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Armée de trolls, "loups guerriers", web vitrines : plongée dans la nouvelle cyberpropagande chinoise

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"Le parti peut compter sur  2 millions de commentateurs payés, directement employés par le bureau des affaires cyber" indiquent les enquêteurs. Ainsi que "20  millions de trolls à temps partiel".
"Le parti peut compter sur  2 millions de commentateurs payés, directement employés par le bureau des affaires cyber" indiquent les enquêteurs. Ainsi que "20  millions de trolls à temps partiel".
© Getty - Fort Worth Star-Telegram / Tribune News Service

Un vaste rapport de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM) révèle les nouvelles armes d'influence de la Chine dans le monde entier. Une offensive très développée grâce au cyber. La rédaction internationale de Radio France a pu consulter ces 650 pages en avant-première.

Une enquête d’une ampleur sans précédent, de plus de 640 pages et 3 000 notes, réalisée par l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM), organisme parapublic, met au jour la gigantesque stratégie d’influence de la Chine. Un changement de doctrine, plus agressive, destinée à convaincre voire contraindre et imposer le récit de Pékin à tous les étages des sociétés dans le monde. Ce rapport sera rendu public ce lundi, dans le contexte de la crise des sous-marins australiens, au moment où rejaillit la question du positionnement français vis-à-vis des États-Unis et de la Chine.

Les moyens mis en œuvre sont spectaculaires. C’est bien cet aspect-là du rapport qui donne le vertige. Des dizaines de milliards de yuans sont investis mais surtout plusieurs millions de personnes sont réquisitionnés pour servir les intérêts de Pékin.

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Près de 22 millions de commentateurs internet rémunérés

Ces petites mains sont pilotées par l’unité 61070 chargée de la propagande réseaux au sein de la base 311, le cœur opérationnel de l’influence chinoise. Elles sont chargées des opérations informationnelles, tactique directement inspirée de la méthode russe, et se divisent en deux catégories.

Des trolls, en chair et en os, sont notamment sollicités pour pratiquer l’Astroturf dont l'objectif est d’inonder les réseaux ciblés d’un maximum de messages de désinformation en donnant l’illusion d’un soutien spontané ou d’une dénonciation populaire authentique pour contre attaquer les discours hostiles au régime.

Mais le chiffre annoncé par les auteurs de l’enquête concerne ceux que l’on appelle couramment “l’armée des 50 centimes”. Leur travail d’occupation s'applique moins à intervenir sur les sujets de discorde qu’à allumer des contre-feux en distrayant le public et en assurant la promotion de la Chine. "Le parti peut compter sur  2 millions de commentateurs payés, directement employés par le bureau des affaires cyber" indiquent les enquêteurs. Auxquels il faut aussi ajouter les “20  millions de trolls à temps partiel”, à la demande,  externalisés dans des fermes, notamment en Malaisie. L’Armée Populaire de Libération (APL) tient à sa disposition une constellation de pigistes prêts à diffuser cette désinformation et à assurer la publicité de la Chine.

Pékin s’appuie également sur des “web vitrines”. Des plateformes intermédiaires proposant de l’argent en échange de la publication d'articles à disposition. La ferme de contenus  KanWatch incite ses adhérents à partager ses contenus  moyennant rémunération, de 12,60  euros  à 126 euros selon la longueur du message.

Un nombre considérable de sites ou fermes de contenu apparaît au fil des pages de ce rapport, Big Durian, Mission, beeper.live, citant un article de The Reporter, les auteurs indiquent que “431 fermes de contenus étaient liées à un certain Evan Lee, qui serait basé en Malaisie”.

Capture d’écran du domaine mission-tw.com prise le 15 mars 2021. Mission, une ferme de contenus susceptible d’influencer les débats et les opinions politiques.
Capture d’écran du domaine mission-tw.com prise le 15 mars 2021. Mission, une ferme de contenus susceptible d’influencer les débats et les opinions politiques.

"Qiqi regarde le monde"

Evan Lee et son disciple Yee Kok Waï sont deux experts des plateformes relais sur lesquelles peut s’appuyer Pékin. S’ils se défendent d’agir pour le compte des autorités chinoises, ces deux fermiers malaisiens appartiennent, affirme le rapport, au réseau Qiqi dont l’un des faits d’armes est d’avoir relayé “la fausse information selon laquelle les manifestants hongkongais offriraient des récompenses allant jusqu’à 2,5 millions de dollars à ceux qui tueraient des officiers de police”. Une fake news du compte officiel de la Commission centrale des affaires politiques et juridiques du PCC.

Chaque page du réseau Qiqi met en avant un domaine d’intérêt : “Qiqi regarde les infos”, “Qiqi regarde les affaires militaires”, “Qiqi regarde la vie”, toutes orientées vers le même objectif : passer à l’offensive contre les cibles politiques identifiées par la Chine. Les auteurs citent un rapport conjoint de Graphika, l’Institute for the future et l’IRI sur les différentes pages du réseau Qiqi : "Elles agissent de façon coordonnée, dans les mois précédant l’élection présidentielle taïwanaise en 2020, au moins 48 pages Facebook promouvaient simultanément les mêmes contenus des mêmes domaines du réseau Qiqi".

Des "loups guerriers" et la dignification du trolling 

Une nouvelle “espèce” d’ambassadeurs a vu le jour à la mise en action de cette stratégie agressive, basée sur la désinformation et le harcèlement. Les “loups guerriers” ou “loups combattants”, déployés à travers le monde dans les représentions diplomatiques chinoises, s’illustrent par leurs prises de positions en rupture avec le langage habituel. Leur discours agressif, parfois même violent, se propage instantanément sur les réseaux, dès que l’image de la Chine leur paraît écornée. “Entre mars 2019 et mars 2020, le nombre de comptes Twitter d’ambassades, consulats et ambassadeurs chinois a crû de 250%” constate le rapport, avec en parallèle "la mise en place d’un réseau artificiel destiné à amplifier les messages des diplomates chinois", le nombre d’abonnés se retrouvant en moyenne multiplié par 20 du jour au lendemain.

Pékin assume aujourd'hui cette incitation à l’invective voire à l’intimidation, à l’officialisation de la désinformation, pour façonner sa nouvelle image de super puissance en inspirant la crainte. Une stratégie au "résultat paradoxal" indiquent les deux auteurs dans leur conclusion. Après avoir tenté de "séduire et subjuguer", Pékin "russianise ses méthodes" et veut désormais asseoir son autorité à l’intérieur de ses frontières, contraindre ses alliés à se positionner, infiltrer ses ennemis en tentant de les diviser, au risque de devenir la République "impopulaire" de Chine, source officielle de la désinformation et du complot.

Message en faveur du président sud-coréen Moon Jae-in. Pendant la pandémie de Covid, il a autorisé les ressortissants chinois à entrer sur le territoire sud coréen contre l’avis de son conseil scientifique.
Message en faveur du président sud-coréen Moon Jae-in. Pendant la pandémie de Covid, il a autorisé les ressortissants chinois à entrer sur le territoire sud coréen contre l’avis de son conseil scientifique.

Avec la collaboration d'Eric Chaverou