Archive exceptionnelle : écoutez l'accent parisien en 1912

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Archive exceptionnelle : écoutez l'accent parisien en 1912

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"C’est extraordinaire que j’aie une voix aussi traînarde, jamais je l’aurais cru ! On ne s’entend pas, absolument !" Dans ce document unique en son genre, un Parisien réagit à l'écoute de son propre accent, celui du 14e arrondissement, en 1912. Il est interviewé par le linguiste Ferdinand Brunot.

Cette archive exceptionnelle est l’une des premières interviews sonores, le premier enregistrement d'un échange spontané, non lu. C’est aussi l’une des rares traces de l’accent parisien d’avant-guerre. En 1912, le linguiste Ferdinand Brunot veut enregistrer les dialectes des artisans. Ici, c’est le parler parisien qui l’intéresse, l’accent populaire des différents quartiers de la capitale. Louis Ligabue, tapissier dans le 14e arrondissement, a alors 37 ans, et note déjà l'embourgeoisement de son quartier.

Le parler d'un pur "Parisien de Paris"

Le linguiste Ferdinand Brunot, fondateur des "Archives de la parole" en 1911, est l'un des rares universitaires de son temps à s'intéresser à l'enregistrement du français parlé "commun". Pour lui, le "parler parisien" est une forme de dialecte dont il faut garder la trace. Chaque quartier de la capitale est censé présenter ses spécificités linguistiques : on ne parle pas à Montrouge comme à Montmartre. Or pour Pascal Cordereix, responsable du service des documents sonores à la BnF, "ce 'dialecte' parisien renvoie lui-même à l’un des plus grands mythes de la linguistique romane parisienne de la fin du XIXe siècle, à savoir le "françien", un supposé dialecte d’Île-de-France dans lequel le français trouverait sa seule origine. On est là au cœur de la construction jacobine de la langue française mise en œuvre après 1870, opposant définitivement français et autres idiomes parlés sur le territoire."

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Ferdinand Brunot interviewe Louis Ligabue en 1912 : 

- Vous êtes vraiment, vous monsieur, un Parisien de Paris ? 

- Je suis né à Paris même, boulevard Sébastopol et j’ai monté du côté de Montrouge, rue Daguerre. Ensuite, j’ai été avenue d’Orléans. J’ai travaillé dans le quartier constamment. Je ne l’ai jamais quitté du reste. 

- Et vous êtes exclusivement tapissier, alors ? 

- Absolument. (...) et je travaille pour le client personnel (...)

- Vous êtes exclusivement dans la clientèle bourgeoise ? 

- Oui, monsieur.

- Il y a eu beaucoup d’installations de ce côté-là, ce doit être un bon métier ?

- Ah le quartier a beaucoup gagné. Nous avons depuis quelques années travaillé admirablement.

- J’ai entendu dire que vous n’étiez pas payé très régulièrement...

- Oh vous savez, le 14e est tout à fait spécial. Nous avons de bons clients, de bons bourgeois, et puis régulièrement, on hésite à donner une affaire... Mais quant au règlement, jamais nous ne perdons quoi que ce soit. 

- On m’avait dit au contraire que rue Alphonse Daudet, il y avait une clientèle peu recommandable...

- Ah dame ! Ça, je m’en réjouis bien !

Entendre sa propre voix

Ce document est unique à plus d'un titre : c’est aussi la première fois qu’on entend quelqu’un réagir à ses propos, à sa voix.  Dans la foulée de l’interview, Louis Ligabue s’écoute, et s’étonne, toujours en dialoguant avec le linguiste Ferdinand Brunot. Pascal Cordereix, spécialiste du fonds sonore ancien à la Bibliothèque nationale de France (BnF) : "On connaît beaucoup de récits écrits d’un enregistrement et de la surprise du locuteur s’écoutant parler. Mais à notre connaissance, Ferdinand Brunot est le seul, avant longtemps, à avoir l’idée de graver ainsi sur disque les réactions du témoin à l’écoute de sa propre voix."

Ferdinand Brunot interviewe Louis Ligabue en 1912 : 

- Eh bien, vous avez entendu ce que vous avez dit. Vous êtes-vous reconnu ? 

- Oui, parfaitement monsieur !

- N’est-ce pas que c’est bien votre voix ? 

- C’est parfait, parfait, c’est même très très curieux ! C’est très drôle, il me semble même que c’est extraordinaire que j’aie une voix si traînarde, jamais je ne l’aurais cru ! On ne s’entend pas, absolument ! 

- Vous n’avez pas la voix traînarde, vous avez tout simplement l’accent de Paris, c’est justement ça que je veux enregistrer. 

- Ah ça aujourd'hui j’en suis convaincu, bien des gens m’ont dit des fois : “Comme il traîne ce garçon dans sa conversation”. Ben, je disais non, pourtant, il me semble que c’est tout naturel ; mais alors là, vous savez, j’ai un accent presque d’La Villette on dirait…

- La Villette ? Ne croyez-vous pas qu’il y a une grande différence justement entre l’accent de La Villette et le vôtre ?

- Ah peut-être, je ne sais pas…

- Vous qui êtes de Paris, est-ce que vous ne reconnaissez pas justement quelqu’un qui est de nos arrondissements ?

- Ah absolument, si, il y a réellement des différences.

- Quelqu’un qui s’est beaucoup occupé de ça me disait par exemple qu’il reconnaissait du premier coup un habitant du 14e et un habitant de Montmartre.

- Ah peut-être, mais enfin, il me semble que c’est une étude assez sérieuse.

- Oui, il y a des gars qui imitent ça étonnamment et à volonté vous savez, ils se transforment en gens de Montparnasse, ou en gens de Montmartre comme ils veulent.

- Ah oui, on voit ça dans les revues, là, dans les concerts, là ; on a des types spéciaux là-dessus.

- Oui. Est-ce que dans la rue de la Gaîté, là, il y a des gens qui imitent justement l’accent du quartier ?

- Ah y en a, y en a. Mais alors, ça devient peut-être un peu en exagération. Tandis que là, moi, je cause naturellement, et quand j’écoute, il me semble que j’exagère… Je suis bien content, vous savez, d’avoir jugé et ça m’a bien intéressé !

- Et bien je vous remercie de vous être prêté à l’expérience.

- De rien.

Les Archives de la parole à découvrir sur Gallica

Archive conservée à la Bibliothèque nationale de France. Merci au service Son du département de l’Audiovisuel, BnF et au Service de la coopération numérique et de Gallica, BnF. Archives de la Parole, conservation : BnF, Département de l’Audiovisuel, service Son.