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Artistes auteurs : "Nous sommes le grain de sable dans la chaussure du gouvernement"

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200 personnes manifestent devant le ministère de la Culture jeudi 21 juin pour demander plus de protection sociale
200 personnes manifestent devant le ministère de la Culture jeudi 21 juin pour demander plus de protection sociale
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

41% des auteurs se payent à peine un SMIC, malgré leurs succès de librairie. Beaucoup, dans la BD ou les livres jeunesse, vivent en dessous du seuil de pauvreté. Depuis un an, ils s'opposent aux réformes gouvernementales qui risquent de réduire leurs revenus. Récit d'une mobilisation sans précédent.

Le statut social des artistes auteurs est un casse tête ultra technique qui concerne 270 000 personnes, parmi lesquelles des auteurs de livres mais aussi des illustrateurs, des plasticiens, des compositeurs, des vidéastes, des photographes, etc. Depuis cinq ans, les premiers intéressés demandent, sans succès, une prise en compte de leur spécificité et de leur diversité. Mais après une hausse de la CSG jusqu'ici non compensée, les réformes fiscales, sociales et des retraites prévues par le gouvernement (dont certaines vont s'appliquer dès le 1er janvier 2019) vont au contraire dans le sens d'une uniformisation. D'où l'inquiétude des artistes auteurs qui ont manifesté jeudi 21 juin devant le ministère de la Culture, où leurs organisations ont pour la première fois été reçues (sorties particulièrement déçues

Reportage dans la manifestation de ce jeudi.

3 min

Ce mouvement de contestation, sans précédent dans une profession très hétéroclite et très individualiste, a démarré l'automne dernier. Initiée par les auteurs du livre jeunesse, la mobilisation a progressivement pris de l'ampleur sur les réseaux sociaux, lors des salons littéraires, et aujourd'hui dans la rue. Une mobilisation à tiroir pour faire reconnaître leur statut en accordéon. 

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Nous sommes le grain de sable dans la chaussure de tous les gouvernements. Cela fait 5 ans que l'on demande une concertation au gouvernement pour avoir un statut social plus protecteur. Depuis 5 ans, tous les ministères nous ignorent. Là, ce qui semble les avoir réveillé c'est qu'ils ont vu passer des tweets rageurs et que des auteurs de best sellers ont signé une pétition et dénoncé la précarité des auteurs dans les médias ! s'amuse Marie Sellier, présidente de la Société des Gens de Lettres

Marie Sellier, écrivain et scénariste, présidente de la Société des Gens de Lettres, alerte le ministère de la Culture sur la précarité des auteurs, comme ici lors de la manifestation du 21 juin à Paris
Marie Sellier, écrivain et scénariste, présidente de la Société des Gens de Lettres, alerte le ministère de la Culture sur la précarité des auteurs, comme ici lors de la manifestation du 21 juin à Paris
© Radio France - Cécile de Kervasdoué
4 min

#PlumePasMonAuteur : en finir avec le mépris des auteurs

C'était au mois de décembre dernier, en marge du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Illustrateurs et auteurs jeunesse, emmenés par la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, tiraient la sonnette d'alarme face à leurs revenus, qui malgré de beaux succès en librairie se réduisent comme peau de chagrin. 200 auteurs avaient alors manifesté à Montreuil, en marge du salon qui accueillent 175 000 personnes chaque année. Actualitté avait filmé la manifestation faite de plumes et de slogans comme :

On n'est pas des pigeons ! Laissez nous nos plumes pour vivre !

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Les auteurs illustrateurs dénonçaient leur précarisation avec d’autant plus de force que le marché du livre jeunesse se porte bien. En 2016, avec un chiffre d’affaires de 364 millions d’euros et 77 millions d’exemplaires vendus, il affichait une croissance de 5,2 % par rapport à 2015, puisque un livre sur cinq vendu est un livre jeunesse, selon la synthèse Repères Statistiques 2016-2017 du SNE

Le problème est que les auteurs et illustrateurs jeunesses touchent moins de 5% de droits sur le prix d'un livre. Pour les autres, le seuil des 12% a été revu à la baisse depuis longtemps et les droits d'auteurs aujourd'hui dépassent à peine les 7% en moyenne sur la vente d'un livre de fiction. Les plus mal lotis sont sans doute les auteurs de BD ou de livres illustrés qui doivent parfois se partager 2% du prix du livre vendu en librairie. Un auteur sur cinq vit ainsi sous le seuil de pauvreté et 41% se payent à peine un SMIC ( selon une étude du Centre National du Livre).

