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Arvo Pärt, le classique populaire

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Arvo Pärt avec l'orchestre symphonique du Danemark, à Copenhague, mai 2008
Arvo Pärt avec l'orchestre symphonique du Danemark, à Copenhague, mai 2008
© Maxppp - KRISTIAN JUUL PEDERSENEFE

"Arvo qui ? " Beaucoup ne connaissent pas son nom. Pourtant, les oeuvres d’Arvo Pärt sont jouées dans le monde entier. On s'intéresse à son parcours, parfois difficile, pour tenter de dévoiler la clef de son succès.

A l'occasion des 80 ans du compositeur estonien, et alors que la Philharmonie de Paris lui consacre ses concerts le temps d'un week-end, retour sur la vie et l'oeuvre d'Arvo Pärt : de son passage par la musique atonale, jusqu'à la création de son propre style, le "tintinnabuli ", qui fait cohabiter spiritualité et modernité.

"Quand je disais que je travaillais sur un bouquin sur Arvo Pärt, les gens me demandaient 'Mais c’est qui ?'", raconte David Sanson, auteur, musicien, et traducteur d'un entretien du compositeur estonien avec le musicologue Enzo Restagno (2010, éditions Actes Sud).

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Être l'un des compositeurs les plus joués au monde aujourd'hui n'est pas le gage d'une écrasante renommée. Pourtant, beaucoup connaissent la musique d'Arvo Pärt sans forcément en être conscient : celle-ci a sa place dans un grand nombre de films connus, comme Gerry de Gus Van Sant, ou There will be blood de Paul Thomas Anderson.

Alors que la musique contemporaine est plutôt boudée par le public, celle de Pärt est volontiers écoutée et utilisée. "Les compositeurs ayant un succès important sont ceux qui sont revenus à une forme de tonalité, en étant passé par la modernité ", reconnaît David Sanson. Cette modernité, c'est le dodécaphonisme et le sérialisme, techniques auxquelles se sont également frottés Steve Reich et Philip Glass. Qu'est-ce que le dodécaphonisme ? Il s'agit de considérer les notes de musique, non plus comme appartenant à une gamme chromatique, mais comme douze éléments indépendants, comme autant de briques composant une série prédéfinie par le compositeur. Alors que le dodécaphonisme procédait de séries jouant uniquement sur la hauteur des notes, le sérialisme étend le principe à tous les éléments musicaux : timbres des instruments, durée des notes...

Du sérialisme à l'art tintinnabuli

Nekrolog , pièce symphonique composée par Arvo Pärt en 1960, est l'une des premières pièces sérielles à être jouées en Estonie. Or à cette époque en URSS, le sérialisme est affilié à l'idée d’une bourgeoisie occidentale décadente et procapitaliste. En s'affirmant d'emblée comme l'un des héros de l’avant-garde soviétique, Pärt s'attire donc des inimitiés, et son oeuvre a le plus grand mal à rayonner.

David Sanson revient sur la période dodécaphonique du compositeur, de 1960 à 1968, date de l'écriture de Credo, une oeuvre pour piano, orchestre et chœur qui l'amènera à être censuré par le régime communiste et le plongera dans un silence de huit ans.

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Après Credo , Pärt renonce définitivement à la musique sérielle pour créer un style tout à fait nouveau, le "tintinnabuli ", ce qui signifie "clochettes " en latin. C'est le compositeur lui-même qui a décidé de qualifier ainsi son art. S'agit-il d'un choix politique, ou d'un choix artistique ? "C’est quelqu’un qui a cette capacité rare de faire vraiment abstraction des conflits du monde. C’était vraiment une nécessité intérieure. Le fait qu’il plaçait la musique au dessus de tout et ne parvenait plus à exprimer ce qu’il avait à dire à travers le dodécaphonisme" , estime David Sanson, qui voit donc dans cet abandon non pas une fuite, mais une "crise créative ".

En 1976-1977, le compositeur sort de son très long silence fécond et studieux "avec une espèce de volée de pièces, ça jaillit, comme s’il avait trouvé une source ". Les oeuvres de cette période sont toutes mondialement connues : Für Alina (la première, une toute petite pièce pour piano), Fratres , Tabula rasa , Arbos , le Cantus in memory of Benjamin Britten

Pärt quitte l'Estonie pour l'Allemagne en 1980, afin de pouvoir travailler en paix.

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Pour David Sanson, il s'agit d'une musique complexe, mathématique, sous son apparente simplicité. Une musique qu'il n'aurait pas pu composer sans être passé par l'apprentissage du sérialisme : "C’est pour ça qu’il y a assez peu de textes d’analyse de sa musique qui sont parus. Elle est très difficile à analyser car elle échappe aux canons traditionnels. "

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Arvo Pärt, extrait de Tabula rasa
Arvo Pärt, extrait de Tabula rasa

"Il s'agit de revenir à une époque où la musique signifiait quelque chose de très important, quelque chose qui s’est perdu dans nos sociétés, quelque chose qui a à voir avec une forme de spiritualité, qu’elle s’exprime à travers la religion ou non, c’est ce qui fait l’écho de cette musique."David Sanson

Une spiritualité d'avant-garde ?

Arvo Pärt, Miserere
Arvo Pärt, Miserere

La musique de Pärt est souvent qualifiée de minimaliste. Pourtant, le compositeur est le premier à rejeter cette affiliation, selon David Sanson : "Même si, de facto, la matière est très condensée dans son œuvre. C’est une musique très concentrée et très pure. Chaque note a sa justification.C’est un peu comme une huile essentielle qui condense la substantifique moelle d’une plante."

Il s'agit bien d'une musique spirituelle, volontiers mystique. En 1972, Pärt se convertissait à l’orthodoxie avec son épouse : "Ils sont un peu comme les deux lignes du tintinnabuli, ils pourraient difficilement exister l’un sans l’autre. " Pourtant, cette religiosité affleure assez peu dans sa musique : "Il a mis en musique beaucoup de textes sacrés, mais jamais avec la volonté de prêcher, je pense ."

Un compositeur contemporain qui accède à la renommée grâce à un retour aux sources de la musique occidentale, n'est-ce pas paradoxal ? Pärt serait-il un compositeur de l'ancien temps ? Pour David Sanson, Pärt n'est pas rétrograde, bien au contraire.

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Impossible de contenter tout le monde : si en France la musique de Pärt est appréciée par le grand public, elle reste décriée par certains critiques à l'idéologie tenace, qui jugent ses œuvres trop rétrogrades. Car pour certains, aujourd'hui encore, retourner à la consonance est un crime de lèse-majesté_._

Quoiqu'il en soit, Arvo Pärt sera à l'honneur à la Philharmonie pour ses 80 ans, "chose qui aurait été impensable pour ses 70 ans ", juge David Sanson. Malgré tout, pour lui, le compositeur estonien n'est pas fait pour notre époque de "précipitation " et de "superficialité ".

"Il y a beaucoup de coteries, de modes, de snobisme, et sa musique est toute la négation de ça. Je pense en plus qu’il renoue avec un espèce de fonds éternel de la musique, pas forcément lié à une époque, mais vraiment immémorial et transcendant." David Sanson

Ecoutez David Sanson décrire l'homme Arvo Pärt, qu'il avait rencontré à l'occasion de la traduction d'un entretien entre le compositeur et le musicologue Enzo Restagno. C'était en Estonie, dans "sa toute petite maison ", près d'un piano entouré d'icônes religieuses...

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