension non visible. J’ai créé un cadre totalement réel avec ce site sur lequel je me suis reposée pour créer et organiser le film qui suit. D’ailleurs, beaucoup de jeunes actrices/acteurs ont commencé leur travail d’identification au personnage dès ce stade, ce qui a rendu les choses passionnantes par la suite. Nous avons eu 120 candidatures et j’ai sélectionné 18 personnes pour le casting filmé.

Nous avons alors fait une première séance de tournage pendant une semaine. Nous avons convoqué les actrices sélectionnées sur le site, et on a filmé dans un appartement les premières entrevues dans les conditions d’un vrai casting. Chaque actrice savait que le but de ce casting était d’en faire un film, elles ont toutes joué le jeu du casting, ce qui fait que c’est aussi une des facettes du film : le genre film de casting.

Ensuite nous avons interrompu le tournage pendant trois semaines et j’ai fait une nouvelle sélection comme le fait n’importe quelle réalisatrice. Et là, nous sommes partis avec cinq actrices (dont un acteur en fait !) à la campagne. Là, le travail avec eux a été très différent, fini les exercices en huis clos un peu SM du casting d’acteur, j’ai travaillé avec eux comme j’ai pu le faire avec des jeunes artistes, sous forment de workshop, la règle de jeu générale était Nous sommes tous Annemarie Schwarzenbach . Les actrices et l’acteur formaient à leur insu un seul et grand corps mouvant. Ils ne se connaissaient pas avant, et il y a eu des jeux de séduction qui se sont mis en place entre eux, comme si Annemarie se regardait et se séduisait elle-même.

Pour la dernière partie, tournée six mois plus tard, je voulais poursuivre la course du film dans un mouvement qui m’échappe, comme si il était devenu autonome, finissant lui aussi sa vie dans un accident. Le film a le même mouvement que la vie d’Annemarie, une fuite en avant, une échappée folle et insouciante dans notre monde d’aujourd’hui, représentée de façon onirique, presque apocalyptique, des barres de cité qui dominent la ville polluée et habitée de faunes et de chimères.

LA QUESTION DU GENRE EST AU CŒUR DU FILM, COMMENT L’AVEZ-VOUS TRAVAILLEE ?

J’ai fait un film avec des jeunes acteurs et mon souhait le plus cher c’est qu’il soit vu par les jeunes d’aujourd’hui, en leur donnant à voir le trouble qui est déjà dans leur vie. Il faut les encourager et les réconforter, l’exemple d’Annemarie Schwarzenbach est un modèle d’un féminisme sans le fondement d’une identité stable. Et pour les autres spectateurs peut-être leur faire prendre conscience que la question du genre est une évolution de notre société vers la liberté et l’égalité des sexes. Ce n’est pas un film uniquement sur l’homosexualité, c’est un film sur le choix d’avoir la sexualité que l’on veut avec qui l’on veut. J’aimerais avec ce film bousculer l’hétérosexualité obligatoire.

Oui, c’est la question du genre, mais de façon plus large la question de l’identité qui est au cœur du film, et plus particulièrement de l’androgyne. Annemarie Schwarzenbach était d’une grande beauté androgyne, elle s’habillait avec des costumes d’homme, et une séduction infinie en résultait. J’ai choisi de jeunes acteurs, car à cet âge cette question est plus troublante, à l’image. Cet âge où le corps doit se décider entre le masculin et le féminin, une décision qui n’est pas évidente d’emblée. Certains hésitent longtemps, et la fragilité qui en résulte est très belle à voir. Ils ont une forme très libre, ils sont ouverts et souples ! J’aime cet univers ondoyant. Et puis ils sont très proches en âge de l’enfance et le rapport à la mère, surtout pour les filles, est encore très fort et complexe. Et Annemarie n’avait jamais su vraiment couper le lien qui l’attachait à sa mère. C’est tout cela que je voulais capter, je suis fascinée par cette jeunesse. Et je trouve que le cinéma, parce qu’il n’explique pas mais donne à sentir, est idéal pour capter ces incertitudes, ces doutes. Et puis ces questions de l’identité, du féminin et du masculin sont, et ont finalement toujours été prégnantes et mouvantes. Pour preuve, pendant l’année passée à réaliser ce film, se sont déroulés les débats et les manifestations autour du mariage pour tous. Je pensais souvent à Annemarie Schwarzenbach en me disant que notre époque lui aurait donné une tribune pour exprimer sa passion et sa révolte sur le sujet. J’espère que ce film lui rendra ainsi cette parole à travers celles d’aujourd’hui.

LE MUSIQUE OCCUPE UNE PLACE TRES IMPORTANTE DANS LE FILM, POURQUOI ?

Je voulais une musique subversive jouée par des jeunes, et j’ai découvert ce groupe de Grenoble Owen Temple . Très énergique, un rock presque postmoderne qui est édité en vinyl pour quelques centaine de fans. J’ai demandé à François Marcelly le bassiste de travailler sur l’écriture d’une bande originale de film en utilisant les bootlegs de leur album. Puis je l’ai invité sur le tournage, il est venu avec son guitariste Lam Sonn. Un détail amusant : nous étions une petite équipe, donc tout le monde faisait un peu de tout et à la campagne c’est eux qui nous ont fait la cuisine, et ils sont aussi doués pour la cuisine que pour la musique ! C’est dans cette idée d’un travail en commun qu’est venue l’envie qu’ils jouent aussi dans le film comme un teenage garage band de campagne Creusoise. On ne sait pas qui ils sont, ni s’ils sont vraiment là dans le même lieu que l’équipe du casting. Vêtus de noir et blanc comme les Annemaries , ils sont peut-être une énième copie d’Annemarie Schwarzenbach, une version locale ? En tous cas, la manière dont la musique entre dans le film ressemble un peu à celle de la littérature, c’est à dire sans s’annoncer et de manière abrupte et radicale, sans fondu. C’est pareil pour les extraits des livres d’Annemarie Schwarzenbach, dits avec une forte personnalité, qui arrivent sur l’image et prennent soudain une place démesurée, laissant pressentir une possible autre incarnation de l’écrivaine.

IL EMANE DE CE FILM UNE FORTE IMPRESSION DE LIBERTE, ETAIS-CE POUR VOUS UNE FAÇON DE VOUS APPROCHER D’ANNEMARIE ?

Il fallait faire un film libre pour évoquer cette personne qui pour moi incarne la liberté. Annemarie Schwarzenbach n’avait aucun dogme, son écriture était libre, elle écrivait sous l’impulsion du direct, en réaction à des événements, à des personnes qu’elle avait rencontrées. Elle avait un regard très lucide et personnel sur toutes choses. De même, Je suis Annemarie Schwarzenbach est aussi tout simplement une enquête sur notre jeunesse d’aujourd’hui.

Je voulais donc faire un film qui soit une ode à cette liberté de penser et d’écrire, un film tel qu’aurait pu le faire Annemarie Schwarzenbach. Et pour cela, je ne devais rien sceller, au contraire je devais ouvrir le film, toujours plus. Et il s’est construit petit à petit, sans forme prédéfinie, au seul gré des personnalités des actrices et de leurs propositions. C’est au cours de la deuxième partie (dans la maison de campagne) que les choses ont vraiment commencé à glisser, les acteurs se sont emparés du film, et je me suis mise à les suivre. C’est la chance du format documentaire, qui permet d’aller vers la fiction par déplacement continu. * Véronique Aubouy*

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