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Arpentez une maison d’architecte en regardant Koolhaas Houselife et envisagez votre intérieur d’un autre oeil

Par
Guadalupe Acedo dans "Koolhaas Houselife" un documentaire de Beka & Lemoine
Guadalupe Acedo dans "Koolhaas Houselife" un documentaire de Beka & Lemoine
- Beka & Lemoine

Culture Maison. Visitez un des monuments phares de l'architecture de la fin du XXe siècle : la maison construite par l'architecte Rem Koolhaas (OMA), à Bordeaux, en 1998.

Camille Juza, productrice pour La Série Documentaire, vous propose de mettre vos pas dans ceux de Guadalupe Acedo, femme de ménage et héroïne d’un film sur une maison construite par Rem Koolhaas. L’occasion de réviser ses jugements sur les maisons d’architecte et sur ce que « chez-soi » veut dire.

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Pour quelques mètres carrés de plus

En 1974, dans Espèces d’espaces, l’écrivain Georges Pérec interroge un à un, comme des poupées russes, les espaces de son quotidien : son lit, sa chambre, son appartement, son immeuble et sa ville, puis au-delà, cette campagne étrangère et même, tout là-haut, l’espace. "Vivre c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner" annonce-t-il en préambule de cet inventaire.

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La phrase résonne particulièrement en ces temps de réclusion forcée où l’on voudrait parfois pousser les murs et où, comme ce couple d’un autre roman de Pérec, Les Choses, l’on se prend à rêver de quelques mètres carrés supplémentaires pour accomplir tous les possibles : une entrée digne de ce nom, pour ne plus trouver les chaussures éparpillées au milieu de la cuisine-ouverte-sur-le-salon ; quelques étagères, pour ranger ces piles de livres qui retiennent depuis sept semaines tous les moutons de l’appartement.

Sans doute est-il un peu rude dans ces conditions de se lancer dans la visite d'une maison d’architecte aux trois niveaux gigantesques, aux circulations stupéfiantes et lissées, si incroyablement intelligentes que dès le premier plan du film, on ne distingue déjà plus le dedans du dehors, tandis qu’une femme nous entraîne à sa suite et tire pendant d’interminables secondes le plus grand des rideaux le long d’une baie vitrée qui paraît ne jamais finir.

Des corps à l’épreuve de l’espace

Rassurons-nous. Certes, ce premier plan donne le vertige, mais Guadalupe Acedo, chargée du ménage de cette maison bordelaise commandée à l’architecte hollandais Rem Koolhaas à la fin du siècle dernier, ne nous épargnera ensuite aucune des petites contrariétés que la maison impose à ses habitants. On la verra tenter de hisser un aspirateur dans un escalier en colimaçon aux marches aiguisées comme des couperets, pointer la rouille qui déjà ronge une descente extérieure, rentrer dans leur emplacement des interrupteurs qui pendouillent tout en s’agaçant de ce que la borne lumineuse qui ouvre aussi la porte d’entrée soit toujours en panne. De quoi relativiser nos propres petits ennuis d’étagère bancale dont on ne cesse de reporter la fixation définitive alors qu’elle nous obsède particulièrement ces temps-ci.

Et c’est bien là l’idée : rappeler le poids des murs sur nos frêles épaules. N’attendez pas d’Ila Bêka et Louise Lemoine, les réalisateurs de ce documentaire, de longs travellings fluides qui donneraient à voir l’architecture dans sa totalité, sa beauté, sa puissance, ses principes constructifs. Non, ce qu’ils capturent à l’intérieur de cette maison à Bordeaux, ce sont bien des corps à l’épreuve d’un espace. Celui, charpenté, de Guadalupe Acedo occupe même souvent la plus grande partie du cadre, au point que l’on voudrait parfois se hisser sur la pointe des pieds pour voir, par-dessus son épaule, un peu plus de l’édifice. Les deux réalisateurs tiennent ici leur principe, lequel est devenu au fil du temps - c’était là leur premier film - leur matière première pour parler d’architecture. Et si dans une des pièces de la maison, un téléviseur joue Mon oncle de Jacques Tati - on y voit M. Hulot se prendre les pieds dans les dalles qui mènent à la maison ultra moderne de sa soeur - c’est bien pour souligner les forces exercées sur les corps par l’architecture, rendre visible ce que celle-ci détermine de nos mouvements, et les bizarreries auxquelles elle nous contraint.

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Une maison lauréate de l’Equerre d’argent

Au sein de la profession, nombreux furent ceux qui s’offusquèrent à la sortie du film de ce traitement trivial de l’oeuvre de l’architecte hollandais. Immédiatement saluée par la critique internationale, récompensée de la prestigieuse Equerre d’argent, la maison de la star hollandaise sortait pourtant, grâce à ce film, des pages de papier glacé où l’on confine habituellement l’architecture et où les corps sont réduits à de pâles invités destinés à sublimer des lignes de l’artiste. Au risque de passer une fois de plus sous silence la réception et l’usage de l’architecture. Au risque, aussi, de se priver de la longue et drolatique histoire des relations entre architectes et commanditaires de villas.

Quand, un jour de pluie, on souffre avec les propriétaires aux prises avec d’innombrables fuites - le second étage entièrement vitré de la maison de Koolhaas se révèle une véritable passoire - on ne peut s’empêcher de penser aux récriminations d’Eugénie Savoye auprès de Le Corbusier en 1936 : "il pleut dans l’entrée, il pleut dans la rampe et le mur du garage est complètement trempé. Il pleut dans ma salle de bain qui est inondée à chaque pluie." Ou au procès qu’Edith Farnsworth voulut intenter à Ludwig Mies van der Rohe en 1951, au motif que sa maison de verre se révélait invivable et même porteuse d’une lourde « menace de dictature culturelle » contre l’Amérique. 

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"Comment ça tient ?"

Étonnante schizophrénie des experts, prompts à oublier que ces maisons d’architecte, prototypes aux innovations et aux pièces uniques souvent ajustées pour la première fois, peuvent très bien être difficiles à vivre tout en proposant des avancées majeures sur le plan théorique. L’un n’empêche pas l’autre. On se réjouit que Bêka & Lemoine subliment cette opposition faussée. Car, ne nous y trompons pas, l’architecture n’est pas négligée dans ce Koolhaas Houselife. Dans un magnifique travelling, Guadalupe traverse la maison de haut en bas, plantée telle une pin-up sur la plateforme centrale qui transperce plafonds et planchers. Prouesse technique que ce monte-charge dépouillé, et réponse ô combien pudique et élégante de l’architecte au commanditaire frappé par un accident de voiture et obligé depuis lors de se mouvoir en fauteuil roulant. D’architecture il est encore question quand Guadalupe, encore, arpente à grands pas la maison à la recherche des piliers qui tiendraient l’édifice de verre et de béton, répétant cette question entêtante, incontournable et légèrement inquiète : "comment ça tient ?" Les réalisateurs la laissent et nous laissent sans réponse, résolument du côté de ceux qui, parfois, se cognent en passant d’un espace à un autre.

  • Le documentaire Koolhaas Houselife de Bêka & Lemoine est disponible en VOD sur Vimeo, My Canal... ou en DVD
  • L’intégralité du travail de Bêka & Lemoine a été acquis par le MOMA en 2016.

À réécouter : Jean Nouvel : "L'architecture est un art utile et social, qui doit défier le temps"

À réécouter : Îla Bêka & Louise Lemoine, architectes du quotidien

À lire aussi : MANIÈRES DE CONSTRUIRE DES MONDES / « ACTION » PAR REM KOOLHAAS

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