Astérix et Obélix : humour assurance tous risques

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Astérix et Obélix : humour assurance tous risques

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Uderzo et Goscinny présentent des modèles des personnages d'Astérix lors d'une réception au restaurant Maxim's à Paris avant la sortie du dessin animé, le 16 novembre 1967
Uderzo et Goscinny présentent des modèles des personnages d'Astérix lors d'une réception au restaurant Maxim's à Paris avant la sortie du dessin animé, le 16 novembre 1967
© AFP

Les albums d'Astérix doivent notamment leur succès à l'humour et aux jeux de mots. Pourquoi Goscinny avait-il un tel amour des calembours, et s'agissait-il d'une vraie spécificité pour l'époque ?

"Pause toujours, nous on continue !", "Ce sont des Thraces qu'on aimerait suivre", "Tous les étés, les Ibères deviennent plus rudes", "Il ne faut jamais parler sèchement à un Numide"... Les ressorts humoristiques des albums d'Astérix, qu'il s'agisse de jeux de mots comme ici, de pastiches de tableaux (Le Radeau de la méduse) ou encore de chansons ("Je veux revoir ma Normandie"), de comique de répétition, de détournements… en sont la substantifique moelle, et peut-être ce qui leur a valu un succès aussi flamboyant et pérenne. Pourtant, ces héros à braies et gros nez ont vu le jour à une époque où la bande dessinée humoristique ne faisait pas franchement dans la dentelle. Comment Uderzo, et surtout Goscinny, ont-ils pu se démarquer par leur humour, et surtout, d'où le célèbre scénariste tirait-il son goût de la calembredaine spirituelle ?

Fictions / Théâtre et Cie

La question est posée, alors que les Fictions de France Culture vous proposent une adaptation d'un album particulièrement savoureux, La Zizanie, en cette veille de Noël.

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Goscinny, enfant : gagner l'amitié des camarades par le rire et les grimaces

Le père de Goscinny était polonais, et sa mère, ukrainienne. Alors que René est âgé de deux ans, tous deux quittent Paris pour l'Argentine, afin de chercher du travail. Le petit garçon vit une enfance particulièrement heureuse à Buenos Aires ce qui expliquait, d'après Gilberte Goscinny, son épouse, qui en témoignait sur France Culture en 1990 (dans l'émission Profils perdus), son heureux caractère.

René Goscinny : 1ère partie_Profils perdus, 13/12/1990

57 min

Selon Pascal Ory qui était l'invité d'un Mauvais genres sur Goscinny en décembre 2007, la cour de récréation et le rapport à ses camarades avait aussi joué un rôle important dans le choix du comique par le scénariste  : 

C’est vrai qu’il se découvre une verve, un talent comique. (...) Le meilleur moyen de se faire sinon respecter, du moins pas trop assommer par les gros durs, ou de séduire les jeunes filles, c’est de les faire rire. Il est de cette veine-là. Quand son père, qui va mourir prématurément, lui pose la question : “Qu’est ce que tu veux faire plus tard ?”, il répond : “Je veux faire un métier rigolo”, et le père, c’est très important, lui répond : “Tu as bien raison.”

René Goscinny_Mauvais genres, 22/12/2007

45 min

Goscinny, dont des propos de 1976 étaient rapportés dans cette même émission, l'avait d'ailleurs explicité lui-même :

Dans ma jeunesse, depuis ma plus tendre enfance, je n’avais qu’un rêve c’était de faire rire les gens. C’était glandulaire chez moi, j’ai commencé à faire des grimaces bien avant de commencer à parler. (...) La bande dessinée m’apparaissait comme le moyen de faire rire les gens. J’avais envie de devenir dessinateur. Et les bandes dessinées françaises que je lisais étaient principalemen_t Les Pieds nickelés_, Zig et Puce..., et puis en Argentine on recevait beaucoup de bandes dessinées américaines, qui existent toujours.

Goscinny vu par Uderzo : "Il avait une drôlerie déjà extraordinaire"

René Goscinny et Albert Uderzo sur le tournage de la fiction "Deux Romains en Gaule" réalisée par Pierre Tchernia
René Goscinny et Albert Uderzo sur le tournage de la fiction "Deux Romains en Gaule" réalisée par Pierre Tchernia
© AFP - Ina

Deux ans après la mort de son père, Goscinny et sa mère s'installent aux Etats-Unis en 1945, puis de 1947 à 1951. Il y rencontre Georges Troifontaines, le fondateur d'une agence de distribution de bandes dessinées, la World Press, pour laquelle Uderzo travaillait. C'est ce que relatait le dessinateur dans l'archive de Profils perdus :

Comme Goscinny avait une envie folle de revenir en France et ne se plaisait pas tellement aux Etats-Unis, quand il a rencontré ce monsieur, il lui a dit : “Ecoutez, je suis prêt à venir, à faire le voyage”. L’autre lui répond évasivement : “Bien sûr, quand vous voulez !” Et Goscinny l’a pris au mot : quinze jours après, il débarquait dans les bureaux parisiens de cette agence belge, sur les Champs-Elysées.

