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Art contemporain : comment les artistes réinventent le corporatisme

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© Getty - Dr. Paul Wolff & Tritschler

En cette rentrée, les artistes aussi reprennent le chemin du bureau... De la tradition médiévale des corporations à la Factory d'Andy Warhol, en passant par les "incubateurs" d'aujourd'hui, les artistes aussi travaillent entre collègues.

Solitaires, à contre-courant dans leur mode de vie comme dans leur façon de travailler, créant la nuit dans des ateliers mal rangés… voilà comment on a tendance à se représenter les artistes contemporains - peintres, sculpteurs, photographes ou performeurs. Et pourtant, leur cadre de travail est parfois bien proche de la vie de bureau en entreprise. L'image de l’artiste en génie isolé, telle qu’elle a pu être élaborée au XIXe siècle, est aujourd’hui bien éloignée des pratiques courantes qui inscrivent le collectif comme démarche, pratique et même esthétique des artistes actuels. 

Corporatisme éternel

Inventées pendant le Moyen Âge et en exercice jusqu'au XVIIIe siècle, les corporations désignent des groupements de membres d'une même profession, prêts à la défendre pour obtenir et conserver des privilèges. Si cette catégorie ne s'applique pas directement à l'art, on retrouve dès le XVe siècle, principalement en France mais aussi en Italie, des fonctionnements similaires, corporatistes, corporate dirait-on aujourd'hui, chez les peintres et sculpteurs. 

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Dans un article de la Harvard Business Review, l'économiste Piero Formica compare les espaces de coworking et autres open spaces avec les ateliers florentins dans lesquels les maîtres peintres, graveurs, sculpteurs, formaient et faisaient travailler de jeunes artistes et artisans :

À l'époque de la Renaissance, les ateliers n'étaient pas seulement des lieux d'échange dans lesquels émergent de nouvelles idées ; ils permettaient aussi à ces idées de se concrétiser et de prendre corps. De la même manière, les espaces de travail innovants d'aujourd'hui doivent être équipés de machines répondant aux besoins des personnes qui y travaillent, permettant de passer de l'imagination à la production. Avoir de nouvelles idées n'est déjà pas chose facile, mais le vrai défi pour de nombreuses organisations est davantage d'exploiter ces idées et d'en tirer profit. Piero Formica

Libro quarto (1532), Alessandro Paganino
Libro quarto (1532), Alessandro Paganino
© Getty - Heritage Images

En comparant les modes de fonctionnement des ateliers d'Andrea del Verrocchio (1435–1488), de Leonardo da Vinci (1452–1519) ou encore de Sandro Botticelli (1445–1510), à ceux d'une start-up actuelle, Piero Formica montre à quel point l'art n'est pas étranger à des logiques aujourd'hui associées au monde de l'entreprise. Car les ateliers renaissants, organisés autour de figures charismatiques, s'appuient sur des logiques corporatistes qui sont au fondement du management contemporain : esprit d'équipe, culture d'entreprise, productivité... Ce qui explique pourquoi _c_ertaines entreprises accueillent même des espaces de coworking dans leurs bureaux. C'est par exemple le cas du créateur de logiciels Menlo Innovations, qui sous-loue une partie de son bâtiment à des jeunes entrepreneurs afin de favoriser l'émulation interdisciplinaire des ateliers artistiques italiens du XVe siècle.

58 min

L'art de l'entreprise

La porosité entre le fonctionnement corporatiste des entreprises et le travail des artistes ne s'est pas perdue aujourd'hui. De Leonardo da Vinci à Jeff Koons, l'atelier reste "un lieu tour à tour de formation et de travail, de fièvre créatrice et d'affrontement avec la matièreun lieu privé et confidentiel ou une entreprise à part entière", d'après Jan Blanc et Florence Jaillet dans L'Atelier des artistes : les coulisses de la création de Léonard de Vinci à Jeff Koons (Beaux-arts éditions, 2011).

Cette similitude entre les lieux de création de l'art et les espaces de travail modernes peut s’expliquer par le fait que les artistes d'aujourd'hui, plus ou moins connus, travaillent très régulièrement dans un atelier distinct de leur lieu de vie, avec un ou plusieurs assistants dans un esprit de délégation, de transmission de compétences et de techniques. Mais aussi à l'influence du néo-libéralisme sur le monde de l'art lorsque celui-ci côtoie des enjeux d'argent et de pouvoir. L'atelier de Jeff Koons est parfois décrit comme une "PME culturelle" dans la droite lignée des ateliers d'artistes de la Renaissance et du XVIIe siècle. 

Ces artistes-chefs d'entreprise, dont les œuvres se vendent à des prix si hauts que le marché de l'art devient lui-même une composante essentielle de l'œuvre, amènent un Damien Hirst ou un Jeff Koons à penser un objet d'art en termes de marque pour mieux décrire le contexte de consommation dans lequel s'inscrit l'art de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. Une mise en scène de la société de consommation déjà mise en place par Andy Warhol et sa Factory dans les années 1960. Là aussi, il était question de créer un lieu fertile, riche d'échanges intellectuels et de fabrication d’œuvres d'art, en y apposant la marque Warhol, lestée de glamour. Les objets produits n’étaient alors plus la préoccupation principale des regardeurs, lesquels s’intéressaient soudain plutôt à la démarche scandaleuse, au budget de l’œuvre, bref, à de l'impalpable.

