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Arnaque par mail : qui sont les "brouteurs" qui piègent les Blancs ?

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Masques blancs et masques noirs : Nahema Hanafi approche les arnaques par e-mail comme autant de constructions qu'on peut regarder sous l'angle d'un rapport postcolonial.
Masques blancs et masques noirs : Nahema Hanafi approche les arnaques par e-mail comme autant de constructions qu'on peut regarder sous l'angle d'un rapport postcolonial.
© Getty - Jonathan Knwoles

On appelle ça "arnaque à la nigériane" ou "fraude 4-1-9" en référence à l'article du code pénal nigérian qui sanctionne l'escroquerie en ligne. Mais désormais, la plupart des cyber-escrocs qui tentent de ferrer le pigeon dans sa boîte mail sont plutôt en Côte d'Ivoire, où l'on dit "brouteur".

A l’origine, le mot “brouteur” désigne les escrocs de tout poil en Côte d’Ivoire. Il évoque directement le mouton, c’est-à-dire “celui qui se nourrit sans effort”, et n’existe qu’au masculin : l’arnaqueur est un homme. C’est surtout un homme connecté : aujourd’hui, “brouteur” ne saisit plus guère que ceux qui officient en ligne, derrière un ordinateur et le plus souvent depuis un cybercafé. Il est particulièrement courant en Côte d’Ivoire, nouvelle patrie de ces arnaques en ligne qui se déploient à la fois à grande échelle et dans les replis les plus minimes et quotidiens de l’échange - parfois, à raison de 2000 messages en moins d’un an. Le brouteur est celui qui cherche à extorquer de l’argent en forgeant une légende, un problème imaginaire, un appel au secours complètement mensonger, dans le but d’apitoyer le chaland, à l’autre bout du courrier électronique, et dans un pays du Nord.

Pour désigner cette ingénierie qui en appelle souvent à la générosité pour une femme touchée par un cancer, un rein à transplanter, ou des liens de confiance à ne pas trahir, on dit aussi “fraude 4-1-9”, ou, en anglais, “scam 4-1-9” - un chiffre qui fait directement référence à un article de loi sur l'escroquerie au Nigéria, berceau à l'origine du phénomène. Mais depuis que le broutage tend à avoir quitté son pays d'origine, pour trouver à s’abriter dans la Côte d’Ivoire des années 2010 à la faveur de l’immense instabilité politique du pays à ce moment, c’est de plus en plus des “brouteurs” qu’on parle pour évoquer ces forfaits qu’on peut regarder comme l’héritage des Lettres de Jérusalem, au XVIIIe siècle :

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Eux-mêmes utilisent d’ailleurs ce terme de “brouteur”, et il existe sur des réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram des dizaines de comptes où l’on peut atterrir en faisant une recherche sommaire par cette entrée. Sur certaines pages Facebook, certains se vantent de leur agilité (“Merci Seigneur d’avoir créé ce monsieur grâce à qui je suis riche”). C’est d’ailleurs en s’abonnant à des dizaines de comptes de brouteurs, et en se plaçant en quelque sorte sur le terrain qui est le leur, que la chercheuse Nahema Hanafi a entamé son enquête en ligne, qui fait l’objet d’un ouvrage paru à l’automne 2020, L’Arnaque à la nigériane (chez Anacharsis).

L’autrice, qui d’un point de vue strictement disciplinaire est pourtant historienne, et même spécialiste d’histoire de la médecine et d’histoire du genre (pour laquelle elle fut par exemple interrogée pour une série documentaire LSD en 2017), raconte que l’objet s’est en fait imposé à elle… à force de recevoir des dizaines de "pourriels" ciselés depuis l’Afrique de l’Ouest dans le but de flairer le pigeon. Comme nous tous ? Elle explique qu’elle qui était habituée à croiser plutôt la trajectoire de protagonistes morts de longue date s’est soudain attelée à remonter la piste jusqu’à ces brouteurs pour en faire un objet d’histoire. Pour ça, Hanafi a considéré leurs traces sur le Net, “comme des archives du temps présent”, écrit celle qui, dans les remerciements à l’entame du livre, remercie les brouteurs “pour leur interpellation, m’intimant de considérer leurs rêves d’opulence et de dignité”.