C'est là-bas que René Goscinny fait la rencontre d'Uderzo, qui se souvenait dans cette archive d’“un jeune garçon très mince, les cheveux tout bouclés, mais surtout avec une drôlerie déjà extraordinaire”.

C’était un humoriste, il disait : “Pour moi c’est une maladie de jeunesse, j’ai ça dans la peau” et il ne pouvait pas s’empêcher d’amuser la galerie. Dès qu’il avait un auditoire, une personne devant lui, il était obligé de faire de l’humour. 

On avait les mêmes goûts, la même envie de rigoler des mêmes choses, et ce n'était pas évident parce qu’à l’époque, la bande-dessinée, surtout humoristique, volait assez bas : c’était des histoires de tartes à la crème, ou des choses faites exclusivement pour les enfants, et même les petits enfants un peu attardés, et on arrivait avec nos gros sabots et des envies de faire des gags qu’on appelait à l’époque intellectuels, qui paraissent tout à fait normaux maintenant. Mais à l’époque ça ne se faisait pas. Ça nous a rapprochés parce qu’automatiquement on s’est retrouvé avec les mêmes goûts, des atomes crochus qui faisaient qu’on s’aimait bien. Et on a eu envie de travailler ensemble.

Le Rayon BD
28 min

Ressusciter l'esprit du maître ?

Si vous avez lu le dernier Astérix, La Fille de Vercingétorix, vous aurez sans doute constaté que l'humour du scénariste Jean-Yves Ferri est bien de la veine de celui de Goscinny. Les jeux de mots sont au rendez-vous, tout comme les détournements ("Et ça continue amphore et amphore" chantent les pirates…) ; et les noms des personnages sont plutôt inventifs tout en étant de leur temps (Adictosérix, Letitbix, Dopamine…). 

Une case extraite de l'album "La Fille de Vercingetorix"
Une case extraite de l'album "La Fille de Vercingetorix"
- © 2019 Les Éditions Albert René_Goscinny – Uderzo.

Jean-Yves Ferri a été biberonné par la lecture d'Astérix qui a favorisé sa croissance "au même titre que le Pschitt Citron ou les frites à la Végétaline". Et s'il a quitté les rives du village des irréductibles Gaulois à l'adolescence, les vingt premiers albums de la série sont toujours restés pour lui une référence à part, "un petit monument de la BD d'humour".

Toute une vie
1h 00

Même si l'humour est le mode d'expression de Jean-Yves Ferri depuis toujours, le ton qu'il utilise dans ses propres albums est très différent de celui d'Astérix, "moins évident, plus introverti"... Mais le côté impossible de l'entreprise (ressusciter l'humour de Goscinny) l'a séduit :  "C'était tenter de continuer à faire exister quelque chose de l'enfance..."

Il témoigne de la manière dont il s'y est pris :

J'ai  abandonné l'idée d'avoir recours au spiritisme. L'humour de Goscinny reste le sien. Simplement, il a créé une petite musique humoristique que j'interprète à ma façon. Ce que le lecteur doit reconnaître, c'est l'ambiance musicale générale, un certain rythme, une manière d’enchaîner les scènes, d'amener les gags... une certaine distance aussi. Goscinny conserve toujours une distance amusée avec son propre sujet. Bref j'essaie de rester dans le ton, mais à l'intérieur de ce cadre tout doit être neuf. Astérix est une sorte de "Il était une fois" à chaque nouvel album. Pas question donc de copier-coller une histoire ancienne. Tout doit continuer à évoluer... 

Quant aux jeux de mots de Goscinny, pour le scénariste, il s'agit du sanglier qui cache la forêt. Il estime que les histoires n'auraient pas tenu la distance si elles ne reposaient que sur les jeux de mots :

En y regardant de plus près, les bons albums ont une architecture solide. De bons personnages, des caractères bien définis, des rapports sociaux bien observés, une totale  absence de "gras". Prenez "la Zizanie", Goscinny traite du pouvoir dévastateur de la parole, et son influence néfaste. Il fait le tour complet de son sujet avec une bonhomie décontractée qui rend le lecteur complice... 

La Théorie
3 min

Enfin, si les références utilisées par les auteurs historiques étaient rarement en prise directe avec l'actualité et que leur ambition était de caricaturer les tendances un peu lourdes d'un certain "esprit français", La Fille de Vercingétorix parle précisément de notre époque et de ses problématiques. Environnementales d'abord : les sangliers sont menacés d'extinction, la mer est polluée par les amphores… au point que certains ont vu en Dopamine, Greta Thunberg, la jeune éco-activiste suédoise. Sociales ensuite, avec des mentions littérales au discours politique actuel :

Curieusement  "la rue à traverser", je l'ai écrit avant que Macron ne prononce la phrase (les ados du poissonnier et du forgeron n'ont que la rue à traverser, c'est tombé comme ça). En revanche, j'ai bien emprunté à Macron "les Gaulois réfractaires" : l'occasion était trop belle. Mais aussi parce que ça rentrait dans le contexte et que le dialogue gardera tout son sens une fois oubliée la référence ...  

Preuve que la délicieuse petite musique de Goscinny, non contente d'être actuelle, peut être remise au goût du jour.

Le Réveil culturel
26 min