D'où la mobilisation, à Montreuil mais aussi massivement sur les réseaux sociaux, #PlumePasMonAuteur, et par des vidéos ludiques d'information sur la situation économique catastrophique de la plupart des auteurs par rapport au très juteux marché du livre.

C'était assez violent tout de même ce mouvement de contestation. Les cris et les plumes qu'ils nous lançaient. Cela nous faisait passer pour les profiteurs, les voleurs ! Et le pire, c'est ce que ceux prennent la parole publiquement dans ce débat sont souvent les même qui payent le plus mal leurs auteurs.                                    
Un éditeur d'une grande maison parisienne, qui comme tous ses confères a refusé d'être interviewé ou cité

5 min

La chaîne du livre en France est marquée par un profond déséquilibre qui se creuse d'années en années. Aujourd'hui les éditeurs, fabricants, diffuseurs, distributeurs ne font qu'un dans les grosses maisons d'édition (qui détiennent 80% du marché en France) et récupèrent plus de la moitié du prix du livre. Les libraires ont un peu plus d'un tiers et les auteurs doivent se contenter du reste.

#PayeTonAuteur : dépasser l'image poétique du marché du livre

Après avoir dénoncé ce déséquilibre, les auteurs de livres se sont également concentrés sur un autre dysfonctionnement qu'ils estiment symptomatique. Comment expliquer que dans certains grands salons littéraires ou lors de conférences débat, les auteurs soient parfois les seuls à ne pas être rémunérés pour leurs interventions ou séances de signature ? Les salons du livre en France se défendent en expliquant que les auteurs font ainsi la promotion de leur oeuvre, et que ces festivals et tables rondes font partie de leur travail d'auteur. Mais le débat est loin d'être facile à trancher : où commence et où s'arrête la publicité d'une oeuvre ?

C'est la question que pose avec insistance depuis 2015, les organisations d'auteurs qui bataillent pour que les écrivains soient payés lors des manifestations au même titre que les musiciens et les comédiens. Au printemps 2018, un mouvement sans précédent est né à l’annonce du refus des organisateurs de Livre Paris, Reed Expo ou du Syndicat national de l’édition ( SNE), de rémunérer les interventions d’auteurs. La Charte des Auteurs et Illustrateurs Jeunesse et le Syndicat National des Auteurs Compositeurs section Bande Dessinée, ont lancé le #PayeTonAuteur avec un site internet et une collecte de fonds pour faire enfin la lumière sur le business florissant du livre dont les créateurs seraient trop souvent exclus.

En mars 2018, suite à l'intervention de la ministre de la Culture Françoise Nyssen (ancienne éditrice), le Salon du Livre à Paris a finalement plié et accepté de rémunérer les auteurs, en s'appuyant notamment sur la circulaire de février 2011, qui régit leurs revenus. Une première pierre est posée vers la professionnalisation des auteurs.

#AuteursenColère : défendre la spécificité des auteurs professionnels

En mai dernier, le Conseil permanent des écrivains, qui rassemble les organisations d'auteurs du livre, organisait les Etats Généraux du Livre, à la Maison de la Poésie, à Paris. L'idée : initier une concertation (maintes fois demandée au gouvernement depuis 5 ans) sur le statut spécifique des artistes auteurs et échanger d'urgence entre organisations et ministères concernés sur les réformes sociales et fiscales (prévues pour entrer en vigueur dès le 1er janvier 2019) et qui risquent de réduire les revenus des artistes auteurs. Mais si la salle était comble, le gouvernement brillait par son absence. Pourtant, les sujets de débat ne manquaient pas.

