Cyclisme, rugby, athlétisme : Antoine Blondin n'était pas que le journaliste qui a raconté le sport de manière noble, mais un écrivain en recherche d'évasion.
Cyclisme, rugby, athlétisme : Antoine Blondin n'était pas que le journaliste qui a raconté le sport de manière noble, mais un écrivain en recherche d'évasion.

Antoine Blondin, la mélancolie derrière la farce

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Antoine Blondin, la mélancolie derrière la farce

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Chercher la tranquillité en prenant la route, sur le Tour de France ou ailleurs : Antoine Blondin n’est pas seulement l’écrivain farceur et fantasque souvent raconté. Derrière cette façade, une mélancolie et une envie de prendre la fuite.

Antoine Blondin avait peut-être pressenti quelque chose de notre époque surconnectée, où disparaître est de plus en plus difficile. L’auteur Jérôme Leroy, spécialiste du journaliste et écrivain, décrit son esthétique comme une “diététique de l’évasion” qui lui semble “d’une modernité incroyable” : “Blondin nous apprend à nous faufiler dans les interstices de la matrice”. Derrière lui, il laisse des quêtes clairvoyantes et actuelles : prendre la route, disparaître des radars, autant d’inspirations en cas d’envie de déconnexion.

58 min

Brillant à l’école, Antoine Blondin n’a pas 30 ans lorsque son premier roman remporte un prix. L’écrivain parisien est récompensé du prix des Deux Magots pour L’Europe buissonnière, inspiré de son service du travail obligatoire en Allemagne pendant l’Occupation.

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Frasques nocturnes à Saint-Germain-des-Prés

Il n’est pourtant pas l’incarnation du bon élève : la postérité de ce grand procrastinateur a surtout retenu son goût pour l’alcool festif et ses frasques nocturnes dans le Saint-Germain-des-Prés des années 1950, impliquant ses amis écrivains.

En 1988, il racontait l'une de ses frasques au micro de France Culture : un petit matin autour de sa trentaine, avec ses amis, le cinéaste Louis Sapin et le romancier Albert Vidalie, il avait transformé la rue de Seine en potager, en plantant des légumes dans les terre-pleins. Une autre histoire germanopratine, comme une mauvaise blague, implique un gigot et un curé.

On était allés acheter un énorme gigot. Puis on est allés acheter un petit drap. On a enveloppé le gigot dans le drap. On est allés à Saint-Germain-des-Prés pour demander au prêtre qu’il baptise notre petit bébé, qui était un gigot.

"Un Singe en hiver", la rencontre fortuite

Ce goût de la farce nocturne, il était aussi capable de le décrire de manière plus littéraire, comme dans un documentaire de 1979 : “Dans cette liberté mauve qui s’installe le soir, la nuit est jalonnée de bonnes maisons, véritables foyers d’amitié qui sont autant d’oasis. Des points d’eau dans le désert, si j’ose dire, car l’eau n’y est pas forcément le breuvage essentiel.

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Ce n’est pas un hasard si en écrivant Un Singe en hiver, porté à l’écran par Henri Verneuil et Michel Audiard en 1962, il a érigé l’alcool en religion.

Les opticiens ou les oculistes, je ne sais pas comment on dit, parlent de verres de contact, qui permettent de voir et de se rapprocher, d’entrer en communication, racontait-il en 1988. Et bien moi, je suis l’homme du petit verre de contact.

La mélancolie derrière la farce

Mais derrière cette réputation se cache une profonde mélancolie, analyse Jérôme Leroy : “Il a laissé se construire sa légende, y compris sa légende de buveur. C’était une manière, aussi, paradoxalement, de se protéger.

Blondin perd en effet des êtres chers tôt dans sa vie. Son père se suicide lorsqu’il a 26 ans. Il perd son ami écrivain Roger Nimier, un épisode douloureux de sa vie. La guerre lui vole une partie de sa jeunesse, comme il le décrit à France Culture en 1970 : “J’appartiens à la génération du couvre-feu. Dix-sept ans en 1940, marié en 1945. Nous sommes des milliers d’hommes qui n’avons jamais eu de 'vie de garçon', comme on dit.