La Factory d'Andy Warhol, 1976
La Factory d'Andy Warhol, 1976
© Getty - New York Daily News

Mais au-delà des enjeux financiers des œuvres de ces "stars de l'art contemporain", comme Warhol aurait pu les appeler, et alors que la majorité des artistes est contrainte de multiplier les petits boulots alimentaires, les logiques d'entreprise et le corporatisme sont toujours bien présents dans le champ de l'art, non plus seulement comme moyens de gagner de l'argent, mais comme fonctionnement professionnel et comme esthétique. 

Le corporate comme fonctionnement 

Aujourd’hui, tout se passe comme si les artistes avaient renoué avec la conscience de leur appartenance à un groupe de professionnels de l'art, ayant en commun leurs intérêts et les difficultés que leur activité leur impose. Un jeune étudiant, fraîchement diplômé ou en cours d'obtention de son diplôme en école d'art, est confronté à un nombre important de contraintes techniques et de tâches administratives pour pouvoir développer son œuvre en dehors de l'école, lieu "enchanté" décrit par Christine Lapostolle dans son récit Ecoldar (2018). Comme une île qu'il est difficile de quitter. 

L'étudiant devra constituer des dossiers, nombreux, des portfolios, des notes d'intentions, et des budgets, eux aussi nombreux, afin d'espérer obtenir éventuellement et difficilement ateliers, bourses, sélections pour des prix et expositions. Il devra également connaître ses droits dans l'exercice de sa profession, travailler gratuitement pour montrer ses premières pièces dans une exposition, de même que les jeunes commissaires donnent de leur temps pour proposer ces œuvres nouvelles hors du marché de l'art contemporain. 

Face à ces diverses tâches, les jeunes artistes tentent souvent de se rassembler pour faire valoir leurs intérêts, ce qui n'est pas sans rappeler les corporations médiévales et renaissantes. Il n'est plus question d'obtenir des privilèges, mais de réussir à s'organiser pour trouver le temps et l'espace nécessaires à l'élaboration de projets artistiques, professionnels. Pour répondre à ce besoin de collectif, Poush Manifesto, entreprise de soutien à la jeune création qui se désigne comme "incubateur d'artistes", propose des ateliers à moindre coût à Clichy en région parisienne, dans un immeuble de bureau de 16 étages, permettant à plus de 200 artistes d'obtenir un petit atelier près de la capitale. Hervé Digne, cofondateur de Manifesto avec Laure Confavreux-Colliex, "plaide pour une dynamique de groupe portée par l’accompagnement des plasticiens, qui se voient proposer des loyers modestes, et à la clé des interlocuteurs au niveau artistique (conseils, échanges sur projets), pour la production d’œuvres, et sur le plan administratif (droits, contrats, fiscalité)", comme indiqué dans le journal le Monde. 

Moins corporate mais tout aussi corporatiste, le collectif Wonder est un artist run space, c'est-à-dire un espace géré par des artistes, qui occupe des lieux abandonnés et met à disposition des ateliers collectifs, un parc de machines performantes mutualisées, et organise des débats artistiques et politiques.

Le Wonder est un lieu indépendant, libre et expérimental. Atelier de production autant que lieu de vie, c'est avant tout un outil contribuant à l'autonomie et la professionnalisation de ses résident.e.s. Il leur propose des espaces de travail à bas coût, proche de Paris, pour des projets transdisciplinaires, à grande échelle, de la création à l’exposition, portés avec force par leurs auteur.rice.s. Le Wonder

Vue du bâtiment accueillant Poush Manifesto.
Vue du bâtiment accueillant Poush Manifesto.

S'approprier le corporate par la pratique de l'art

Rassemblés, associés, les artistes s'adressent aussi frontalement à cette atmosphère qui entoure les relations de travail à l'intérieur et au-delà du monde de l'art : des processus séquencés, un espace de bureau neutre, normé, des chaises toutes semblables, un écran d'ordinateur ordinaire, des vitres pour s'isoler tout en se laissant la possibilité de se surveiller. Tout un matériel de relations et d'objets habituels à penser et à exprimer tant ils paraissent muets. 

Dans la revue Artpress (numéro 88, 1984), le critique d'art et philosophe René Denizot évoque aussi le travail d'IFP, Information Fiction Publicité. Un groupe d'artistes créé par Jean-François Brun, Dominique Pasqualini et Philippe Thomas, rassemblés sous la forme d'une agence, interrogeant de nouvelles manières de faire de l'art, en le considérant comme un produit manufacturé de l'industrie. 

