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Aragon, 1960 : "Il y a dans l'expression littéraire une valeur analogue à la valeur scientifique"

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Alors qu'une importante biographie de Louis Aragon par Philippe Forest vient de paraître (Gallimard), nous consacrons notre série "Mémoires vives" à l'auteur du Fou d'Elsa . Une sélection d'archives ressuscitant la voix du poète et abordant, entre autres, les thèmes de l'amour ou de l'engagement. Cinquième épisode : définition de la poésie.
Définition de la poésie (épisode 5/5)

Le bureau d'Aragon, à Saint-Arnoult
Le bureau d'Aragon, à Saint-Arnoult

Qu'est-ce que la poésie et qu'est-ce qui la caractérise ? Est-ce que ce sont les formes ? "*A l’époque du mouvement surréaliste, on me reprochait beaucoup que dans ma prose, je faisais des alexandrins. Par exemple, Eluard, qui aurait bien voulu faire des alexandrins et à qui on interdisait d’en faire, disait : * « Pourquoi permet-on à Aragon d’en faire en prose ? »" témoignait Aragon dans l'émission de José Pivin Tous les plaisirs du jour sont dans la matinée , diffusée sur France Culture le 13 février 1960.

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Mais finalement, Aragon s'émancipe assez facilement et presque insensiblement de ces carcans formels, passant de la prose aux vers au gré de son humeur : "C’est visible dans mes derniers poèmes en particulier ".

Et s'il affectionne particulièrement la prose, c'est que pour lui, en vers, les mots n’ont pas le même poids "dans la bouche, sur la langue ". Ses expériences sur la forme l'amènent même à écrire en 1920 un poème qui fait scandale : intitulé "Persiennes", il est composé de vingt occurence du mot "persienne". Exclusivement.

De toute façon, le poète le souligne, "pour que le poème soit inattaquable, il faut qu'il soit reconnu comme tel ". Ce qui n'est finalement pas le gage d'un bon texte, à en croire Aragon, qui se plaît à rappeler que les grands poètes, qui ont souvent fait scandale, sont ceux qui ont su transformer "des vérités difficiles d'accès " en "vérités premières " :

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Les débuts (épisode 4/5)
J’ai écrit des dizaines et des dizaines de romans avant l’âge de 10 ans.

Double-page avec dessin de "Noissent", premier roman d'Aragon repris sous le titre "Quelle âme divine" (1924). Manuscrit de 1903
Double-page avec dessin de "Noissent", premier roman d'Aragon repris sous le titre "Quelle âme divine" (1924). Manuscrit de 1903

En 1924, Aragon publie* Le Libertinage* , un recueil de nouvelles, contes, saynètes, qui emprunte au dadaïsme. Le premier texte, intitulé "Quelle âme divine", se démarque par sa singularité : en quelques très courts chapitres, Aragon raconte le voyage en train d'une famille parisienne vers la Russie.

"Aragon s'est lui-même amusé du fait que, losque ce texte a été traduit en allemand quelques années plus tard, il fut présenté, prétend-il, et sans doute à tort, comme la version romancée du voyage réel que l'auteur venait d'effectuer en Union soviétque. Ce qui lui attribuait une actualité et une signification politiques dont il était pourtant totalement dépourvu" , raconte Philippe Forest, biographe d'Aragon (Gallimard, 2015)

Et en effet, à en croire les dates inscrites sur le texte, ce dernier avait été écrit en 1903, lorsqu'Aragon avait... 6 ans. Ecoutez le poète s'amuser de l'histoire de ce manuscrit et de sa publication dans l'émission Tous les plaisirs du jour sont dans la matinée , produite par José Pivin et diffusée sur France Culture le 13 février 1960.

Ce témoignage est suivi par une lecture de "Quelle âme divine" :

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Les maîtres à penser (épisode 3/5)

Louis Aragon
Louis Aragon

Qui sont les maîtres à penser d'Aragon ? Se comptent-ils parmi ses amis, ceux qui ont partagé ses combats politiques, les autres ? Quelles sont ses inspirations littéraires ? C'est une question que lui posait Francis Crémieux le 11 décembre 1963, sur France Culture (Entretiens avec Louis Aragon, 6) :

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L’engagement (épisode 2/5)
La position d’homme que j’ai prise dans la société est la logique de ma poésie.

Louis Aragon en 1980
Louis Aragon en 1980
© Maxppp

Dès 1927, Louis Aragon s'engage au Parti communiste français, avec ses camarades André Breton et Paul Eluard. Mais contrairement à eux, il y restera jusqu'à sa mort, en décembre 1982, et ne remettra jamais en question le régime soviétique de Staline. A la même période, il participe aux mouvements de protestation contre l'exécution, aux Etats-Unis, de Sacco et Vanzetti, anarchistes d'origine italienne. Aragon s'engage aussi à travers son activité journalistique, à L'Humanité et à La Commune d'abord, en 1933, dénonçant le fascisme et le nazisme, puis à Ce soir , à partir de 1937. Avec Elsa Triolet, il voyage en URSS. A son retour, il publie dans l’édition française de la revue Littérature de la Révolution mondiale un poème à la prose violente, qui fait polémique, "Front rouge" (1931).

De 1939 à 1945, Aragon entre en Résistance, non par les armes, mais par son activité littéraire. Depuis la zone libre, il crée avec Elsa Triolet le Comité national des écrivains pour la zone Sud. Tandis qu'Elsa Triolet fonde le journal, La Drôme * en armes* , Aragon crée de son côté Les Etoiles : "C'est un journal clandestin dont il écrivait apparemment tout et dont un livre de Georges Aillaud a retrouvé et reproduit tous les exemplaires. Elsa Triolet et Louis Aragon ont bien sûr collaboré aussi aux Lettres françaises clandestines de Paulhan et Decour " (Nicolas Mouton, chercheur et auteur d’une thèse sur les archives audiovisuelles d’Aragon).

L'écriture d'Aragon sert son engagement patriotique (Le Crève Coeur , La Diane française ). L'engendre même, comme il en témoigne dans cette interview du 12 octobre 1960, au micro de Claudine Chonez qui le recevait pour parler de son livre Les Poètes :

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Bandeau archives
Bandeau archives
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L’amour (épisode 1/5) Il en est des amants comme des peuples, et l’on dit des peuples que les peuples heureux n’ont pas d’histoire.

Elsa Triolet en 1925.
Elsa Triolet en 1925.

"Il n’y a pas d’amour heureux" , assène Louis Aragon en 1943, dans un poème publié en 1946 dans le recueil La Diane française .

Des vers qui lui valent des témoignages d'incompréhension, sinon des reproches : comment un poète ayant fait de son propre vécu amoureux l'une des matières premières de son oeuvre (Cantique à Elsa , Les yeux d'Elsa , 1942), peut-il ainsi dénier le caractère heureux de l'amour ?

"*Comment aurait-il pu y avoir un amour heureux dans les conditions dramatiques de la France? * C’était le temps de la dissolution de l’armée française. C’était à Lyon, en 1943", se défend Aragon dans cette émission du 11 décembre 1963, au micro de Francis Crémieux (Entretiens avec Louis Aragon , 6).

Même si le poète se veut optimiste, espérant que l'avenir sera "le temps où régnera le couple ", il n'en estime pas moins que toutes les amours présentes dans la littérature sont malheureuses. Condition sine qua non d'ailleurs, pour qu'elles soient racontées :

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- Archives INA -

bandeau Mémoires vives
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© Radio France