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Armes aux États-Unis : “Nous n’avons pas la même conception de la liberté”

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Manifestation devant le siège de la NRA, principal lobby pro armes, le 5 août 2019 à Fairfax en Virginie.
Manifestation devant le siège de la NRA, principal lobby pro armes, le 5 août 2019 à Fairfax en Virginie.
© Getty - The Washington Post

Entretien. L’histoire se répète aux États-Unis : deux tueries de masse ont endeuillé le pays à Dayton et El Paso mais les Américains ne semblent pas prêts à durcir l’accès aux armes pour autant. Pour quelles raisons ? Entretien avec l’historien André Kaspi.

Deux fusillades ont fait 31 morts le week-end dernier à Dayton (Ohio) et El Paso (Texas) : deux nouvelles villes frappées par un phénomène bien connu et qui font des États-Unis une exception parmi les pays développés. Vu d’ailleurs, la solution semble simple : il suffirait de restreindre l’accès aux armes à feu. Mais vu d’Amérique, les choses sont plus compliquées : deuxième amendement, culture des armes, conception différente de la liberté… Les causes sont nombreuses pour expliquer le refus des Américains de légiférer.

Entretien avec André Kaspi, historien, qui publie en 2019 La Nation Armée, les armes au cœur de la culture américaine, éditions de l’Observatoire.

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En savoir plus : USA : faut-il être fou pour être suprémaciste ?

Dans votre dernier livre, vous posez une question que tout le monde se pose en France : “Pourquoi ne comprenons-nous pas le débat sur les armes à feu qui enflamme l’opinion américaine ?” Alors pourquoi ?

Je voudrais d’abord combattre quelques idées reçues car nous avons quelque difficulté à imaginer ce qu’est la société américaine réellement. Lorsqu’une tuerie de masse se produit, ou deux comme récemment, on imagine que la société est à feu à sang. Mais c’est faux : la société américaine est une société brutale certes mais relativement tranquille et les tueries restent quelque chose de tout à fait exceptionnel.

On compte environ 35 000 morts par armes à feu chaque année aux États-Unis et les deux tiers sont des suicides. Vous avez aussi beaucoup d’assassinats dans les quartiers difficiles des grandes villes à cause de la guerre des gangs : ils se tuent entre eux. En fin de compte, les tueries représentent au maximum 3% du total des morts par armes à feu. C’est trop bien sûr mais il faut relativiser.

Deuxième erreur : aux États-Unis, on entend souvent qu’il y a autant d’habitants que d’armes à feu, un peu plus de 300 millions. C'est vrai et faux à la fois car en réalité, un tiers des habitants seulement possède des armes à feu. Et ce tiers ne se contente pas de n’avoir qu’un seul fusil ou pistolet mais plusieurs. D’ailleurs, les tueurs ont toujours plusieurs armes à feu sur eux. Les armes à feu sont concentrées dans une partie de la population.

Pourquoi y’a t-il autant d’armes en circulation ? 

En raison des chasseurs tout d’abord. La chasse est une tradition aux États-Unis et ce depuis les débuts de la colonisation, c’était une manière de survivre, il fallait tuer des animaux sauvages. Par ailleurs, les Américains sont de grands adeptes du tir sportif : ils tirent sur des cibles et pas sur des gens. C’est une activité qui réunit de nombreux jeunes et ils sont très heureux d’utiliser des armes de tout genre pour essayer d’atteindre leur cible. 

La raison fondamentale est aussi que la détention d’armes à feu est une liberté individuelle garantie par le deuxième amendement à la constitution, confirmée par la Cour suprême en 2008, au même titre que la liberté d’opinion ou religieuse. C’est ce qui explique qu’il y ait cette avalanche d’armes à feu dans une partie de la population. 

Il ne faut pas oublier non plus que les tireurs sont toujours des hommes et généralement, ils sont blancs et jeunes. A Dayton, l’auteur des tirs avait 24 ans et à El Paso, 21 ans. Quand ils commettent leur crime, ils arrivent déguisés, en blouson noir ou tout en noir, c’était le cas déjà à Columbine en 1999. Et à chaque fois, ils se mettent dans la position de ce qu’ils voient dans les jeux vidéo : ils font dans la réalité ce que d’autres font sur des écrans de télé. Ces jeux sont largement responsables de la contamination, il faut le dire et insister là-dessus. Le jeu “Call of Duty” par exemple où le principe est de tuer le maximum de personnes.

