Publicité

Antigone de Chatila: « Nous sommes des Antigone, mais nous mourrons sans un bruit »

Par
Antigone of Shatila
Antigone of Shatila
- Dalia Khamissy

Fin janvier, à Marseille, des réfugiées syriennes ont joué une adaptation d'Antigone, de Sophocle, dans le cadre d'un atelier d'aide par le théâtre. Récit d'une tragédie antique qui fait écho à une tragédie d'aujourd'hui.

Fin janvier dernier, neuf réfugiées syriennes jouent Antigone à Marseille. Elles viennent de Damas, d'Alep, ou d'autres contrées syriennes où le fracas de la guerre a frappé, les forçant à l'exil, souvent à leur corps défendant, en laissant derrière elles leurs frères, leurs enfants, leurs pierres. Elles ont répondu à l’appel de deux metteurs en scène syriens : Omar Abusaada & Mohammad El Attar. Elles ont accepté, en mai dernier, à Beyrouth où elles sont réfugiées dans le tristement célèbre camp de Chatila, de participer à leur atelier d’ « aide par le théâtre ».

Elles ont réinterprété Antigone de Sophocle, pour en faire  Antigone of Shatila. Elles l’ont jouée à Beyrouth, puis elles ont survolé la forêt de cèdres libanaise, survolé ceux qui entreprennent le voyage sur un bateau de fortune au péril de leur vie, et l’ont joué « ici » : à Marseille et à Hambourg. Elles sont neuf sur scène, dix-sept initialement, mais certaines n’ont pas pu faire le voyage. Pour cause de maternité, de refus d’un mari ou encore pour des problématiques de visa… Dès les prémisses du voyage, le présent, le conflit syrien et la « crise des migrants » se rappellent à elles. On n’obtient pas un visa allemand ou français aisément.

Publicité

Elles sont neuf sur une scène vide. Le décor est minimaliste, quelques chaises disposées à droite de la scène, un bureau dans un coin, où la narratrice, Israa, jeune réfugiée syrienne de 23 ans, trône, cigarette au bec, son regard défiant l’auditoire. Dès les premiers instants, elles irradient la scène du théâtre de la Friche de la Belle de mai.

Le même jour à Genève, l’opposition syrienne se fait attendre, on essaie de négocier une trêve. Les négociations seront vaines. Depuis, on a négocié un cessez-le-feu, fragile et mal respecté, les Syriens ne sont pas davantage maitres de leur destin. Depuis mars 2011, le conflit syrien a fait plus de 270 000 morts, plusieurs millions de déplacés, ceux qui sont vivants survivent parfois dans des villes assiégées, meurent de faim, attendent désespérément dans des camps, de la nourriture, des vêtements, de retourner à l’école, de retourner travailler, de retourner à la vie.

« Cette pièce est politique car elle donne la parole à des femmes »

Programmée dans le cadre de la Xe édition du festival Les Rencontres à l’échelle, coproduite par les Bancs Publics, la pièce d’Omar Abusaada et Mohammad El Attar est une œuvre qui documente, extraordinairement, le présent. Elle vient donner chair au décompte macabre, les morts, les naufragés, les apatrides, cette mélodie lancinante de nos radios et de nos télévisions, qui, à force d’être entendue, devient une abstraction.

Elles sont là, toutes les neuf, jeunes, vieilles, mères, sœurs, femmes. Leur douleur sublimée. Omar Abusaada, le metteur en scène, a dit : « Cette pièce est politique car elle donne la parole à des femmes quand habituellement ceux qui la prennent sont des hommes. C’est dans ce sens-là. »

L’Antigone de Sophocle ne le sait que trop bien, mais elle s’y refuse. C’est sa sœur Ismène qui désespérément tente de le lui rappeler :

« Il faut nous pénétrer de l'idée que nous sommes nées femmes,
Que nous ne sommes pas à même d'affronter des hommes
De plus nous sommes soumises à ceux qui sont nos maîtres,
Il nous faut obéir à ces ordres, et à d'autres encore plus douloureux. ».

Antigone désobéit, obstinée, elle fait ce qu’elle croit juste, quoi qu’il en coûte. Israa, la narratrice, nous raconte « les coulisses » de l’Antigone de Chatila. Elles entendent parler début 2015, de cette « aide par le théâtre » proposée par Omar Abusaada et Mohammed El Attar, qui n’en sont pas à leur coup d’essai. Ils ont déjà œuvré auprès de réfugiés irakiens, de populations opprimées ou dans les prisons, auprès de mineurs. Omar Abusaada croit au « pouvoir salvateur du théâtre », Mohammad El Attar veut leur donner une tribune, les faire parler.

Et c’est ce qu’elles font. Tour à tour, souvent seules, parfois en binôme, elles viennent se raconter. Le texte de Sophocle vient ponctuer leurs récits, il est déclamé en chœur, en arabe, par les comédiennes, face au public.