Père de famille juste après la guerre, il sera passé directement du dortoir au lit conjugal. “Et à partir de ce moment-là, il n’a de cesse que de vouloir fuguer, dit Jérôme Leroy. Blondin est un magnifique écrivain de l’errance.

Contemporain de Jack Kerouac

Blondin a d’ailleurs le même âge que Jack Kerouac, lui aussi écrivain vagabond, fait remarquer l’écrivain. “Ce désir d’échapper à la routine, à la famille, à des espèces de mécaniques qui font que les jours succèdent aux jours, ça passe par le fait de prendre la route.

59 min

On retrouve le principe de l’itinérance et de la rencontre fortuite dans L’Humeur vagabonde et dans Un Singe en hiver. Et évidemment, dans ses 524 chroniques sur le Tour de France, où il prend la route pour, comme les coureurs, s’échapper. “Le Tour, pour lui, ça représentait cette espèce de communauté utopique de gens qui étaient là ensemble pour être sur la route”, explique Jérôme Leroy.

Une figure du Tour de France

D’ailleurs, Blondin avait déclenché l’hilarité d’un plateau télé - de ceux des années 1970, enfumés par la cigarette - en déclarant : “Il y a trois endroits où on est tranquille : un taxi quand il baisse son drapeau, les chiottes quand on baisse le verrou, et le Tour de France.

Sur le Tour, Antoine Blondin sympathise avec les coureurs et écrit d'une manière plus littéraire que ce qui se faisait alors.
Sur le Tour, Antoine Blondin sympathise avec les coureurs et écrit d'une manière plus littéraire que ce qui se faisait alors.

Sur les 27 Tours qu’il couvre pour le journal L’Équipe, son talent aussi trompe les apparences. Après Albert Londres, l’écrivain apporte ses lettres de noblesse littéraires à la Grande Boucle, mais aussi aux JO. Il parsème ses chroniques de références culturelles, il en sublime le décor, il y met de sa personne, il en raconte les exploits et les légendes : “Le coureur est un animal plus heureux que les autres, écrit-il dans une chronique. Vous croyez que c’est drôle de descendre à la mine, de passer des heures derrière un bureau ? Lui est libre. Il circule. Il peut attaquer et se défendre. C’est un prolétaire qui a bien tourné.”

Génie ou faux dilettante ?

Pourtant, la méthode Blondin étonne et en fait un faux dilettante. Après les étapes, en salle de presse, il traîne, il boit, il blague, puis écrit ses chroniques d’un jet, sans ratures. Avec, toujours, le goût de la vanne, comme en témoignent certains de ses titres : "La victoire à Ventoux", "Du pin et des jeux" pour une étape traversant les Landes, "L’Eddy de Nantes" à propos d’Eddy Merckx…

Il procrastine aussi pour écrire ses romans : paradoxalement, il n’aime pas écrire. Pour le forcer à livrer ses manuscrits, son éditeur et ami le convoque à l’imprimerie, à Mayenne. Dans un reportage de l’ORTF en 1970, on entrevoit un échange entre les deux :

L’éditeur : “Je t’en prie, dépêche-toi ! Parce qu’on est quand même pressé.

Antoine Blondin : “Bon, alors on s’y met. On boit une bière et…

- On boit une bière et on y va ?

- Et on y va !

Autre contradiction : malgré la reconnaissance de ses romans et de ses chroniques, Blondin gardait une insatisfaction. Au moment de tirer son bilan, en 1970, plus de vingt ans avant sa mort en 1991, il disait : “Voici mon œuvre, je la résume : quatre romans, deux filles, et aussi, j’ai participé à l’élaboration de quatre films, et enfin, j’ai bien dû disséminer un beau millier d’articles dans les journaux. Voilà mon bagage. Dans une époque forcenée, il n’est pas très extraordinaire.