Dans le Disneyland de l’art, IFP, Information Fiction Publicité, n’est pas un remake des trois petits cochons. IFP est un sigle, Information Fiction Publicité un slogan, apparu dans le circuit de l’art comme l’image de marque d’un produit commercialisable. (...) L’art des années 1980 est comme signe du temps, l’image commerciale du renouvellement, l’alibi de la création dans la consommation : il valorise le marketing et assure la tradition. L’art des années 1980, c’est la partie de clips, des clichés, des images alimentaires de la frustration qui fait marcher le commerce. René Denizot

René Denizot pense IFP comme témoin d'une esthétique corporate propre à l'art : c'est-à-dire qu'ils s'approprient les codes de l'entreprise, utilisant des références visuelles proche de la froideur, de la distance ou de la fausse neutralité de la publicité et du marketing. Toutes les œuvres de l'agence IFP sont flanquées du sigle "IFP" semblable au © du Copyright, manière de souligner la proximité entre la signature d'une œuvre et l'apport de l'inscription d'une marque sur un objet, lui donnant une autre valeur. 

Information Fiction Publicité développe un comportement résolument contemporain face (...) à un monde où l’individualité s’est estompée au profit du général, où tout est géré par des agences et des conseils." Jérôme Sans, dans le catalogue "Information Fiction Publicité", monographie parue en mars 2017

Stratèges

Cette interrogation, entourant les significations de ces espaces a priori neutres que nous traversons tous les jours, comme les bureaux, et dont nous semblons oublier qu'ils sont des formes pensées et construites, est largement partagée par certains artistes actuels. Comme Ludovic Sauvage, plasticien qui réalise en 2018 A Bureaucratic Desire For Revenge, un projet d'art rassemblant plusieurs artistes dans l’Espace d’art contemporain HEC, faisant suite à une première exposition en 2014. Comme lors du premier opus, il est question de révéler la non-neutralité de l'espace en proposant des sculptures, installations et images éphémères sur le campus, pour mieux penser son fonctionnement. En 2014, Ludovic Sauvage montrait par exemple ces plantes identiques, symboles d'objets promettant une forme de bien-être en entreprise, un espace de travail agréable dans une architecture froide, projetée sur les murs.

C'est toute la question de ces espaces : les bureaux, les écoles, zones où l'on circule et où on est censé travailler. Ils sont finalement plein de détails et de recoins auxquels on ne fait pas attention, justement parce qu'ils ont une forme usuelle, destinée à ne pas être vue. On choisit souvent des choses pensées comme neutres, mais dès qu'on les déplace, cela les fictionnalise, un peu à la manière du surréalisme ou du travail littéraire de David Foster Wallace. Ce petit détail produit par le décalage, on a l'impression qu'il peut fonctionner comme les systèmes néolibéraux d'aujourd'hui, comme les images de marque ou de communication. On se demande si ce sont les espaces qui créent des situations auxquelles on ne peut pas échapper. Dans les formes qu'on produisait pour le campus HEC, on savait qu'elles allaient être réabsorbées par le lieu qui les accueillait, par sa logique propre. Ludovic Sauvage

Ludovic Sauvage, This Must Be The Place,exposition sur le Campus d’HEC Paris, 2014 Animation 3D (full HD), 40'' en boucle
, Palmiers aréca, MDF Anthracite, terreau, billes d’argiles, lampe de salon. 
Dimensions variables
Ludovic Sauvage, This Must Be The Place,exposition sur le Campus d’HEC Paris, 2014 Animation 3D (full HD), 40'' en boucle
, Palmiers aréca, MDF Anthracite, terreau, billes d’argiles, lampe de salon. 
Dimensions variables
- Courtesy Galerie Valeria Cetraro

Le corporate comme système visuel, idéologique et architectural est ainsi mis en lumière pour être analysé, pas pour être dénoncé ou critiqué, mais simplement pour être mieux vu, enfin regardé. Ainsi Ludovic Sauvage élabore-t-il un monde imaginaire, ponctué de tours de verre imposantes traversées par la lumière, de machines à café robotiques, et de plantes luisantes comme du plastique. L'artiste dit que lorsqu'on lui "parle du corporate aujourd'hui, [il ne voit] qu'un panel de formes défiler dans [son] subconscient, des formes très semblables, des formes qui permettent de gérer des flux dans un espace." Manière de penser qu'un objet n'est pas impartial même s'il se veut neutre, lisse, effacé. 

Ludovic Sauvage, Corporate Poetry, Tape C, 2020 Impression sur miroir, MDF peint 80×40×16,5 cm
Ludovic Sauvage, Corporate Poetry, Tape C, 2020 Impression sur miroir, MDF peint 80×40×16,5 cm
- Courtesy Galerie Valeria Cetraro

Gérer, canaliser et faire sens du diffus par l'organisation silencieuse des formes les plus banales semble caractériser cette esthétique corporate. Des artistes comme Ludovic Sauvage, ou encore Valérian Goalec, qui fabrique des sculptures abstraites à partir d’objets du quotidien et outils de bureau, répondent de cette esthétique. Ces artistes s'emparent ainsi de ce qui façonne les paysages endormis traversés chaque jour - une fenêtre de bureau, un clavier d'ordinateur, un couloir, un ustensile apparemment insignifiant -, et se font le miroir d'un monde aseptisé pour tenter de le réveiller. 

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