Difficile distribution des rôles

La plus âgée, qui incarnera Créon, raconte comment elle a perdu ses deux fils, une autre raconte son départ précipité, le bus qui s’arrête, ils doivent tous être contrôlés. La question tant redoutée : « Qui soutenez-vous ? » Ils ne portent pas d’uniforme, rien n’indique qui ils sont. Mauvaise réponse. Les hommes sont roués de coups.

Israa raconte comme il a été difficile, au début, de s’approprier le texte de Sophocle. Beaucoup d’entre elles ne comprenaient pas l’entêtement d’Antigone, ne comprenaient pas qu’elle s’insurge ainsi contre la loi. La distribution des rôles a été difficile. Israa le confesse, elle avait des a priori sur Antigone.

Ismène est appréciée, pour sa mesure, sa réserve, sa peur qui n’est pas de la lâcheté, qui est humaine. Aïcha sera Hémon, le fiancé d’Antigone. Il incarne l’homme idéal, elles le dessinent, les dessins sont projetés face public sur un écran géant, leur Hémon est grand, beau, brun, bien habillé. Il meurt par amour. Elles pouffent à l’idée de jouer un homme, se demandent si elles ont le droit.

Comment se porter volontaire pour jouer Créon ? Le tyran, entêté, autiste, dont l’obsession pour « l’ordre » mènera tous les siens à leur perte ? C’est la doyenne, Fadwa, qui dit finalement le comprendre : lui aussi pensait être « juste », qu’en offrant une sépulture à son frère Polynice, le traitre à ses yeux, Antigone trahissait sa patrie. Créon lui-même finira par reconnaître « son moment d’égarement ».

Antigone a-t-elle eu raison de se rebeller?

Elles s’interrogent : « Aurions-nous eu le courage d’Antigone ? En serions-nous dignes ? » C’est finalement Hiba qui jouera Antigone. Elle est d’origine palestinienne, vient du camp de Yarmouk, près de Damas, et du haut de ses 24 ans, elle ne connaît que trop bien la vie de réfugiée, Chatila et ses coupures d’électricité incessantes, la hiérarchie entre les habitants du camp , entre les réfugiés de première, deuxième ou troisième génération … La vie entre rescapés n’est pas exempte d’inégalités. Elle a perdu ses deux frères. Les fils de Fadwa, qui incarne Créon. Hiba est la fille de Fadwa. Elle a cherché son frère au début de la guerre, sans relâche, persuadée qu’il était en vie. Il fallait qu’elle sache, elle a pris des risques, bravé des interdits.

Mohammad El Attar, rencontré avant la représentation, explique que pour ce qui est de l’issue du conflit, elles sont loin d’être d’accord, certaines auraient tendance à soutenir Bachar El Assad, d’autres seraient plus proches de l’opposition… Toutes, surtout, ont l’impression que l’avenir de leur pays ne leur appartient plus, et voient cette tournée européenne comme une manière de montrer que la Syrie n’est pas uniquement peuplée de fanatiques endoctrinés. Mais quand elles se demandent si Antigone avait raison de se rebeller, s’il fallait ainsi se soulever, l’interrogation est douloureuse, et la réponse, impossible.

Lors des répétitions, elles ont amené leurs histoires à la tragédie grecque, et peu à peu, elles ont amené Antigone à elles. Israa se souvient s’être réveillée en pleine nuit, et avoir déclamée, seule, le monologue de fin d’Antigone, celui des Adieux à la vie. Elle s’en sentait enfin « digne ». « Nous sommes toutes des Antigone… » finit-elle par dire, dans un souffle. « Mais, même si nous étions des Antigone, nous, nous ne sommes pas filles de roi, nous mourrons sans un bruit ».

Mohammad El Attar, le dramaturge, insiste : l’aspect politique n’est pas là où on croit. Ou pas seulement.

« On a tendance à l’oublier mais la Syrie était une nation prospère : sans dette extérieure, par exemple. Ces femmes incarnent aussi la diversité de la Syrie, de par leur statut déjà : des enseignantes, une prof d’aérobic, des lettrées… et un tiers d’analphabètes qui ont eu à mémoriser leurs textes par cœur. Et puis, on pense à la guerre en Syrie, mais pour elles, c’est surtout une révolte contre le patriarcat. pour elles, l’angoisse première, ce n’était pas de jouer une métaphore de la guerre -ce que ce spectacle n’est pas -, loin de là. C’était angoissant à Beyrouth de jouer devant leurs maris, devant des hommes, c’est aussi pour ça qu’elles sont toutes voilées ».

Certaines ont voulu changer leurs récits, ne plus tout dire. Omar et Mohammed refusent. Une transcription de leur conversation avant la première représentation est projetée sous nos yeux. Elles demandent

« - Et après ? On ne vous reverra plus ?

  • … » Pas de réponse.

La guerre en Syrie, c’est peut-être nous, dans le public, qui y pensons constamment. Parce que c’est la mélodie lancinante de nos postes de radio. Que ça fait cinq ans. Alors que l’on est là, immobiles, presque prostrés, à les écouter se mettre à nu. Se raconter, nous raconter, à nous spectateurs figés, leur tragédie, cette tragédie de notre temps.