L’historienne leur adresse même un courrier, qu’on découvre dans le livre (“chers brouteurs”) et où elle leur dit : “J’espère avoir compris le sens de votre démarche et la portée de vos aspirations”. Le cadre est posé : elle entend les prendre au sérieux dans leurs stratégies, leur quête de marge de manœuvre, dans leurs désirs et aussi, parfois, leur désir de revanche. Sous sa plume, il ne sont pas les individus infréquentables, petites frappes de montages faussement naïfs et souvent plus sophistiqués qu’il n’y paraît, truands des cybercafés bourgeonnant dans le secteur pléthorique de l’économie informelle - en fait, une zone opaque où la débrouille le dispute à la ruse.

L'autrice arrime son analyse à leurs mots, y compris lorsqu’il s’agit de grossières constructions frauduleuses, et regarde ces mots-là pour ce qu’ils sont. Elle qui rappelle que la Côte d’Ivoire compte parmi les vingt pays les plus pauvres du monde s’est interrogée tout au long de son enquête : ces escrocs-là pouvaient-ils être des "bandits sociaux" ? C'est-à-dire, de ceux qu’avait pu circonscrire théoriquement, du XVIe au XIXe siècle, l’historien Eric Hobsbawm, qui publiait en 1969 Les Bandits et que vous pouvez réécouter ici dans une série A voix nue de 2003 :

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"Il voulait un petit noir et ne voulait pas le faire lui-même"

Les travaux anglo-saxons sur les fraudes 4-1-9 sont plus nombreux que ceux qui peuvent exister en français. Et, côté francophone, l’un des mérites du livre est aussi de faire une bonne place à ceux qui furent entrepris, hier, par Yaya Kone ou Boris Koenig dans le cadre de thèses de doctorat qui n’ont pas (encore) fait l’objet de publications spécifiques sur les cyber-escrocs - à l’exception d’un article de 2014 que vous pourrez découvrir ici et où Boris Koenig nous faisait par exemple accéder à Ibrahim, jeune brouteur de 25 ans à Abidjan qui lui rapportait à l’été 2012 des techniques dont on voit qu’elles n’ont pas nécessairement connu de bouleversement dix ans plus tard:

J’ai commencé à traquer les Blancs dès le moment où un ami m’a montré un site de rencontre sur Internet. J’ai eu contact avec Jean. Il m’a donné l’argent pour un voyage, 650 000 francs CFA [1 000 euros pour un vol en avion]. […] Dans une autre relation, j’ai pris de l’argent pour la dot (alléguant) les coutumes africaines. Lui-même sait que c’est pas cher, que c’est pour payer mouton, faire sacrifice. Tu lui dis que tu dois faire sacrifice avant de le croiser en France. C’est comme ça que j’ai pu faire 300 euros. […] Y’a aussi Jacques. Lui voulait un enfant noir et moi j’étais la fille qui recherchait un copain. Il voulait un petit noir et ne voulait pas le faire lui-même. Il assurait tout, envoyait argent de semaine, 350 euros par semaine plus 1 000 euros pendant deux mois. Après j’ai été obligé de le supprimer (de MSN), je savais plus quel mouvement [procédé d’accumulation] faire sur lui.

C'est à cette époque que remontent les premières évocations, avec, dans la revue Sciences humaines, les “brouteurs” dans un article sur la genèse des “mots nouveaux” :

L’évolution des techniques, l’apparition de nouveaux objets manufacturés sont souvent avancées comme les causes principales (et pour les puristes les seules acceptables) de la néologie. De fait, nous devons au développement de l’informatique des mots comme cloud et infonuagique (ou nuage tout court), tweet, follower, brouteur "maître chanteur menaçant de diffuser des images compromettantes obtenues par ruse", etc.

