Asma Al-Assad, première dame d’une Syrie en ruine

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Asma Al-Assad, première dame d’une Syrie en ruine

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Asma Al-Assad à son bureau, à Damas, le 27 janvier 2019.
Asma Al-Assad à son bureau, à Damas, le 27 janvier 2019.
© AFP - Handout / Syrian Presidency Facebook page / AFP

Alors que la disgrâce de Rami Makhlouf, cousin affairiste de Bachar Al-Assad, agite les coulisses du pouvoir à Damas, la première dame, Asma Al-Assad, voit son influence grandir dans un pays ruiné par la guerre.

Dans cet entre-deux où la guerre touche à sa fin et la reconstruction n’a pas encore vraiment commencé, Asma Al-Assad, 44 ans, l’épouse du raïs, s’impose dans le sérail du pouvoir. "La rose du désert", comme l’avait surnommée le magazine Vogue dans les années 2000, apparaît aujourd’hui comme une personnalité à l’influence grandissante. 

"Avant la guerre, Asma Al-Assad était déjà active via ses associations caritatives et ses réseaux, pilotés depuis son bureau à la présidence par une cohorte de jeunes communicants, explique Sami Kleib, journaliste libanais_. Mais la première dame à l’époque, c’était Anissa Assad, la mère de Bachar. Depuis la mort de cette dernière en 2016, Asma a pu s’imposer plus franchement, surtout après avoir été guérie de son cancer."_

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Anissa Assad, la mère de Bachar Al-Assad, le président syrien.
Anissa Assad, la mère de Bachar Al-Assad, le président syrien.
© AFP - HO / Syrian Presidency Facebook page / AFP

Derrière Asma, le clan Al-Akhrass

A l’été 2018, la présidence syrienne avait annoncé qu’elle était atteinte d’un cancer du sein détecté précocement et qu’elle suivait un traitement. Dépeinte comme une sorte de "Marie-Antoinette" orientale par l’opposition syrienne qui dénonce ses dépenses de shopping fastueuses, Asma est restée au côté de son mari dans les heures où la chute du régime semblait imminente.

Fabrice Balanche, maître de conférence à l’Université Lyon 2 assure :

Bien sûr qu’elle prend de l’importance aujourd’hui, parce que l’on voit bien que derrière elle, sa famille, Al-Akhrass, profite du vide laissé par Rami Makhlouf et étend son empire économique en Syrie.

Rami Makhlouf, 51 ans, cousin de Bachar Al-Assad, symbolise l’affairisme et la corruption du régime syrien. C’est lui qui détient les clés du trésor de guerre du régime caché l’étranger via une myriade de comptes bancaires et de sociétés. Il a bâti un empire dans la téléphonie mobile (Syriatel), l’immobilier, les magasins de duty-free, l’énergie, les transports, etc.

Rami Makhlouf le 17 juillet 2010.
Rami Makhlouf le 17 juillet 2010.
© AFP - LOUAI BESHARA / AFP

Aujourd’hui mouton noir du clan, il est dans le collimateur du palais présidentiel, notamment sous la pression des Russes qui veulent eux-aussi leur part du gâteau en termes de contrats. Les services fiscaux syriens lui réclament 185 millions de dollars de taxes impayées par sa société Syriatel.

Règlement de comptes au cœur du pouvoir

"L’Etat a besoin d’argent pour la reconstruction du pays, constate un observateur syrien à Damas. Or, les problèmes économiques sont devenus pires que pendant la guerre. En s’en prenant à Rami Makhlouf, le pouvoir montre que personne n’est intouchable."

Dans ce contexte de règlement de comptes, Asma Al-Assad et sa famille Al-Akhrass incarnent cette bourgeoisie sunnite qui n’a pas abandonné le régime et souhaitent aujourd’hui faire repartir les affaires et engranger des contrats.

"Il est probable que la femme de Bachar, Asma al-Assad, n’est pas étrangère à la discorde entre les cousins : elle même vise pour sa propre famille les dépouilles de l’empire de Rami", écrit Michel Duclos, ancien ambassadeur de France à Damas sur son blog de l’Institut Montaigne.