Mais ces jeux-là sont disponibles partout dans le monde et les tueries de masse n’ont pas lieu en dehors des États-Unis.

Cela s’ajoute au phénomène que j’ai indiqué précédemment. Ce sont des jeunes détraqués par les jeux vidéos. Bien entendu, ils donnent à leurs actes une signification politique ou sociologique : le tireur d’El Paso déteste les hispaniques mais ça ne veut pas dire qu’il appartient à un groupe qui complote : il s’agit d’un acte individuel. C’est peut-être un suprémaciste blanc mais il n’appartient pas à un groupe particulier et même si c’était le cas, il n’a pas été missionné par un groupe pour commettre cette attaque.

En revanche, ces actes individuels vont être rapportés en long, en large et en travers par la presse, ce qui va donner des idées à d’autres qui sont autant cinglés que le premier. Une tuerie engendre très souvent d’autres tueries : par imitation, d’autres se disent “pourquoi pas moi”. A tout cela évidemment, s’ajoute la facilité de se fournir des armes…

Mais encore une fois, ces tueries correspondent à une minuscule partie de la société américaine qui bouleverse les règles de la vie en commun. Cela ne correspond pas à un malaise général ou à une incapacité de vivre en société.

Vu de France, il est incompréhensible de voir l’incapacité des Etats-Unis à prendre des mesures simples pour interdire les armes alors qu’ailleurs on le fait… En Nouvelle-Zélande, après l’attentat de Christchurch, le gouvernement a pris des mesures drastiques.

Les Américains ne sont pas dans l’incapacité. Ils sont dans le refus d’interdire ces armes de guerre car cela fait partie de la vie en société d’avoir accès aux armes dans ce pays.

Mais il y a des limites ! Même au États-Unis, on n’a pas le droit de posséder un canon d’artillerie par exemple !

Outre-Atlantique, l’idée la plus répandue est qu’on se défend tout seul, on n’a pas besoin de faire appel à la police. A El Paso après l’attaque de ce weekend, une femme déclarait même à des journalistes qu’elle souhaitait s’armer pour se sentir plus en sécurité. D’ailleurs, les marchands d’armes font des efforts actuellement pour atteindre la clientèle féminine parce que pour l’instant, les hommes constituent l’essentiel du public. Dans certaines foires aux armes, on vend aux femmes un sac à main avec une poche spéciale pour le pistolet. Pour se défendre, on considère qu’il faut être armé afin de se sentir plus à l’aise face à un agresseur.

Ces tueries vont donc continuer parce que la société américaine ne souhaite pas restreindre l’accès aux armes ? 

Il y en aura d’autres, oui. Depuis Columbine, il y en a eu quelques autres aussi… Obama a essayé de légiférer mais il n’a pas réussi. Les démocrates non plus ne sont pas très favorables. En 2008 lors des primaires, Obama avait déclaré à propos des électeurs de Pennsylvanie qu’ils s’accrochaient à leurs armes et à la religion. Il a perdu des voix et ça a fait scandale même au sein de son parti. Les démocrates acceptent quelques aménagements : interdire la vente aux mineurs de moins de 21 ans, instaurer un examen médical pour éviter que des déséquilibrés accèdent aux armes, etc. On trouve à chaque fois des petites solutions plutôt que d’adopter la solution fondamentale qui serait d’interdire les armes car cela est tout à fait contraire au système américain.

Mais face aux statistiques qui montrent que les États-Unis sont une exception par rapport aux autres pays, les partisans des armes sont donc dans le déni ?

Les Américains sont un peu comme les Français et considèrent qu’ils sont exceptionnels. Ce que les autres font leur importe peu et ils n’ont pas envie de les imiter. Les Américains ignorent beaucoup de choses du monde et ça n’est pas l’exemple des autres qui les fera changer. Pour se protéger, ils s’arment, ils s’en prennent aux jeux vidéo, au cinéma… C'est une conception différente de la liberté.

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