C’est du côté des travaux en terrain africain qu’il faut remonter pour voir la silhouette du brouteur francophone s’esquisser, après que la fraude à la nigériane a migré plus au nord et plus à l’ouest. En 2011, Jean-Michel Leroux et Bernard Gourmelen les évoquaient rapidement dans leur ouvrage, à L’Harmattan, Petits métiers pour grands services dans la ville africaine. Et pour cause : dès le début des années 2011, et alors que le pays compte encore moins de 2 utilisateurs d’internet pour 100 habitants, ils approchent cette réalité de l’arnaque organisée tandis qu’ils travaillent sur les petits métiers et l’économie informelle en milieu urbain.

Dans L’Arnaque à la nigériane, l’autrice, Nahema Hanafi, raconte justement avoir en quelque sorte sursauté en lisant ces deux chercheurs écrire qu’ils n’avaient pas souhaité rencontrer les brouteurs. Trop infréquentables ? Sur place, les brouteurs ne manquent pourtant pas de prestige. Il existe même une série sitcom intitulée brouteur.com, qui nous montre, à nous qui recevons régulièrement ces spams, que le terme n’est ni caché ni honteux. En explorant les mécanismes, souvent huilés et fort répétitifs, qui sont mis en œuvre pour pister le nigaud qui avalerait une histoire de “cancer de gorge” (sic) ou de grand-tante dans le besoin, elle a même mis en lumière une dimension éminemment post-coloniale. 

Gruger un Blanc

La chercheuse, qui cite d’ailleurs abondamment Franz Fanon pour mieux éclairer ces masques superposés, ces histoires d’écorces qu’on pèle comme des oignons, y accède en croisant son analyse à l’intersection du genre, de la classe et de la race. Car derrière les fraudes 4-1-9 c’est bien le sud qui se refait aux (grands frais) du nord. Mais ce qui est intéressant, c’est que c'est le plus souvent un homme, jeune et ouest-africain aujourd’hui établi en Côte d’Ivoire, qui se fait passer pour une femme blanche. Et souvent, une Blanche expatriée en piètre santé - “pour le bon déroulement de l’intrigue, il faut des mourants”, écrit Hanafi qui souligne tout ce que ces fictions inventées de toute pièce peuvent avoir d’invraisemblable. Mais elle éclaire, surtout, la part de récit de soi qu’on peut distinguer en lisant de près tous ces mails que vous et moi recevons depuis tant d’années - et c’est sans doute là que son travail est le plus original : 

Sous les maillages bien rodés de l’escroquerie, sous les masques blancs patiemment élaborés, surgissent des récits de soi et des siens. En façonnant leurs personnages, les cyber-escrocs livrent un peu d’eux-mêmes, de leurs expériences également, au risque de fragiliser l’intrigue. C’est ce rapport sensible à leurs écrits qui leur permet toutefois de manier au mieux les rapports post-coloniaux pour leurrer.

Ce que l’autrice montre, c’est qu’une inversion irrigue tout le discours que les intéressés posent sur leur façon de faire : des Robins des bois décolonisés, qui en somme voleraient aux Blancs pour redistribuer autour d’eux - et au passage, se refaire. Proportionnellement, l’effort est colossal au regard du petit nombre d’arnaques qui voient vraiment le jour et se traduisent par des devises sonnantes et trébuchantes. Mais ce qu’explore Hanafi, c’est aussi justement la part symbolique de cette quête, et par exemple l’idée qu’en découvrant le pouvoir, et les ressources de l’écrit, les brouteurs peuvent aussi toucher quelque chose de l’ordre d’un rapport moins asymétrique. C’est à ce renversement qu’on accède en découvrant ce qu’écrit mot pour mot “Le Milliardaire”, brouteur de 17 ans qui annonce, cinglant mais clairvoyant :  

Pas besoin de faire une classe de lettres pour gruger un Blanc.

58 min

Modification du 21/01 à 11h10 : le titre a été changé pour plus de clarté