Dans ce contexte de règlement de comptes, Asma Al-Assad et sa famille Al-Akhrass incarnent cette bourgeoisie sunnite qui n’a pas abandonné le régime et souhaitent aujourd’hui faire repartir les affaires et engranger des contrats.
Dans ce contexte de règlement de comptes, Asma Al-Assad et sa famille Al-Akhrass incarnent cette bourgeoisie sunnite qui n’a pas abandonné le régime et souhaitent aujourd’hui faire repartir les affaires et engranger des contrats.
© AFP - LOUAI BESHARA / AFP

"Les alaouites gardent la haute main sur l’appareil militaire et sécuritaire, mais il faut lâcher du lest à l’égard de la majorité sunnite, analyse de son côté Fabrice Balanche_. La suppression de la puissance de Rami Makhlouf au profit d’autres hommes d’affaires liés à Asma Al-Assad ou simplement membres de la communauté sunnite, est un moyen pour Bachar Al-Assad de tenter de réunifier le pays derrière lui."_

Et de se donner le beau rôle en neutralisant son sulfureux cousin ! Car qui en Syrie viendrait prendre la défense de Rami Makhlouf ? L'homme d’affaires est unanimement détesté par la population. Malgré tout, la chute de la maison Makhlouf montre que "les fondements même du pouvoir des Assad ont commencé à sérieusement trembler", affirme Michel Duclos. 

Couper les branches peu fiables ou hostiles

Pour assurer sa survie, le régime syrien n’a jamais hésité à couper des branches peu fiables ou hostiles. Dans les années 80, Hafez Al-Assad avait forcé à l’exil son propre frère, Rifaat, qui menaçait de le renverser. 

Hafez Al-Assad avec Fidel Castro à Damas en 1972.
Hafez Al-Assad avec Fidel Castro à Damas en 1972.
© AFP - HO / AFP

La révolte de 2011 puis la guerre civile ont aussi éliminé des membres du clan au pouvoir. La mort dans un attentat en juillet 2012 d’Assef Chawkat, le puissant chef des renseignements marié à Bouchra, la sœur aînée de Bachar, reste encore mystérieuse.

Cet été-là, le général Manaf Tlass, fils de Moustapha Tlass compagnon de route d’Hafez Al-Assad, avait, lui, dû prendre la route de l’exil parce qu’il ne soutenait plus la répression du régime contre les manifestants. Il avait alors été exfiltré par les agents de la DGSE vers la France. 

Loin de l’affaiblir, toutes ces défections et disparitions ont permis de resserrer les rangs autour du noyau dur du pouvoir. "Il s’agit maintenant de remettre le pays en ordre, explique Fabrice Balanche. Les différents réseaux se restructurent. Il y a des gagnants, des perdants. Aujourd’hui, c’est au tour de Rami Makhlouf."

Comme par le passé, le clan alaouite au pouvoir peut couper une branche parasite en toute quiétude. Cela aurait été beaucoup plus difficile de la faire en pleine guerre, durant laquelle Bachar Al-Assad avait besoin de gens solides autour de lui.

Le Syria Trust for Development, l’outil d’influence d’Asma

Dans cette nouvelle phase, le raïs peut s’appuyer sur son épouse Asma, dont le principal vecteur d’influence réside dans son ONG, Syria Trust for Development. Un outil précieux dans un pays ravagé par la misère qui permet de distribuer subsides et aides diverses. Sur son blog, l'ancien ambassadeur de France à Damas Michel Duclos constate : 

En Syrie, le PIB s’élève actuellement à un quart de ce qu’il était avant la guerre civile et 80 % de la population est-en dessous du seuil de pauvreté.

Avec son ONG, Asma Al-Assad a un quasi monopole sur l’aide humanitaire dans le pays. Sur sa page Facebook, qui compte plus de 600 000 followers, des photos la montrent dans les hôpitaux aux chevets des patients ou dans les écoles avec des élèves, donnant d’elle l’image d’une première dame bienveillante. Des clichés de propagande soigneusement sélectionnés pour donner d’elle, l’image d’une première dame bienveillante et attentionnée.

Une influence politique ?

Pendant la guerre, les gens lui écrivaient à la présidence pour lui demander une bourse d’études, une recommandation pour un emploi ou une aide pour un traitement médical. Son secrétariat continue aujourd’hui de recevoir des tombereaux de lettres.

L’influence d’Asma Al-Assad semble désormais dépasser la sphère humanitaire. Talal Al-Barazi, un de ses proches, vient d’être nommé ministre du commerce intérieur. Il était jusqu’alors gouverneur de Homs, fief de la famille Al-Akhrass qui fait la pluie et le beau temps sur place. 

Talal Al-Barazi, alors qu'il était gouverneur de Homs en 2015.
Talal Al-Barazi, alors qu'il était gouverneur de Homs en 2015.
© AFP - LOUAI BESHARA / AFP

Comme si l’action caritative ne suffisait plus aux ambitions de la première dame, reine d’une Syrie en lambeaux, où le clan Assad n’entend pas passer la main après avoir survécu à la guerre. Car déjà, se profile à l’horizon l’élection présidentielle de 2021...