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Asie : l'Alliance du thé au lait contre la junte birmane... et les censeurs chinois

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Des manifestants pro-démocratie thaïlandais brandissant des pancartes relatives à l'"Alliance du thé au lait" et à la situation au Myanmar, Bangkok, 28 février 2021
Des manifestants pro-démocratie thaïlandais brandissant des pancartes relatives à l'"Alliance du thé au lait" et à la situation au Myanmar, Bangkok, 28 février 2021
© AFP - Jack Taylor

Depuis le coup d'état militaire et la répression des manifestations en Birmanie, un vaste mouvement de solidarité s’est créé dans toute l'Asie du Sud-Est, favorable à la démocratie et décidé à tenir tête à l'autoritaire voisin chinois. Sa meilleure arme : la dérision sur les réseaux sociaux.

Le 1er février dernier, Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix 1991, a été arrêtée, elle est depuis détenue pour "importation illégale de talkies-walkies". Et avec elle une centaine d’élus de la Ligue nationale pour la démocratie. Les militaires n’ont pas apprécié le choix des électeurs qui avaient donné la majorité à son parti. Depuis ce coup d’Etat militaire, le 1er février dernier, les Birmans affrontent, avec de simples boucliers, des forces de l'ordre qui n’hésitent pas à tirer à balles réelles. Plus d’une centaine de manifestants, jeunes pour la plupart, ont été tués par la police. Mais les manifestants birmans ne sont pas seuls. Un vaste mouvement de solidarité s’est créé en Asie du Sud-Est. Il se développe notamment au travers d’un mouvement bien de notre temps : l’Alliance du Thé au lait (Milk Tea Alliance). Analyse.

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D’après le magazine The Diplomat, cette "alliance" est née en réaction aux usines à trolls chinoises. En avril 2020, l’acteur thaïlandais Vachirawit Chiva-aree qui joue le personnage de Bright dans une série intitulée 2gether, republie, sur Twitter des images de quatre sites magnifiques en Asie, avec la mention : "C_es photos ont été prises dans quatre pays de notre région"_. Il est aussi pris à parti par des dizaines de milliers de trolls chinois, furieux. Parmi les "pays" mentionnés, figure en effet Hong Kong. Et pour les dirigeants chinois, accorder le statut de "pays" à Hong Kong, comme d’ailleurs à Taïwan, c’est attaquer la souveraineté que Pékin entend exercer sur ces territoires qui résistent à la dictature du Parti communiste. 

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De même, critiquer cette dictature au nom des valeurs démocratiques déclenche aussitôt la mise à feu de violentes contre-offensives sur les réseaux sociaux. Bright s’est excusé et a promis qu’il "ne ferait plus jamais l’erreur" de considérer Hong Kong comme un "pays". Mais l’affaire s’est corsée lorsque les policiers de Pékin qui patrouillent sans cesse sur cette partie de l’Internet libre auquel les Chinois eux-mêmes n’ont pas accès, ont découvert un vieux post de sa girl-friend, Weeraya Sukaram (New dans la série), datant de 2017. On y découvrait une Taïwanaise, avec le commentaire "aussi belle qu’une fille chinoise". Protestations indignées des Chinois : distinguer les filles chinoises et les filles de Taïwan est manifestement une manière de considérer que Taïwan "n’appartient pas" à la Chine. Ce qui est le cas, par chance pour la démocratie taïwanaise. C’est ainsi qu’est née l’Alliance du Thé au Lait. Car les utilisateurs de Twitter de Hong Kong ont soutenu ceux de Thaïlande. 

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Le thé au lait, plus épais que le sang ?

Le thé au lait est un symbole assez clairement anti-chinois : le thé agrémenté d’un nuage de lait est consommé dans la plupart des pays du Sud-Est asiatique, y compris à Hong Kong, ancienne colonie britannique – exactement comme on le consomme pour le tea time en Angleterre – sauf en Chine. Depuis, l’alliance s’est étendue à d’autres pays que Taïwan et la Thaïlande, à d’autres territoires que Hong Kong, en particulier l’Inde, la Corée du Sud, l’Australie et les Philippines. Elle compte même des sympathisants en Indonésie et en Malaisie. 

Les échanges ne se limitent plus aux réseaux sociaux, où ces militants pro-démocratie se moquent des trolls professionnels chinois, en partageant largement leurs posts les plus haineux et les plus stupides, afin de les noyer dans le ridicule. Une véritable solidarité transnationale s’est mise en place. Elle exprime en en particulier son soutien aux manifestants birmans. Or ceux-ci ont appris les techniques de flashmob de Hong Kong et se sont inspirés de certains des symboles de la "révolution des parapluies", tels que le port du casque de chantier jaune, ou encore le salut "à trois doigts", emprunté à la série Hunger Games.

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Le bras de fer avec Pékin, par hashtag interposé

L’humour et, en particulier, le sens de la dérision dont témoigne ce mouvement tend à ridiculiser, par antithèse, l’esprit de sérieux des bureaucrates payés par l’appareil de censure chinois. Mais derrière leur apparente frivolité, les messages sont politiquement très forts. L’un des hashtags les plus populaires en Birmanie diffuse ce slogan : "le thé au lait est plus épais que le sang". Le gouvernement chinois qui est soupçonné d’avoir inspiré les militaires birmans et qui les protège aux Nations-Unies contre les condamnations des démocraties libérales, tente depuis quelques temps de prendre ses distances avec la junte. La pression des jeunes du "Thé au lait" y est peut-être pour quelque chose. 

En tous cas, il est clair que l’aspiration à la démocratie demeure très puissante chez les jeunes Asiatiques. La propagande de Pékin, qui tend à faire de la démocratie une espèce d’aberration occidentale menant au désordre et au déclin, prend de moins en moins en Asie. 

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