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La hausse de la CSG concerne tous les Français et s'applique donc aux artistes auteurs, sauf que pour ces travailleurs aucune compensation n'était prévue à l'origine. 

C'est bien la preuve que même le gouvernement ne considère pas les artistes comme des travailleurs professionnels et c'est le cœur du problème : être artiste est un travail qui rapporte beaucoup d'argent à l'économie française mais pas aux créateurs !                  
Samantha Bailly, présidente de la Charte des Auteurs et Illustrateurs Jeunesse

Le 17 mai, la ministre de la Culture a finalement obtenu un rattrapage pour la fin de l'année en cours, mais rien ne dit que cette compensation sera pérennisée les années suivantes.

Même inquiétude pour les réformes fiscales et le prélèvement mensuel à la source qui n'est pas facile à appliquer chez des travailleurs qui ne sont payés qu'une fois par an. Idem pour la réforme de la sécurité sociale de ces artistes, les caisses spécifiques de l'Agessa/Mda doivent se fondre dès janvier 2019 au sein de l'Urssaf et dans le même temps chaque auteur devra cotiser pour la retraite dès le premier euros de revenu.

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"Ce sont des efforts de solidarité qui concernent tous les Français et les artistes auteurs doivent s'y soumettre", glisse-t-on au ministère de la Culture, quand la ministre Françoise Nyssen temporise.

Je veux rassurer les auteurs et tous les créateurs qui sont une richesse pour notre pays. Leur assurer une vie digne et des droits est un de mes grands combats.                            
Françoise Nyssen, ministre de la Culture

#AvecLesAuteurs : un accompagnement du ministère de la Culture

Poussée par la mobilisation des auteurs, et notamment des auteurs très grand public, sur les réseaux sociaux ou dans la presse, mais aussi dans la rue, la rue de Valois a organisé les premières réunions avec la profession. Le 21 juin, en marge d'une manifestation de 200 auteurs, des représentants du ministère de la Santé ont présenté les réformes sociales à venir aux organisations d'auteurs. 

Cela n'avait rien d'une concertation. On nous a présenté le dispositif. Certains représentants du gouvernement nous ont même dit qu'ils ne maîtrisaient pas le dossier. Vous imaginez ! Non, vraiment, on nous ballade !              
Marie Sellier, présidente de la SGDL

Désillusion et colère des auteurs lors de la manifestation du 21 juin devant le ministère de la Culture
Désillusion et colère des auteurs lors de la manifestation du 21 juin devant le ministère de la Culture
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Pourtant, les organisations d'auteurs ont des propositions à formuler. Le Conseil Permanent des Ecrivains les a diffusées sur les réseaux sociaux dès le 22 juin sous #Passansnous. Le ministère a donc convenu de recevoir tous les quinze jours une vingtaine d'organisations d'auteurs pour en discuter, mais rien de concret n'est encore sortie de la première concertation le 27 juin. Faute de concordance, a expliqué le ministère de la Culture.

Une idée commune fait néanmoins son chemin, celle d'un revenu minimum pour les auteurs, comme en Allemagne, où une crise similaire il y a 15 ans a permis aux artistes de vivre aujourd'hui de leur art. Ce revenu minimum n'a pas été le fruit d'une mobilisation syndicale mais plutôt de l'émergence d'un métier qui est incontournable dans tous les pays anglo-saxons, celui d'agent littéraire.

En France, Anna Jarota est une des rares agents littéraires à défendre les auteurs du livre auprès des éditeurs :

Ana Jarota, est une des rares agents littéraires en France. A la faveur de cette crise, ce métier d'intermédiaire entre les éditeurs et les auteurs va s'imposer en France comme partout ailleurs en Europe

1 min

Moi je rêve que les auteurs viennent enfin me trouver pour défendre leurs manuscrits auprès des éditeurs (via un pourcentage entre 15 et 20% NDLR), plutôt que de leur envoyer directement. Parce que dans l'édition française on voit des contrats qui sont scandaleux. Je ne comprends pas comment un auteur peut accepter cela ! Sans doute parce que la France est encore un pays d'éditeurs... quoique plus pour longtemps.        
Anna Jarota