Archive exceptionnelle : Léon Tolstoï sur Dieu, en 1909

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Archive exceptionnelle : Léon Tolstoï sur Dieu, en 1909

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“L’homme est un animal faible, misérable.” C'est Léon Tolstoï lui-même qui le dit, en français, en 1909. Ecoutez la voix de ce génie de la littérature grâce à un trésor exceptionnel exhumé dans le fonds des Archives de la parole de la BnF.

Voici un document exceptionnel, un trésor exhumé dans le fonds sonore ancien de la Bibliothèque nationale de France : l’enregistrement de la voix de Léon Tolstoï. Un an avant sa mort en 1910, un musicien et producteur américain passionné par les gramophones, Fred Gaisbeg, parcourt l’Europe pour enregistrer des voix célèbres. Il se rend sur les terres du comte Tolstoï, dans la maison où il écrivit Guerre et Paix et Anna Karénine. De cette rencontre, il nous reste quatre prises, dans les quatre langues que maîtrise l’écrivain : russe, anglais, allemand, et français. Dans cet enregistrement en français, Tolstoï, en bon chrétien mystique anarchiste, en profite pour définir la religion, car pour lui, “le Royaume de Dieu est en vous”. 

Léon Tolstoï, 1909

"La religion n’est pas une croyance établie une fois pour toutes, une croyance aux phénomènes surnaturels qui soi-disant se produisirent autrefois, ni la croyance à la nécessité de certaines prières et de certains rites. Elle n’est pas non plus, comme le pensent les savants, le reste des superstitions et de l’ignorance antiques, qu’il n’est, dans notre temps, d’aucune nécessité d’adapter dans la vie. La religion, c’est le rapport de l’Homme envers la vie éternelle, envers Dieu, rapport établi en accord avec la raison et la science contemporaine et qui seules poussent l’humanité en avant vers le but qui lui est assigné. 'L’âme humaine, c’est la lampe de Dieu', dit une sage expression hébraïque. L’homme est un animal faible, misérable, tant que dans son âme ne brûle pas la lumière de Dieu. Et quand cette lumière s’enflamme, et elle ne s’enflamme que dans l’âme éclairée par la religion, l’homme devient l’être le plus puissant au monde. Et il n’en peut être autrement, parce qu’alors ce n’est plus sa force qui agit en lui, mais celle de Dieu. Voilà ce qu’est la religion et en quoi consiste son essence."

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Le contexte d'enregistrement et de diffusion

Lionel Michaux, du service des documents sonores du fonds ancien à la BnF, éclaire les conditions de captation et de diffusion de cette archive :

"L’enregistrement de la voix de Tolstoï s’effectue dans un double contexte. D’abord le développement, depuis l’année 1900, de l’enregistrement sonore en Russie et les visées commerciales expansionnistes de la Gramophone Company. Cette année-là, un directeur, Norbert Rodkinson, est nommé à la tête de la nouvelle branche russe. Le succès est au rendez-vous à tel point qu’une usine de disques est fondée en 1903 à Riga (la Lettonie fait alors partie de l’empire Russe). Une politique volontariste d’enregistrement est mise en place : contrats avec de grands artistes (Féodor Chaliapine, Nikolay Figner, etc…) et enregistrements de traditions musicales locales dans les provinces de l’empire (Tatarstan, Géorgie….) dans des conditions difficiles (certains chants tatars sont enregistrés dans des cafés ou des maisons de passe).

Parallèlement, Fred Gaisbeg, qui exerçait à la Gramophone Company à Londres des fonctions de producteur et d’ingénieur du son (les appellations n’existaient pas encore) avait lancé l’idée d’enregistrer des voix célèbres. Il s’était donc rendu, en 1903, en Roumanie pour enregistrer la reine Elisabeth qui, sous le pseudonyme  de Carmen Sylva, publiait avec succès les poèmes qu’elle écrivait. Et en 1909, Gaisberg se rendit sur le domaine de Léon Tolstoï, Iasnaïa Poliana, l'enregistrer en quatre langues : le russe, l’anglais, l’allemand et le français. Comme indiqué sur les disques, ces enregistrements  furent faits au profit de l'Union de la Presse périodicale en Russie.

D’autres initiatives similaires virent le jour à la même époque : en Autriche, Carl Lindström enregistre la voix de l’empereur François-Joseph. En France, à partir de 1911, les Archives de la Parole capteront les voix d’Apollinaire, de Dreyfus et d’autres.

Les disques furent publiés par la marque Gramophone et vendus dans le commerce. Les deux disques français et anglais sont arrivés par la suite par don et achat dans les collections de la Bibliothèque nationale de France. Ce ne sont pas des exemplaires uniques. On en trouve dans des collections privées, Deutsche Grammophon a eu accès aux quatre enregistrements, et on en trouve également trace à la British Library."

Archive : Gramophone Company, 1909, conservée à la Bibliothèque nationale de France.

Merci au service Son du département de l’Audiovisuel, BnF et au Service de la coopération numérique et de Gallica, BnF. Archives de la Parole, conservation : BnF, Département de l’Audiovisuel, service Son.

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