Anton Tchekhov, le descendant d'esclave devenu génie du théâtre

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Anton Tchekhov, le descendant d'esclave devenu génie du théâtre

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Anton Tchekhov a connu la misère et n'a pas eu peur de se confronter à la barbarie humaine. C'est peut-être de là que ce médecin tire son humanité, qualité essentielle de son œuvre tant elle rend ses personnages attachants.

Descendant d’esclaves, Anton Tchekhov est devenu un des auteurs de théâtre les plus joués, encore aujourd'hui avec La Cerisaie au théâtre de l'Odéon. Adama Diop, un des acteurs de la pièce, explique : "Aujourd’hui encore on trouve une actualité et quelque chose de brûlant à dire ses mots." Voici comment sa compréhension humaine a permis à Anton Tchekhov de devenir un génie de l’écriture.

À réécouter : Adama Diop: "Les grandes pièces de théâtre sont composées de mots qu’il faut humblement rendre simples"

Une enfance dans la misère

Petit-fils de serf, Anton Tchekhov naît en 1860. Son père, épicier russe qui a fait faillite, est souvent violent. Pour se sortir de sa condition, il entame des études de médecine à Moscou et écrit de petits textes humoristiques pour gagner un peu d’argent. De cette enfance difficile et sans le sou, il fait une force. 

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Ce que les écrivains nobles prenaient gratuitement à la nature, les écrivains roturiers l’achètent au prix de leur jeunesse. Anton Tchekhov

Il prend goût à l’écriture, s’essaye au théâtre avec Platonov et malgré son installation en tant que médecin dans un hôpital près de Moscou, il continue l’écriture. Encouragé par ses premiers succès, il publie en quelques années des centaines de récits.

Anton Tchekhov lors de ses années d'étudiant à Moscou
Anton Tchekhov lors de ses années d'étudiant à Moscou
© Getty

En sa qualité de médecin,Tchekhov apporte un soin particulier aux faits.

Adama Diop : "Il a une expérience de vie qui se ressent dans ses écrits. C’est l’une des rares personnes qui peut nous faire autant sentir  les émotions et  les relations entre les humains."

Voyage en enfer

À 30 ans, il a besoin d’apprendre, de se renouveler et de "payer sa dette" envers la médecine. Bien que malade de la tuberculose, il entreprend seul un voyage à l'autre bout de la Russie, sur l’île prison de Sakhaline, où il documente la vie des bagnards.
 

Les forçats de l'île de Sakhaline à la toute fin du XIXe siècle
Les forçats de l'île de Sakhaline à la toute fin du XIXe siècle
© Getty

Sakhaline est le lieu des souffrances les plus insupportables que puisse endurer un homme, aussi bien libre que condamné, nous avons laissé croupir dans des prisons des millions d'hommes, et cela pour rien, de manière irraisonnée, barbare. Anton Tchekhov

Sévices corporels, famine, corruption, prostitution infantile… La description qu’il fait de ce bagne entraîne une commission d'enquête du ministère.

Tchekhov, qui était une sorte de devin, a tout prévu. Il a écrit tout ce que les historiens et les philosophes décrivent aujourd’hui après l’avoir étudié, lui il le voyait seulement parce qu’il était un grand écrivain et parce qu’il haïssait le mensonge. Elsa Triolet, écrivaine et traductrice des œuvres de Tchekhov

Ce voyage met fin à son écriture pour le registre comique. Il s'intéresse à l’humain et veut dépeindre la réalité qui l’entoure. S’il continue ses nouvelles, il écrit de plus en plus pour le théâtre.

Anton Tchekhov à son bureau en 1895
Anton Tchekhov à son bureau en 1895
© Getty

Des personnages qu'on ne peut juger

Dans ses pièces, ses personnages de la bourgeoisie russe et provinciale sont ordinaires, voire apathiques, coincés dans leur vie et terriblement touchants.
 

L'artiste ne doit pas être le juge de ses personnages et de ce qu'ils disent, mais seulement le témoin impartial. Anton Tchekhov

À la fin du XIXe, la Russie a mis fin au servage et est entrée dans une rapide industrialisation. C’est justement dans le non-jugement de ses personnages, en proie à de grands bouleversements sociaux, que réside la force de Tchekhov.

Adama Diop : "Tchekhov questionnait le basculement entre un ancien monde et un nouveau monde, qui est nécessaire. Et je pense qu'aujourd'hui on en est aux mêmes questions, à savoir comment le monde contemporain, le monde à venir nous fait peur bien qu'il soit nécessaire."

À réécouter : Tchekhov l'écrivain

Il a 35 ans quand il écrit La Mouette, un échec à sa sortie, mais il persiste et signe deux ans plus tard Oncle Vania, puis Les Trois sœurs. De plus en plus malade, il écrit sa dernière pièce La Cerisaie en 1904, entre comédie et drame, le spectacle est un succès dès la première représentation. 

Il partait le lendemain pour se soigner à l’étranger, tout le monde le savait condamné. Les hommes les plus intelligents, les plus illustres, les artistes les plus grands venus de tous les coins de la Russie, lui disaient leur admiration. Les fleurs les plus belles ne trouvaient plus de place sur le plateau et toute la salle debout supplia Anton Tchekhov de s'asseoir. Mais Tchekhov resta debout une heure pendant que défilaient les plus grands Russes pour lui dire leur amour. Tchekhov ne prononça pas un mot. Il souriait, il nous regardait de son regard d’amour inoubliable, d’amour de l’humanité. Trois mois plus tard, on ramenait son corps. Texte de Georges Pitoëff

À réécouter : A Avignon, Tiago Rodrigues fait face à l'avenir avec "La Cerisaie"