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Ariane Chemin : "Tout d'un coup, nous nous rendons compte qu'Emmanuel Macron dirige la France de manière assez opaque"

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L'affaire Benalla, "je crois que c'est une tempête dans un verre d'eau.", a déclaré ce jeudi Emmanuel Macron à l'AFP. Photo ici en novembre 2016 à Les Pennes-Mirabeau
L'affaire Benalla, "je crois que c'est une tempête dans un verre d'eau.", a déclaré ce jeudi Emmanuel Macron à l'AFP. Photo ici en novembre 2016 à Les Pennes-Mirabeau
© AFP - Anne-Christine Poujoulat

Entretien. Parole rare, la journaliste du Monde qui a révélé l'affaire Benalla se confie. Ariane Chemin évoque quelques coulisses de son enquête et réagit aux critiques d'Emmanuel Macron sur le travail de la presse. Un chef de l'Etat dont elle s'inquiète de "la petite équipe" pour diriger la France.

« Le Monde » identifie, sur une vidéo, un collaborateur de Macron frappant un manifestant, le 1er mai, à Paris. Le 18 juillet dernier, c'est avec ce titre qu'éclate le scandale Alexandre Benalla. L'enquête est signée de la grand reporter au célèbre quotidien : Ariane Chemin. Malgré des silences à plusieurs de nos questions, celle qui fut productrice à France Culture a accepté de nous répondre. Elle révèle quelques coulisses de son travail et s'inquiète des critiques d'Emmanuel Macron sur le travail de la presse, ainsi que de sa "petite équipe" qui l'aide à diriger "de façon assez opaque" le pays.

Avez-vous été surprise par l'ampleur de l'affaire Benalla ?

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Oui et non. Lorsque j'ai rencontré Patrick Strzoda, le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron, mercredi dernier, après avoir eu au téléphone Alexandre Benalla qui me disait d'ailleurs qu'il ne se trouvait pas place de la Contrescarpe, j'ai eu face à moi un homme très calme, qui n'a jamais nié. Il m'a dit : "Ne tournons pas autour du pot, il s'agit bien d'Alexandre Benalla." Et il m'a expliqué qu'il avait tout de suite été sanctionné. Dès ce rendez-vous, j'ai compris qu'il y avait un problème. Il avait été effectivement sanctionné, M. Strzoda m'a montré la lettre de sanction, mais il n'était sanctionné que quinze jours. Et j'ai été fascinée par le calme de cet homme qui pensait au fond que cette histoire allait s'évanouir à partir du moment où l'on dirait que cet homme avait été sanctionné et la faiblesse de la sanction. J'ai bien vu qu'il y avait un problème.

Effectivement, la publication de l'article a immédiatement entraîné des milliers de réactions politiques. Le lendemain, la réponse de l'Elysée a été une conférence de presse du porte-parole de l'Élysée Bruno Roger-Petit qui disait qu'il s'agissait de la sanction la plus lourde prise dans l'histoire de la Ve République. Nous avons tout de suite vu que ce décalage allait amplifier l'affaire.

Quand le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron vous parle de cette sanction, vous comprenez donc que vous n'allez pas écrire un article classique ?

D'abord, je prenais beaucoup de précautions. C'était une enquête assez longue et je savais très bien qu'il fallait que je sois extrêmement prudente et discrète. Je ne voulais appeler Alexandre Benalla puis la présidence de la République qu'à la fin de l'enquête, quand j'étais quasiment sûre que c'était lui. Mais au départ, on pouvait penser que ce n'était qu'une bavure policière. Simplement, ce qui évidemment me faisait penser que c'était assez important, c'est qu'on avait affaire à un conseiller d'Emmanuel Macron qui était à un endroit avec un casque qu'il n'avait pas le droit de porter. Il y avait une forme d'usurpation de fonction qui m'a tout de suite interpellée. Je me suis dit que ce n'était pas une "simple" bavure policière.

Le retentissement a été énorme et même le président de la République a presque remis en cause votre travail mardi. Qu'en pensez-vous ?

Je trouve cela dommage de la part de quelqu'un qui dit lutter contre les populismes. Il s'est d'ailleurs présenté contre eux : "je suis le candidat qui ne sera pas la populiste Marine Le Pen, ni Jean-Luc Mélenchon". Et finalement, il adopte à l'égard de la presse les mêmes mots que Donald Trump : quand il dit "la presse ne cherche pas la vérité". Il fait quand même applaudir lors d'une sorte de réunion de conjurés à la Maison de l'Amérique latine le nom d'Alexandre Benalla, après d'ailleurs une Marseillaise entonnée sans que l'on sache pourquoi. Je trouve cela navrant. Si c'est cela "le Nouveau monde", si c'est dire comme les Trumpistes "les contre pouvoirs, on s'en fiche", c'est évidemment très grave.

Et pour vous qui avez la primeur de l'information, est-ce une affaire d'Etat ?

D'abord, je n'ai pas la primeur de l'information. Je fais une enquête. C'est différent. On ne va pas m'apporter l'information toute cuite sur un plateau et je n'ai pas une primeur par rapport à d'autres.

C'est en tout cas un scandale d'Etat. L'ampleur que cela a pris, les contre feux qu'est obligé d'allumer la présidence de la République, montrent bien qu'il ne s'agit pas de quelque chose de banal. Parce que derrière cette affaire, il y avait évidemment Alexandre Benalla. Mais derrière cette agression de la place de la Contrescarpe, il y a aussi une autre affaire intéressante : les chargés de mission à l'Elysée. Tout d'un coup, nous nous rendons compte qu'Emmanuel Macron dirige la France de manière assez opaque. On ne connaît pas exactement ces collaborateurs et pourtant, ils s'occupent de sujets aussi importants que la sécurité ou le terrorisme. Il y a un évident problème de transparence. On savait qu'Emmanuel Macron avait pris le pouvoir, avec succès d'ailleurs, avec une toute petite équipe, comme un aventurier. On s'aperçoit qu'il dirige aujourd'hui le pays avec la même petite équipe et de façon assez opaque. Cela, c'est inquiétant.

© AFP - Sabrina Blanchard, Maryam El Hamouchi
1h 09
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